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Étoiles, garde-à-vous ! (Starship Troopers), Robert A. Heinlein

Kai Tangata – Alien Weaponry (extrait de l’album )

S’il y a bien une question, je crois, qui ne cessera jamais de turlupiner les esprits littéraires comme le mien, c’est bien celle de l’intention. Impossible, en lisant un texte, de savoir précisément ce que son auteurice avait en tête en l’écrivant, quel était exactement le but poursuivi. Et ironiquement, la qualité ou le talent de la personne que vous lisez peuvent vous aider à appréhender ses ambitions autant que leur absence ; j’ai lu d’excellents romans me laissant en plein doute à force de trop de subtilité comme j’ai lu des purges absolues absolument limpides sur leurs messages. Et vice versa.
Dans le cas qui nous concerne aujourd’hui, je crois qu’on tient un spécimen singulier et particulièrement évocateur de ce problème ; que ce soit à propos du roman lui-même ou de son auteur. De Robert A. Heinlein, dont j’ai lu quelques ouvrages maintenant, je dois confesser que je ne sais toujours pas sur quel pied danser, exactement. Le moins qu’on puisse dire à son propos, c’est qu’il avait un système de pensée complexe, et j’ai pu, à sa lecture, autant grincer des dents devant les implications de ses propos, que hocher la tête avec un respect magnifié par la distance des années. Le monsieur avait, enfin je crois, autant d’avance sur certains sujets, qu’il était bien un homme de son temps à d’autres égards, et ça se ressent très souvent dans ses bouquins.
Ce qui nous amène évidemment au roman du jour, tarte à la crème de la SF devant l’éternel, un roman à l’adaptation cinématographique culte si monstrueuse qu’elle l’éclipse presque dans l’Imaginaire collectif, et que je me sens obligé de la mentionner en passant. Parce que ce film aussi, il a posé la question de l’intention à pas mal de monde, je crois, étant autant incompris que salué, selon la réception et l’interprétation qu’on pouvait en faire, abject film d’action proto-fasciste ou satire extraordinairement malicieuse.
Et c’était après avoir enfin compris définitivement, dans ma (relative) jeunesse, que le film était bien de la deuxième catégorie, que je m’étais décidé à lire le bouquin dont il était tiré, en m’attendant à quelque chose de similaire. Long story short, j’ai pris une grosse baffe dans la tronche, et j’ai mis du temps à m’en remettre : et comme j’étais pas aussi mature que je le suis aujourd’hui, j’ai intégré pas mal de choses de ce roman alors unique en son genre dans mon esprit au plus premier des degrés. Ce qui a fait, je pense, que certains de ses raisonnements sont devenus des pierres angulaires de ma formation politique auto-didacte-mais-pas-trop.
Ce qui nous amène donc à aujourd’hui : il fallait que je sache. Ce roman qui a été si important pour moi, peut-il encore vraiment l’être, en tout cas de la même manière ? Est-ce que le côté libertaire souvent borderline de Robert A. Heinlein, sa fascination pour la chose militaire, ainsi que ses échos les plus datés, tout ça, est encore lisible sans trop de frissons de malaise ?
Eh bah franchement oui. Globalement, très globalement, même, c’est une excellente surprise, et je ne renie pas l’influence de ce roman sur mes convictions.
Même si, d’accord, ça mérite quelques précisions et nuances, évidemment. Mais c’est – coup de chance – précisément ce à quoi je destine ce blog depuis le début ; donc si vous voulez bien pardonner cette longue introduction, on va pouvoir y aller.

Pour être tout à fait honnête, mes souvenirs de ma première lecture étaient assez flous en dehors de quelques concepts centraux, se confondant un peu trop facilement avec les images plus marquantes de son inévitable adaptation. Non seulement j’ai une mémoire essentiellement visuelle, mais en plus Michael Ironside a vraiment un charisme exceptionnel, je ne suis pas fautif. Mais bref, je conçois aisément que le ton volontiers militariste du roman, racontant, après tout, rien de plus ni de moins que l’ascension dans les rangs de l’Armée d’un jeune homme issu d’un milieu aisé, au sein de ce qui ressemble clairement à une dictature militaire, en guerre contre des aliens bellicistes, ça puisse caresser le lectorat à rebrousse-poil, d’autant plus quand ladite dictature militaire est présentée sous son meilleur jour, en compagnie de quelques réflexions tristement datées. Là dessus, il faut bien admettre que je n’ai pas grand chose à redire : le fait est que les séquences purement militaires du roman ne sont pas celles qui m’ont le plus captivé, et on y sent aisément l’influence positive de l’expérience dont l’auteur a été partiellement privé, expliquant sans mal une certaine forme de bienveillance – probablement discutable – à l’égard de la chose.

Sauf qu’à mes yeux, aussi paradoxal que ça puisse être, l’intérêt véritable de ce roman, toute l’intelligence de Robert A. Heinlein, et tout son génie littéraire – j’ose – se trouve dans tout le reste. J’ai le sentiment que les meilleur·e·s auteurices, en tout cas à mes yeux, sont cielles qui parviennent à écrire entre les lignes ; à synthétiser certaines idées d’une manière si subtile qu’il en devient inutile de clairement les verbaliser pour éviter la redite. C’est ce qui m’a le plus frappé dans cette relecture : j’en avais retenu ce qui ne constitue pas le plus gros de son volume. Non, j’avais été profondément marqué par les séquences d’histoire politique et morale, là où, je crois, Robert A. Heinlein se laissait la place pour exprimer ses idées avec un maximum de latitude et de clarté. Alors forcément, comme on dit, il y a à boire et à manger, là dedans : l’auteur y laisse entendre que les châtiments corporels pour les enfants sont indispensables, que dans une société, les devoirs viennent avant les droits, et que dans son futur de 1960, une alliance entre les USA et L’URSS est possible. On ne peut pas toujours être au top, évidemment.
Mais il n’empêche, quand même, qu’au sein de ces conversations, Heinlein, à mes yeux, soulève un certain nombre de lièvres politiquement passionnants, notamment au travers du lien entre autorité et responsabilité, du statut de citoyen et du droit de vote qui va avec, pour ne citer que ceux que j’avais partiellement retenus et qui m’ont encore frappé avec grande force. Et il le fait d’autant plus habilement que ces questionnements et réflexions, il les fait exister, en creux, au sein d’un contexte qu’il nous dresse petit à petit, une société née des cendres d’une civilisation censément disparue, écroulée sous les poids de ses propres errements : Étoiles, garde-à-vous ! n’est certainement pas qu’un roman de space opéra militariste, c’est aussi un roman post apocalyptique et un roman politique, au sens premier du terme. Le portrait de Juan Rico n’est pas que son portrait, c’est aussi et avant tout celui du monde qu’il habite, y compris d’ailleurs par ricochets au sein des séquences militaires, leur conférant un supplément d’âme les rendant meilleures, au delà de ce qu’elles racontent frontalement.

Et c’est là qu’on revient à la question de l’intention évoquée au tout début. Non parce qu’il m’arrive quand même de former des raisonnements un peu construits, figurez vous. Cette question de l’intention, elle rend à mes yeux ce roman absolument incontournable, et encore plus passionnant. D’abord parce qu’en réfléchissant à ce roman seul, comme si Robert A. Heinlein n’en avait écrit aucun autre, je me dirais qu’il y propose des pistes de réflexions philosophico-politiques captivantes, avec un sens de la synthèse et une force de frappe rare, tout en racontant certaines énormités bourrines qu’aujourd’hui la majorité des gens écarteraient d’une revers de la main et d’un pouffement narquois. Un indubitable produit de son époque, certes, mais quand même étrangement moderne et progressiste, à certains égards ; il est rare pour moi de trouver dans mes lectures aussi datées des concepts n’ayant pas pris une ride. Compliqué à juger sur pièce, donc, parce que ça ressemble quand même à un plaidoyer timide pour un gouvernement militaire, mais ça place aussi l’ensemble dans un contexte post-nucléaire où l’humanité est littéralement en pleine lutte pour sa survie. Et Robert A. Heinlein ne fait pas de mystère de son idée que tout système moral découle directement de notre instinct de survie, il l’écrit noir sur blanc en le faisant dire à un personnage qui lui sert clairement de canal direct. Et force est de reconnaître que dans ce contexte, je suis au moins partiellement convaincu par son raisonnement : dans certains contextes, la fin justifie effectivement les moyens.
Et d’un autre côté, en considérant ce que j’ai déjà lu d’Heinlein par ailleurs, notamment Citoyen de la galaxie (que j’ai très envie de relire, lui aussi), je sais que le monsieur n’hésitait pas à lui-même toucher à une certaine forme de satire et à tâter du mauvais esprit à l’occasion, la conclusion dudit roman en soit témoin, si je ne dis pas de bêtise. Et là, je suis donc obligé de me demander si je ne prends pas tout ce roman à l’envers, si je ne rate pas quelques informations ou clins d’œil du romancier. Très sincèrement, j’en doute, et je pense même que ce questionnement découle plus de l’adaptation filmique que de réels éléments à tirer du roman lui-même, mais n’empêche que je ne pourrais jamais cesser de me demander si Étoiles, garde-à-vous ! est absolument sincère, poussant lui-même certains de ses potards à fond pour détourner l’attention d’un lectorat trop dilettante des réelles questions posées en sous-texte.
Bref c’est très compliqué, mais c’est pour ça que c’est passionnant.

En conclusion, Robert A. Heinlein avait beau être cruellement ambivalent sur des sujets qui me tiennent à cœur, je trouve qu’il serait de sacrée mauvaise foi de nier qu’il était quand même un sacré écrivain, ce salaud. En toute affection, bien sûr. Parce que malgré les rares errements idéologiques parsemant ce roman, le sens du cadrage dont fait preuve son auteur demeure absolument exceptionnel. Je crois honnêtement que ce texte, particulièrement dans ses passages les plus philosophiques, et un passage recommandé pour quiconque s’intéresse à la politique et à la rhétorique qui va avec ; qu’on soit fondamentalement d’accord ou non avec l’auteur, il demeure que les jalons qu’il pose dans ces séquences sont indispensables à avoir à l’esprit. Au moins une fois, pour savoir où on se situe. Parce que je suis de l’avis que le mieux n’est pas toujours de donner les réponses, mais plus souvent de cadrer et verbaliser les questions de la manière la plus emphatique et puissante possible. L’essentiel du travail doit être fait par le lectorat pour que le résultat soit optimal. Je trouve.
Tout ça sans parler du fait que conceptuellement parlant, le roman n’a pas pris une ride, franchement, ouvrant la porte à un héritage aussi riche qu’indéniable. Ça non plus, ce n’est pas rien. Alors certes, je serais plus prudent, à l’avenir, pour dire que ce roman est culte à mes yeux. Je le dirai, soyons clairs, il est trop important dans mon parcours, vraiment ; mais j’aurais l’esprit plus clair pour nuancer mon propos et préciser ce que je ne retiens pas du roman. Et ce que je retiendrai toujours. La force des grands romans.
Étoiles, garde-à-vous ! est un grand roman. Un très grand roman. Encore une relecture qui paie, clairement. Bravo moi.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

One comment on “Étoiles, garde-à-vous ! (Starship Troopers), Robert A. Heinlein

  1. bailaolan dit :

    Pour les curieux, l’essai biographique d’Ugo Bellagamba et Éric Picholle est assez riche en informations sur le parcours d’Heinlein. Le titre devrait vous plaire: ça s’appelle « Solutions non satisfaisantes »!

    Aimé par 1 personne

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