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L’envers du temps, John Brunner

NEW WEST ORDER – FEVER 333

Une personne de confiance que je tiens en haute estime, notamment pour ses goûts littéraires et son érudition, m’a dit un jour – et deux autres fois après ça, pour dire à quel point il y croit – que « John Brunner, même ses textes mineurs sont intéressants ». Et si ce n’était déjà la confiance que j’accorde à ladite personne – l’illustre Alex Nikolavitch, pour ne pas le citer ; lisez Eschatôn, a minima, merci – j’aurais eu tendance à penser que le génie derrière Tous à Zanzibar, La ville est un échiquier, Sur l’onde de choc ou même le plus iconoclaste Le Voyageur en Noir a toujours quelque chose à nous dire, et le fait systématiquement d’une façon suffisamment singulière pour être captivante, au moins un peu.
Et le court roman du jour est un exemple absolument parfait de cette idée, je crois. Parce que sincèrement, L’envers du temps ne me parait pas être un texte exceptionnel. J’irais même jusqu’à dire qu’il est franchement moyen, bordeline pas terrible.
Mais pour autant… Y a du John Brunner là dedans ; comprenez par là des fulgurances, qu’elles soient narratives, littéraires ou conceptuelles, des petites choses qui surnagent, autant de témoins de sa profonde intelligence et de son singulier talent. Qui font que bah… Hey, c’tait pas si mal. Mais ça se joue vraiment à rien, sincèrement.
Développons.

Un espion russe du nom de Sheklov débarque de nuit sur une plage américaine, accueilli par un de ses collègues, infiltré sur le territoire depuis 25 ans sous le nom de Turpin, et devenu un éminent ponte de la General Energetic, firme essentielle au bon fonctionnement des USA et de leur système de défense. La situation est gravissime ; des extra-terrestres ont semble-t-il élu domicile temporaire non loin de Pluton, menaçant d’atomiser l’entièreté de New York. Sheklov a été missionné pour tenter d’aider les ennemis éternels de son peuple à leur corps défendants, puisque les Etats-Unis sont devenus un état totalitaire et arriéré qui ne croiraient pas à la menace même s’ils en avaient conscience.
Ce que Sheklov et Turpin ignorent, c’est qu’ils ont été devancé sur cette plage, et aidés par un certain Danty Ward, « déviant » local aux étranges capacités, qui a désactivé les défenses de la plage pour leur permettre une arrivée tranquille, et dont les motivations sont également bien nébuleuses.

Voilà, c’est à peine le début du roman que je vous ai résumé ici, c’est déjà le bordel, et l’essentiel ne vous servira à rien pour la majorité du roman. Désolé du spoiler – quoique mineur, si on réfléchit – mais je dois le dire pour pouvoir vous rendre honnêtement compte de mon sentiment à l’égard de ce court mais terriblement dense roman.
Pourquoi ?
Parce que tout le tintouin avec les extra-terrestres, la menace planétaire, tout ça, ce n’est rien d’autre qu’un prétexte. Littéralement. Ça vient avant le texte, et avant ce que Brunner voulait vraiment raconter, en tout cas il me semble. Et ce qu’il voulait vraiment raconter, c’était le devenir déprimant d’une Amérique décadente et fascitoïde, gangrenée par la violence et la paranoïa, dans le cadre d’une guerre froide qui n’en finirait pas, même confrontée à une menace tierce.

Et du coup, je trouve que narrativement, ce bouquin ne tient pas bien la route. La faute à un rythme complètement bâtard et à une intrigue reléguée au second plan derrière les réflexions de prospective son auteur, à peine planquées sous des dialogues et des situations artificiellement créées afin de précisément justifier leurs présences respectives. Mon sentiment est finalement assez proche de celui ressenti en lisant Les Dépossédés, notamment en constatant la proximité technique des deux romans, avec ce protagoniste plongé dans une culture opposée à la sienne, la disséquant et l’analysant à l’aune de ses propres valeurs ; quoique en vraiment moins profond et conceptuellement vertigineux, il faut le dire : l’ambition comme l’échelle d’étude ne sont juste pas les mêmes. Là où Ursula K. Le Guin faisait œuvre de philosophie politique métaphysique, John Brunner fait plutôt un travail d’extrapolation matérialiste à partir de sa perception de la réalité.
On passe de scènes en scènes, de nouvelles perspectives en nouvelles perspectives comme on relie des points, plus pour permettre aux extrapolations de Brunner de se déployer que pour réellement raconter une histoire et des personnages qui vaudraient le coup d’être suivis, ces derniers souffrant tous un peu, je trouve, de leur statut d’outils au sein d’une démonstration par la fiction. Dès lors, tout le roman est empoissé des angoisses de l’auteur, essayant je crois, tant bien que mal, de les exorciser au travers de ce qu’il raconte.

Ce qui nous donne des séquences assez étranges, où on ne sait pas trop si la caractérisation d’un·e protagoniste ou d’un personnage secondaire est là pour uniquement servir l’intrigue, nourrir une allégorie plus générale ou simplement tenter de maladroitement nourrir sa psychologie dans un but purement narratif. Ce qui nous donne droit notamment à une pauvre héroïne, jeune fille, à l’appétit sexuel démesuré et mal canalisé, dont je n’arrive pas à appréhender si elle est là pour représenter une jeunesse délaissée et perdue au sein d’une société capitaliste décadente, alimenter des fantasmes malsains de l’auteur ou exprimer une opinion puritaine sur son comportement. Connaissant un peu Brunner maintenant, j’aurais tendance à lui accorder le bénéfice du doute, optant plutôt pour la première option ; mais justement, le connaissant, je n’ai jusque là jamais eu le moindre doute sur ses intentions à ce niveau de confusion. Et c’est la même chose pour sa façon de dépeindre une part de la population afro-américaine dans certaines séquences très gênantes : je n’arrive pas à savoir exactement ce qu’il voulait exprimer avec ces accents et ces comportements terriblement datés, lui qui me semblait jusque là être extrêmement progressiste et moderne sur ces questions, notamment dans son attachement aux marginaux comme héros de ses romans. (Tout cela en tenant compte du contexte de l’époque de leur rédaction, on se comprend.)
Considérant que certaines phrases dans le bouquin ne font simplement pas sens et que conceptuellement parlant, c’est aussi un peu le boxon tout le long du récit, je tendrais aussi à croire que la traduction n’a pas été faite avec le plus grand soin du monde à l’époque, ce qui expliquerait beaucoup de choses quant à mon appréciation mitigée ou négative de certains aspects du roman.

Mais, dans la continuité de mon premier paragraphe, je dois quand même compléter mon spoiler initial par un autre demi-spoiler. Honnêtement, si ce n’avait été John Brunner dont il était question, j’aurais sans doute abandonné cette lecture ; même aussi court, un récit qui promet quelque chose pour ensuite embarquer dans totalement autre chose en semblant complètement avoir oublié ou mis de côté cette même promesse, même quand ça donne lieu à des fulgurances intéressantes, ça me frustre infiniment. Je suis comme qui dirait un peu psycho-rigide sur l’idée d’une certaine cohérence globale dans ce que je lis, une forme d’unité de propos. Sauf que bah précisément, c’est Brunner. Et je ne pouvais pas croire qu’il faisait à ce point n’importe quoi. Parce que dans ce foutoir narratif et conceptuel, je n’arrivais pas à me détacher d’une forme d’organicité se déployant malgré tout à partir des fils entremêlés des destins des personnages. C’était certes raconté un peu dans le désordre et en ne s’intéressant pas vraiment aux choses qui méritaient le plus d’être racontées, mais malgré tout, je sentais une forme de cohérence, ou du moins une volonté de cohérence. Si je persiste à penser que John Brunner n’a pas réussi à raconter exactement ce qu’il voulait comme il le voulait – parce que j’ai du lutter plus souvent que l’inverse en avançant dans ce roman – je dois aussi reconnaître que sa vision littéraire a su traverser un peu le voile de la confusion.
J’ai été saisi par certaines images et idées. J’ai été impressionné par quelques séquences racontées avec une réelle maîtrise. Je pense aussi avoir finalement compris l’intention de l’auteur, dans ses dernières pages, celles-là même qui finissent par reboucler l’entièreté de l’histoire et justifier son introduction « oubliée » dans 90% du roman. Alors certes, je pense que c’est surtout parce que je voulais trouver une explication à tout ce boxon que j’en ai trouvé une satisfaisante ; ça colle surtout parce que je me concentre sur ce qui fait que ça colle. Et je choisis de ne pas chercher plus loin parce qu’en dépit d’une rédaction confuse et d’un récit très moyen, les fulgurances Brunneriennes qui émaillent le récit restent ahurissantes de clairvoyance, éclipsant ponctuellement les scories curieuses qui le rendent globalement indigeste.

Alors voilà. C’est clairement un texte mineur. Qui prend des raccourcis simplistes là où il aurait fallu prendre des détours complexes, afin d’apporter à l’ambition initiale de l’auteur tous les moyens nécessaires à son expression idéale. Il manque beaucoup de pages à ce roman, je pense, pour justifier toutes les séquences qu’il nous livre dans son état présent. Si la plupart des réflexions et des efforts de prospective de John Brunner résonnent pertinemment avec l’actualité ou le temps passé depuis la première publication de ce texte, l’ensemble est quand même noyé dans un fatras conceptuel et narratif extrêmement contre-productif ; et toutes les saillies sciences-fictives du monde, qu’elles soient sociales, techniques ou méta-physiques, ne peuvent pas suffire à rendre tout à fait digeste un récit raconté dans le désordre et avec un cadrage bancal. [EDIT : Après une rapide discussion et une journée et demie de réflexion, je me dis que ce roman est finalement un brouillon thématique et narratif de Sur l’onde de choc. Il y a énormément de points communs entre les deux ouvrages.]
Mais n’empêche que ces saillies, elles sont là quand même. Et que Brunner a cette touche de génie, malgré tout. Effectivement, même dans un texte médiocre, il arrive à me saisir, ne fut-ce que lors de rares moments suspendus. Ils sont là.
Bref, Brunner, c’est quand même un auteur super intéressant. Et ça tombe bien, j’ai plein d’autres de ces textes à lire.
Chouette.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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