
Besoin d’une petite respiration ? Lisez un Fiction !
Que dire de plus, hein, franchement. À part que j’ai décidé de reprendre toutes mes archéo-lectures sur le blog sous une seule et même catégorie pour simplifier mon rangement et votre éventuelle exploration de mes bêtises, je ne vois pas grand chose à dire de plus. Piano mais Sano, nous continuons donc de passer le passé en revue. Les mots c’est mon métier, croyez le ou non.
Au sommaire, la deuxième partie d’un roman de Robert Silverberg que je ne peux logiquement pas lire parce que je n’ai pas la première et la troisième à disposition, et des noms qui jusqu’ici m’ont beaucoup réussi, au côté d’autres que je ne connais pas. La joie des vieilles revues, encore et toujours.
Hop.
Onguent gris, Theodore Sturgeon
Clairement pas le plus grand texte du maître Sturgeon, sauf que ça reste le maître Sturgeon. Donc, oui, effectivement, je n’ai pas été renversé comme j’ai pu l’être tant d’autres fois par son génie, au fil d’un texte un poil mou et verbeux ne racontant pas forcément grand chose, sans le sens habituel de la percussion subtile que j’aurais tendance à prêter à cet auteur. Exception faite du constat implacable que bon bah si, quand même, il y a des trucs géniaux signés Sturgeon.
J’en connais pas beaucoup, des auteurices, capables d’en dire autant en en disant si peu, écrivant entre les lignes sans jamais sembler forcer, qui parviennent à faire exprimer neuf choses en trois phrases juste par le jeu des signifiants invisibles et des synergies par le vide, exerçant leur droit à la métaphore sans s’en donner l’air, vous attrapant par les sentiments sans vous demander votre avis en un espace limité où d’autres vous pondraient à peine le quart de texte signifiant en dépit de tous leurs efforts. La vie est injuste.
Même moyen, Sturgeon reste au dessus, c’est prodigieux. Non, ce texte n’est pas renversant, mais avant tout en contraste avec ce que je sais déjà de son auteur ; si ç’avait été une première rencontre, j’aurais probablement demandé du rab’ avec empressement. Ne serait-ce que parce que tout bêtement, lire un raisonnement de 1974 concernant l’inévitable fin de notre monde en opposition à la fin du monde, comme s’il avait pu être écrit hier, ça reste toujours un peu bluffant, même au bout de la cinquantième fois. Sturgeon a une patte, c’est tout. Une façon de dire et présenter les choses qui leur confère passivement une valeur singulière et intrinsèquement précieuse., même quand les choses en question ne sont pas forcément si singulières et précieuses que ça.
Le visiteur, Poul Anderson
Pfouh. Compliqué. Le truc, c’est que l’essentiel de cette nouvelle est littéralement un rêve, avec ce que ça suggère d’éclatement des conventions narratives habituelles. Pas que ce soit complètement le bordel non plus, mais il faut très vite, et sur un temps assez long à l’échelle d’une nouvelle, faire la paix avec un certain côté démantibulé, quand bien même il fait sens ; c’est un peu éprouvant à suivre. Tout comme il faut faire la paix avec l’idée, fort logique aussi, que tout ne fait pas sens dans l’immédiat. On a une rapide mais volontairement cryptique mise en place des enjeux, un cœur de récit encore plus mystérieux, et une chute pour tout remballer de façon satisfaisante. Et bon. La chute est un peu prévisible, quand on prend le temps d’y réfléchir en amont avec ce que Poul Anderson nous donne. Si on se laisse embarquer, je pense que ça peut être un peu plus surprenant, et de fait bien plus impactant. J’ai lâché un soupir tel celui qu’on laisse échapper après un coup dans l’estomac ; ça fait pas forcément si mal que ça, mais ça suggère de bien reprendre sa respiration quand même. Pas le texte du siècle, mais indubitablement compétent et bien pensé, dans le genre texte à chute à visée émotionnelle.
Les autres, Dennis O’Neil
Le mot-clé, ici, je crois que c’est altérité. Un texte volontairement étrange, mais encore une fois très maîtrisé, parvenant au travers de son personnage principal étranger à l’humanité à une sorte de malaise permanent, en dérapage contrôlé. Je ne saurais dire si l’idée était de viser à une allégorie de la neuro-atypie telle que considérée à l’époque de la rédaction ou plus simplement à une retranscription d’une quête malheureuse de communauté et d’appartenance, ou encore une sorte de mélange plus intime et personnel des deux de la part de l’auteur. Mais l’essentiel, c’est que malgré le ton très chargé du récit, là aussi, je trouve que ça fonctionne plutôt pas mal ; même avec une chute qui n’explique pas vraiment tout, ou de façon plus cryptique qu’autre chose. Un texte où le parcours compte autant sinon plus que la destination, et qui instaure une ambiance et une progression très réussies, avec de nouveau une visée émotionnelle. J’aurais du mal à ne pas y voir a minima un succès conceptuel.
Fin de partie, Jean-Pierre Hubert
Comme son nom l’indique. Une sorte de vivisection anticipée d’une humanité pourrie gâtée au crépuscule de son existence. C’est conceptuellement très solide, formellement super maîtrisée. Mais déprimant, évidemment, pour ne pas dire profondément déprimant. Ça me rappelle un peu des textes comme De l’espace et du temps ou La millième nuit, ce genre de perspective faisant cohabiter une certaine forme de sense of wonder corrompue par un pessimisme cynique où nous serions collectivement condamné au malheur en dépit de tous nos progrès. Si je comprends cet élan, j’avoue que j’ai du mal à en saisir la pertinence à l’échelle littéraire ; j’ai du mal à capter l’intérêt de nous projeter si loin si c’est pour considérer que nos seul horizon est toujours fatalement celui de notre malheur. Comme une étape avant notre libération, à la rigueur, pourquoi pas, mais pas au sein d’un cycle infini qui serait impossible à briser.
Et puis, sur une note plus personnelle, à l’aune de ce récit en particulier, j’avoue qu’une question se rajoute et n’arrange rien : pourquoi, en France, on accorde une telle importance à l’idée du sexe comme vecteur d’épiphanie intellectuelle ou morale ? Le pivot principal de cette nouvelle s’articule encore une fois autour du rapport de notre protagoniste à la bagatelle, et j’avoue que ça me dépasse un peu, à force de rencontrer cette même vision dans tant de textes français. Je me dis qu’on a un sérieux problème avec ça.
Mais bref. Ç’a beau être défaitiste et trop mélancolique, là aussi, le fonds et la forme d’accordent super bien, et trop d’éléments de contexte sont maîtrisés pour que je fasse complètement la fine bouche. Je pense que ce sont les liens logiques et thématiques que le texte opère à ses dépens avec d’autres de mes lectures passées qui empoissent celui-ci d’une lourdeur regrettable ; je ne peux pas faire comme si ces liens n’existaient pas, mais je ne peux décemment pas les lui imputer. C’est vraiment bien. Triste, mais bien.
[Complément d’informations :
Pour commencer cette section critique, Jean-Pierre Andrevon nous livre la première partie d’une double chronique titrée Ad Eternam Robert Silverberg, sous-titrée Silverberg Années 70, ou Silverberg pour rien ? ; comme leurs noms l’indiquent, ou presque. Il n’est pas seulement question de faire l’exégèse de l’auteur, mais d’interroger son parcours durant les années 70, lui qui, au moment de la sortie de ce numéro, a annoncé se mettre en retrait de l’écriture de SF. Et forcément, la critique d’Andrevon s’engouffre dans la brèche : il s’agit surtout pour lui de mettre cette décision en parallèle des thèmes récurrents de l’écriture de Silverberg, en particulier dans ses ouvrages les plus récents ; que L’oreille interne soit cité en exemple ne paraît absolument pas étonnant, et rajoute même une couche d’interprétation importante à cet incontestable chef d’œuvre.
Au tour de Boris Eizykman, avec Encephalologie. Là où Andrevon taclait les thématiques et les concepts, Eizykman s’attèle initialement au style et au cadrage ; pédantisme et maniérisme à l’appui. Mon dieu que ça fait des phrases. Plus généreusement, son point de vue est là pour contrebalancer celui de son collègue. À une claire et assumée admiration, on vient opposer un regard plus critique et nuancé. L’essentiel de la discorde portant sur L’île des crânes, que je n’ai pas lu, je ne saurais trancher entre les avis des deux critiques pour moi ; je ne donnerais a priori l’avantage à Andrevon qu’à la grâce du fait qu’il semble plus vouloir dire des choses des bouquins qu’il chronique que faire la démonstration de ses propres qualités au travers des surinterprétations et digressions qu’il fait subir à l’objet de sa critique. Je crois que c’est la première fois que je croise Eizykman ; je n’ai pas hâte de le refaire. Lire plus de Silverberg, par contre, toujours. Woohoo.
Revue des livres, maintenant !
Retour immédiat de Jean-Pierre Andrevon qui vient nous parler de l’anthologie Le grandiose avenir, rétrospective de la SF française des années 50, par Gérard Klein et Monique Battestini. Rien que ça c’est déjà un sacré programme. Et c’est que le premier tome ; avec un par décennie de prévu, jusqu’au tome 4 consacré à la décennie 1980 à sortir en février 1991. 16 ans d’avance, ça c’est de la planification.
Et c’est la première fois que le critique Andrevon m’énerve. Et pas qu’un peu. D’abord parce que son prisme premier est l’éternelle et stérile opposition entre SF française et SF américaine, au travers de cet insupportable complexe d’infériorité poussant à toujours faire comme si les deux incarnations d’un genre devaient forcément être qualitativement comparées par de là l’Atlantique. Cette grille de lecture me gonfle prodigieusement et témoigne d’un nombrilisme consommé absolument mesquin.
Mais alors, surtout ; cette première moitié de chronique consacrée à la préface rédigée par Monique Battestini pour basiquement l’enfoncer de manière particulièrement condescendante – Andrevon allant jusqu’à s’adresser à elle par son prénom pour la prendre encore un peu plus de haut – bordel que ça pue la misogynie, mais d’une force. On m’avait dit qu’Andrevon était un phallocrate patenté, c’est bien la première fois que ça s’exprime d’une manière aussi nauséabonde et frontale.
Le reste de la recension se veut plus nuancé et approbateur, quoique empli d’un certain jugement envers la sélection trop dépolitisée et provinciale ; en tout cas c’est ce que je comprends au travers du double usage de la formule « esprit de sous-préfecture ». Ah ça pour trouver des excuses à Barjavel, il y a du monde, mais pour citer des autrices qui auraient mérité de faire partie de l’anthologie au delà de Julia Verlanger, il n’y a plus personne. C’est abusé, ça dégoute.
Pas étonnant, avec le recul, que la SF ait autant galéré à se faire une place respectable, finalement, avec ce genre d’esprit de clocher. Phallique, le clocher. Ça y est, j’suis énervé.
Allez on enchaîne.
Denis Guiot nous parle maintenant de Tellur, de Jean-Pierre Brouillaud. Et c’est une bonne critique, elle donne envie. Un poil trop exhaustive en terme d’intrigue, et peut-être un poil verbeuse à mon goût, mais une analyse thématique rigoureuse et généreuse.
Au tour de George W. Barlow de nous parler des Lettres d’Arkham, d’un certain H.P. Lovecraft. Et il commence par nous expliquer que le traducteur et recenseur des correspondances de l’auteur du Mythe, François Rivière, n’a pas forcément fourni un travail exempt de reproches. Un brin condescendant, mais justifié, donc on passera. J’apprécie bien plus l’attaque en règle sur le caractère détestable de Lovecraft et ses obsessions réactionnaires. Lire ça daté de 1975 fait plaisir. D’autant plus quand le critique suggère que tout ça ferait une excellente introduction au Rêve de Fer de Spinrad. Inspiré.
Et pour finir, Denis Guiot, once again, nous parle de Locomotive Rictus de Joël Houssin. Comment dire. Une lecture psychanalytique et verbeuse d’un bouquin, en guise de critique, chez moi, c’est non. Du coup : non. En dépit des citations à foison et des mots en gras pour ponctuer le discours, aucune foutue idée, une fois arrivé à la fin de la chronique, de ce que racontait le roman. C’est ballot.
Chronique ciné, maintenant. Jonathan Farren et Boris Eizykman nous parlent du succès clivant de 1975, le Rollerball de Norman Jewison, double chronique à l’appui.
Le premier pour basiquement cracher sur le film, qu’il estime être un mauvais mélange de 1984 et du Meilleur des Mondes à la sauce roller-skate. À ses yeux un simple spectacle médiocre et ridicule. Ça manque de substance pour être convaincant. Je crains que cette courte et vicieuse chronique n’ait été écrite sous le coup de la frustration et manque de recul ou de nuance.
Le deuxième, lui, nous livre une analyse bien plus poussée et autrement plus crédible ; on osera penser que lui, il a compris le film et ce qu’il raconte. Ce qui, avec ce que je sais du film par procuration, ne me paraît pas bien compliqué, mais fait toujours plaisir à lire d’une manière aussi érudite et bien articulée. Une recension assez réjouissante, honnêtement. Ça donne très envie.
Retour au littéraire, avec le Te Deum pour Angoisse, retrospective-hommage à la collection Angoisse du Fleuve Noir, morte en 1974 après 20 ans d’existence, signée Denis Philippe et Jean-Pierre Andrevon.(Grrrr).
La chronique est de l’ordre de l’autopsie, s’attardant avec un soin et une attention variables sur différentes itérations plus ou moins marquantes de la collection. Une sorte de bilan et perspectives assez fouillé, mais qui n’aura guère qu’un intérêt historiographique pour qui y trouvera son compte. Vous aurez compris que je ne suis que très vaguement du lot. Je salue l’initiative, mais c’est bien tout.
Et finalement, Pierre Giuliani nous propose un article consacré à Michael Moorcock : Avatars et Transformation : Du mythe et de la mythologie.
Discours ampoulé et manquant d’accessibilité, partant du postulat que la fantasy est l’opposé absolu de la SF, une idée avec laquelle je suis en profond désaccord ; je plaide la fatigue et une part d’incompétence, j’abandonne à l’introduction. Aucun doute que l’article est intéressant, mais je crois que je n’ai pas les armes pour appréhender proprement la démarche de l’auteur. J’y reviendrai peut-être un jour. (Probablement pas).]
Un peu spécial, ce numéro. Je ne sais pas si c’est l’époque de rédaction et les premiers rapports émergents sur les problèmes climatiques – je crois – qui jouent sur les textes choisis, mais il y flotte comme une odeur de fin du monde ; le crépuscule de l’humanité semble y être un thème solidement implanté, même lorsque ce n’est pas le concept central. Et lorsqu’on joint cette impression de flottement avec un sommaire relativement léger et une présentation générale beaucoup plus sobre, pour ne pas dire basique – exit les petites exergues de présentation avant chaque nouvelle – que pour la plupart des numéros précédents que j’ai pu lire, il y a comme une ambiance de fin de règne dans ce numéro. [Pour ce qui est de la partie fictions, vous l’aurez compris ; la section critique est autrement plus riche. Pour ce qu’elle a de ponctuellement frustrant et rétrospectivement nauséabond, elle demeure globalement passionnante et riche d’enseignements.]
Et bon, je suis un peu curieux, ne trouvant notamment pas le nom de mon cher Alain Dorémieux à la rédaction en chef, par exemple : je suis allé faire un tour de recherche qui m’a mené sur Wikipédia. Et que j’ai bien fait, car voici une anecdote pas piquée des hannetons.
En effet, Alain Dorémieux n’est pas à la rédaction en chef de Fiction depuis plus d’un an, à ce stade d’existence de la revue ; il en a été évincé à la suite de la publication d’un encart enjoignant les auteurs amateurs de France à cesser de le submerger avec des manuscrits pour plutôt se consacrer à la culture de la pomme de terre. Je sais que c’est vraiment pas gentil, mais je ne peux pas ne pas trouver ça drôle. Et un peu génial, dans son genre.
Bref, je comprends mieux pourquoi ce numéro n’est pas vraiment comme les autres. Voyez, c’est pour ça que j’adore l’archéo-littérature, on apprend plein de choses. Imparable pour briller en société. Et en plus y a des bons textes à lire.
Que demande le peuple.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
