
De retour du côté de l’archéologie littéraire : si je veux pouvoir attaquer mon stock de numéros de Fiction acheté d’occasion, il faut d’abord que je lise et chronique les trois numéros qu’on m’a prêtés, ceux-là même qui m’ont poussé à de nouveau être complètement déraisonnable. Aucun regret.
À noter pour ce numéro précis qu’un texte, celui de Charles Henneberg, ne pourra pas bénéficier de ma recension, puisqu’il s’agit en fait de la deuxième partie d’un roman publié en trois occurrences de la revue. Et bien entendu, je n’ai pas les numéros d’après ou d’avant pour me permettre de pouvoir le lire en entier, je me dis que la lecture comme la chronique de juste un milieu de roman, c’est pas fifou ; j’espère que vous me pardonnerez. Ceci étant dit, je dois bien admettre que j’aime bien le concept. J’aimerais pouvoir trouver une occasion de m’y pencher pour une autre œuvre au gré de mes pérégrinations. On sait jamais.
Mais bref ! C’est pas comme s’il y avait aucun autre texte en dehors de ça dans ce numéro, alors que diriez vous de nous y mettre ?
Ouais, hein ? Je l’savais. Lezzgo.
Un jour à la plage, Carol Emshwiller
On commence donc avec un texte bien déprimant comme il faut, à base d’excursion familiale à la plage pour se rappeler du bon vieux temps après ce qu’on devine avoir été une forme d’apocalypse. C’est extrêmement basique et humain dans le concept comme dans l’exécution, et ça fonctionne plutôt bien pour le peu que ça nous donne ; je regretterais personnellement le manque d’approfondissement des quelques idées proposées par l’autrice, mais l’essentiel est préservé en terme d’ambiance et narration par le non-dit. Et puis ça change un peu des points de vue habituels dans le genre post-apo, c’est bien aussi. Je retrouve un peu de ce que j’avais aimé dans La Monture, mais plus ramassé, et sans la frustration qui allait avec au moment de ma découverte.
Ad vitam aeternam, Howard Fast
Très malin petit texte. Si j’ai initialement cru devoir reconnaître une certaine déception face à des concepts devenus banals à cause du décalage temporel entre la rédaction de ce récit et ma lecture, Howard Fast a eu l’intelligence et l’habileté de le faire pivoter au meilleur moment pour le rendre surprenant et presque intemporel. Excellente fable politico-technique, assez clairovoyante et très bien structurée, autour du capitalisme et de ses conséquences.
Quarante siècles nous contemplent, Belen
Très court texte à chute. Poétique et élégant, quoique un poil ampoulé, peut-être. Mais jolie chute. J’aime bien, je crois.
Tout avoir…, Damon Knight
Un texte très fort. Tout d’abord pour son usage singulier et extrêmement frontal d’un concept de SF relativement convenu, celui de la machine à créer/reproduire la matière, dans une optique large et à hauteur humaine. Il n’est pas tant question d’expliquer comment ça pourrait exister ou fonctionner, mais d’explorer les conséquences et ramifications directes, sociales, matérielles et politiques de l’émergence d’une telle technologie. Et c’est très réussi, parce que c’est extrêmement crédible et à mes yeux, lucide. On a un inventeur bien intentionné à qui sa création échappe complètement, faisant face à une société divisée dans ses réactions.
Comme régulièrement avec des textes pourtant très datés, je suis stupéfait de constater que certains constats quant au modèle de la société capitaliste américaine n’ont guère changé que du point de vue du vocabulaire utilisé pour en parler. Peut-être que mes propres obédiences gauchisantes me font souffrir d’un certain biais d’interprétation favorable, mais il me semble assez clair que Damon Knight attaque violemment les mauvaises habitudes d’un monde où la compétition est vue comme le seul prisme évolutif viable, et où une invention devant profiter à tou·te·s devient le prétexte à une terrible escalade au sein de cette même compétition. La violence, la coercition et les cycles de domination comme réflexe pavlovien. À la main tendue, on répond par une morsure, parce qu’on ne nous a pas appris autre chose.
C’est assez – complètement – déprimant, mais ça me paraît beaucoup trop clairvoyant et moderne pour être autre chose qu’excellent.
Le manteau couleur du temps, Mildred Clingerman
Un adorable petit récit fantastique, d’une candeur et d’une douceur extrêmement touchantes. Une sorte de récit victorien pris à l’envers, jusqu’au refus catégorique de la tragédie, poussant même jusqu’à un positivisme absolument délicieux. C’est complètement transparent, mais c’est d’autant plus agréable à lire que la complicité s’installe aussi aisément. À déguster avec une tasse de thé et des petits biscuits.
L’homme sans squelette, Raymond E. Banks
Un récit de SF fantaisiste assez amusant, si on fait abstraction de sa prémisse complètement pétée. On est je crois dans le cas typique d’un texte écrit par quelqu’un qui avait une idée rigolote à exploiter, et aucune envie de l’étayer d’une manière ou d’une autre. Si on par de là, on peut largement excuser le nawak complet de cette nouvelle, d’autant plus qu’elle est plutôt bien écrite et que ses effets humoristiques et ses dialogues font mouche pile poil là où ils le veulent. Sympathique, sans être mémorable.
[Complément d’informations :
D’abord, une chronique scientifique, signée d’un certain Jean Jacques, sobrement titrée Espace et temps.
Noble intention que la sienne : vulgarisation et exploration des thèmes susnommés. À juger par les premiers paragraphes, c’est accessible et pas inintéressant ; pour qui est interessé·e, précisément. Si on considère en plus que la science et ses avatars plus populaires ont sans doute évolué depuis 1959, je vais me déclarer incompétent et passer à la suite. Mais sur l’idée, je trouve ça chouette d’inclure ce genre de chroniques dans une revue de SF. C’est cohérent.
Ensuite, Michel Ehrwein nous parle d’un Opéra de l’espace.
Où j’apprends que le 5 septembre 1959 a été diffusé sur la BBC un opéra suédois, basé sur un livret de pure SF. Comme le note malicieusement le chroniqueur : un littéral space-opéra, donc, du nom d’Aniara, signé par un certain Harry Martinson.
Bon après, c’est une déconstruction exhaustive de l’œuvre, nous racontant un peu tout, nous offrant quelques détails. Mais l’opéra étant sans doute ce qu’on fait le plus à l’opposé de mes goûts et de ma curiosité, j’avoue qu’en dehors de l’anecdote fort sympathique, tout ça ne me passionne pas non plus. Je signale, mais je passe.
Après une incroyable et spectaculaire page de publicité pour un sexologue chrétien faisant sa réclame pour une méthode révolutionnaire permettant aux hommes de cesser d’être des éjaculateurs précoces sans jamais utiliser l’expression directement, on peut passer à la suite.
À savoir la revue des livres.
À cette période, on fonctionnait sur le modèle d’un « Livre du Mois », avec tout le reste chroniqué à côté en fonction des genres.
On commence donc avec La rosée du soleil, de Charles Henneberg, chroniqué par Igor B. Maslowski. Dernier roman de l’auteur, marqué par des ambitions stylistiques et conceptuelles ambitieuses, je crois que son histoire de planète en guerre perpétuelle entre ses quatre camps, entre conte philosophique et space-opera, ne serait absolument pas ma came.
Peut-être Ceux de demain, signé Richard Bessière ? Honnêtement, j’y crois pas trop, vu qu’on est chez FNA. Mais sait-on jamais, n’est ce pas. Le chroniqueur est magnanime et classe le roman dans les divertissements sans ambition mais inoffensifs, de la même manière que Les cristaux de Capella d’un certain Jimmy Guieu. Voilà voilà.
Hop là, section vulgarisation scientifique maintenant, avec Jacques Bergier qui nous présente vite fait Les Alchimistes de M. Caron et S. Hutin et L’automatique des informations par F.H. Raymond, qui reçoivent tous les deux sa nette approbation. Bravo à eux.
Et pour finir, Amérique année zéro, par F. Hoda, dans la revue des films.
Où il fait oeuvre de comparaison entre Five et Le monde, la chair et le diable, deux films qu’il a aimés tout en les trouvant tous les deux insuffisants dans des domaines différents. Nul doute que c’est intéressant pour qui sait de quoi il parle. Je n’en fais malheureusement pas partie. Dommage !]
Un numéro bien rempli, encore une fois. Alors oui, pas de Sturgeon au sommaire, ce qui fait forcément drastiquement chuter le standard par rapport à celui du n°78, mais c’est de la faute de personne. (En vrai, je cherchais juste une excuse pour balancer le lien vers la chronique précédente et dire du bien de Sturgeon. J’en suis à ce stade là.) Blague à part, c’est varié dans les styles comme dans les genres, sous-genres et les concepts, on a une orientation assez marquée dans les valeurs que partage la revue, et franchement, je suis très content d’avoir encore tout plein de ces textes sous le coude pour plus tard. Il est aussi réjouissant qu’un peu déprimant de constater qu’avec dans les 60 ans de décalage en moyenne, autant d’observations socio-politiques soient toujours aussi valables, en dehors d’un vocabulaire ou de particularismes purement marqués par leur époque.
Et de fait, en dépit de la distance, pas mal de ces textes que je retrouve ainsi sont toujours un plaisir à lire tant que le style ou les intentions sont compatibles avec mes goûts ou mes valeurs. C’est ça qu’est bon avec l’Imaginaire aussi, mine de rien : quand c’est bon, ça ne vieillit vraiment pas beaucoup. Comme avec le reste de la littérature, certes, mais un p’tit peu plus quand même ; je m’accorde ce joker, dirons nous.
Bref, Fiction, c’est toujours cool. Youpi.
Au prochain numéro, donc.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
