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Le bain des limbes T1 – Ne mords pas le soleil, Tanith Lee

Cha Cha Cha – Käärijä (extrait de la Cha Cha Cha Mixtape)

Bon, que ce soit dit : que Neil Gaiman aille se faire geler le fondement à l’azote liquide sur Pluton.
Si je ne peux pas partager la profonde déception des gens ayant été fans de son travail au point d’en faire un pilier de leur éducation littéraire et humaine, n’ayant moi-même jamais été particulièrement client de sa prose, à de trop rares exceptions ; je ne peux quand même que trop facilement appréhender le déchirement qu’a été de découvrir à quel point celui qui avait réussi à passer pour un phare dans la nuit sur bien des sujets était finalement le pire des traitres, un abject naufrageur.
Et en lien avec ça, alors que sortaient tous les dossiers affreux sur cette affreuse personne, un autre aspect de cette trahison a attiré mon attention, nous amenant à ma lecture du jour. Sans aller jusqu’à parler de plagiat, des gens ont ajouté à la liste des offenses de Gaiman une charge d’inélégance ; constatant des proximités thématiques et narratives entre le travail de l’auteur, notamment dans son œuvre majeure, Sandman, et le travail de l’autrice dont nous allons parler dans son œuvre majeure à elle, Le Dit de la Terre Plate. Je n’ai aucune idée de la véracité de ces faits, si on parle juste d’une omission d’inspiration teintée de misogynie, ou d’un vol caractérisé. Et à vrai dire je m’en fous un peu : l’essentiel, c’est que des gens ont parlé d’une autrice au travail riche et qualitatif, injustement oubliée et/ou occultée. Et comme j’ai envie d’être un mec meilleur, en voyant passer tout ça, je me suis juré de faire un geste et d’aller chercher les bouquins de Tanith Lee dès que l’occasion se présenterait.
Et l’occasion s’est présentée il y a peu de temps alors que je flânais en bouquinerie. Coup de bol majeur : les deux bouquins que j’ai pris, alors que rien ne l’indiquait sur la couverture ou en préambule d’aucun des deux, constituaient un diptyque. Et en plus un diptyque de qualité, m’a-t-on assuré. Il aura bien fallu un retour enthousiaste de l’Ouest Hurlant et un trajet en train pile de la bonne longueur pour que je m’en assure, en me saisissant du premier tome.
Et comment dire.
Ouais.
Ouais ouais. Tanith Lee c’était pas une amatrice, de toute évidence.

Nous sommes sur BEE-Quatre. En apparence une utopie vivace, où chacun et chacune parmi le peuple Jang est libre de faire à peu près ce qu’il veut, libre de toute contrainte, sous la bienveillante coupe du Comité, sorte de corps dirigeant robotique, organisant tout pour son peuple, entre changements de sexe, clonages infinis, activités artistiques variées et multitudes de possibilités. Nous y suivons notre héro·ïne, dont l’existence constituée de suicides créatifs et d’incessants changements de corps pour suivre une mode éthérée et cruellement arbitraire, commence insidieusement à lui peser. Sans trop y réfléchir, iel va tenter de se confronter à ce mal-être, plus ou moins subtilement.

Une métrique peut-être un peu éculée – ou malavisée – qu’on convoque souvent pour parler Imaginaire, c’est souvent la modernité ; très souvent accolée à une certaine qualité de clairvoyance ou même de prophétie. Je le sais parce que je tombe encore assez souvent dans le piège, par excès d’enthousiasme quant à certaines de mes lectures, John Brunner ou Shirley Jackson m’en soient témoins. Je parle de piège, pas parce que cette métrique est fallacieuse à mes yeux, mais parce qu’elle prend bien souvent trop de place dans notre regard, elle crée régulièrement un tunnel de vision nous empêchant de voir avec lucidité ce que nous raconte une histoire, au delà du reflet contemporain qu’on y décèle, par distorsion de notre perception. Je sais que trop souvent, tout obnubilé que je suis par les échos réels d’un récit, je fais inconsciemment l’impasse sur ce qu’il peut raconter d’autre. Et c’est pas toujours facile de parvenir à passer au delà ce choc du « ohlala mais quel texte visionnaire ! » pour réussir à appréhender exactement comment et pourquoi ce texte serait visionnaire, exactement, surtout en considérant qu’en vrai, aucun texte ne se targue vraiment de prédire le futur ; au mieux, les auteurices ne font qu’extrapoler une réalité qui leur est familière, en en exacerbant les aspects les plus prégnants. Que ce soit à des fins d’avertissement, d’expérience de pensée ou de pure prospective ne change rien : la valeur prophétique d’un texte ne s’exprimant forcément qu’avec du retard, elle n’a à mes yeux, les années passant, qu’une qualité relativement accessoire, passant derrière la qualité d’articulation des mécaniques de ce côté prophétique.

Voilà, ceci étant dit : ohlala mais quel texte visionnaire ! Dont je pense, une grande partie des qualités jouit d’un écho contemporain d’autant plus fort qu’il rejoint intertextuellement certains de mes coups de cœur récents, des textes qui vivent encore dans ma tête une fois terminés, Résolution d’abord, mais surtout Collisions par temps calme. Dans ce premier volume, Tanith Lee déploie également avec brio ce motif de l’utopie imparfaite, avec ses robots bienveillants gérant tout dans la vie de leurs ouailles et lesdites ouailles suivant aveuglement les règles édictées pour elles. Même si je dois bien le dire, il m’a fallu quelques chapitres pour dominer le malaise et l’incompréhension que ce que l’autrice me racontait faisait naître en moi, le temps de comprendre exactement de quoi il était question. On pourrait s’arrêter quelques secondes à ce propos sur son usage assez particulier du vocabulaire, émaillant son texte de mots issus de la culture Jang, rapportés intraduisibles par l’éditeur du roman, couvrant des connotations subtiles allant au delà de notre langue à nous. Je n’arrive pas à déterminer si le petit lexique (incomplet) disposé par Le Masque en début d’ouvrage a aidé ou non ma compréhension plus profonde du texte de Tanith Lee ; les allers et retours entre le corps du texte et ledit lexique pour vérifier le sens de certains mots était un brin relou, quoique pas non plus la pire des corvées. Mais je demande si je n’aurais pas encore plus aimé être laissé complètement dans le flou, en fait. Je crois que j’aurais aimé faire le travail dé décodage moi-même, quitte à galérer un peu plus, mais je me serais sans doute senti encore plus proche de mon héro·ïne, iel-même complètement paumé·e dans un monde qu’iel est pourtant censée connaître par cœur, puisqu’elle y vit depuis ce qui semble être des décennies.

C’est là, je crois, le tour de force absolu de Tanith Lee, dans ce roman : réussir à rendre compte avec autant de force l’absolue errance intellectuelle et personnelle d’une personne humaine dont l’horizon est si large qu’elle a fini par s’y perdre. Ce roman, pourtant très court, nous raconte par sa parole même le parcours d’une pauvre personne qui a tout pour elle mais qui ne sait pas qui elle est ou ce qu’elle peut réellement faire de son infinie vie. Moi qui depuis Indiana Jones et la Dernière Croisade au moins suis profondément convaincu que l’immortalité est une très mauvaise idée, j’ai trouvé dans ce texte un plaidoyer à la hauteur de ma conviction. Jamais je crois je n’ai lu une articulation aussi organique de l’idée qu’une vie ne peut se vivre au delà de ses moyens cognitifs ; que tout excès cause invariablement une déviance abjecte.
Ici, on croise toute une distribution de gens déséquilibrés par une existence tellement riche et frénétique qu’ils en souffrent, se contentant de mourir quand leur corps et leur esprit a subi un trop grand nombre de traumatismes émotionnels, pour renaître aussitôt dans un corps différent, ne parvenant plus qu’à chasser le frisson d’une mode encore plus artificielle que le reste, pour ensuite répéter le processus ad nauseam. La question est posée en un assez voyant filigrane, évidemment, mais elle est quand même sacrément bien posée : quelle valeur a une vie quand on en a une infinité à disposition ? Et corollaire : quand on peut faire basiquement ce qu’on veut, qu’est ce qu’on fait ? Et re-corollaire plus discret et littéralement ponctuel mais qui frappe super dur avec le recul et que je ne pouvais pas évoquer ici : quelle valeur a l’art quand on est incapable de le produire autrement qu’avec le soutien d’une machine qui fait tout à notre place ? (Oui oui.)

Quelque part, je crois que ce qui me saisit le plus, c’est la densité de ce texte, qui en 250 pages bien aérées à peine, est parvenu à mes faire passer par un nombre assez sidérant d’émotions différentes, quoique rapportées à l’inflation de mon cœur de pierre, quand même. N’empêche que lire un bouquin de 1976 parler d’une société laissant la place à une certaine fluidité de genre, même dans un contexte qu’on devine plus contre utopique qu’autre chose, sous une lumière extrêmement positive ; ç’a beau passer après La Main Gauche de la Nuit (au moins dans mon fort incomplet référentiel), ça fait toujours plaisir. Alors certes, on sent bien que Tanith Lee n’a pas complètement fait le travail de déconstruction patriarcal ou hétéronormatif qui irait idéalement aujourd’hui avec ce genre de question ; mais précisément, à l’image de son héro·ïne – qui je crois n’a pas de nom – il est indubitable qu’elle se débat passionnément avec ces sujets. Et ça rend le bouquin d’autant plus captivant qu’on y sent une profonde lutte métaphysique en plus d’un excellent récit d’apprentissage et d’humanité fiévreuse. On ne fait pas que suivre la quête d’un personnage en rébellion contre soi-même et le système qui l’a vu naître, mais aussi le questionnement furieux, en temps réel, d’une autrice qui avait des choses à dire, et qui cherchait la meilleure manière possible de les exprimer. Je crois sincèrement que ces bouquins là font partie de mes favoris. D’autant plus quand le bouquin en question parvient à faire faire des hoquets à mon cœur à l’occasion de certaines scènes ou répliques qui claquent comme des coups de fouet ; le genre de moment où j’ai besoin plus que de n’importe quoi d’autre de partager ce que je viens de ressentir. Une scène en particulier de ce roman m’a cueilli avec une force incroyable, me faisant insulter Tanith Lee sous le coup de ma gratitude avant de relire ladite scène pour être sûr qu’elle m’avait bien eu comme j’ai cru qu’elle m’avait eu. Juste pour cette scène, que je me devais d’évoquer parce qu’elle m’a permis de comprendre que j’étais en train de lire un roman spécial, cette lecture est passé de belle découverte à découverte importante.

Bref, on est dans ce genre de cas cruel où je dois me retenir de trop en dire, parce que le partage ne vaut que si toutes les conditions sont réunies pour que d’autres puissent en profiter autant que moi : spoiler encore plus que ce que j’ai déjà thématiquement fait, ici, serait criminel. Et en plus, il faut que j’essaie de m’en garder sous le coude pour le tome 2, qui, croyez le ou non, va y passer très vite : le fer, la chaleur, le battage, ce genre de dicton.
Retenez juste que ce premier tome était formidable, et qu’avec une telle mise en place, tout me porte à croire que le second le sera tout autant voire encore plus. Hâte de savoir si j’ai raison. Quoi qu’il en soit, je n’ai pas assez de remerciements à adresser aux personnes qui ont porté l’existence de Tanith Lee et de son travail à mon attention : puisse son nom faire des ondes dans le lac du temps pour toujours.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

3 comments on “Le bain des limbes T1 – Ne mords pas le soleil, Tanith Lee

  1. Avatar de Symphonie Symphonie dit :

    Ca fait une éternité que j’ai cette autrice dans la Wishlist, bon, on va la faire remonter de façon drastique, hein

    Aimé par 1 personne

  2. Avatar de Lullaby Lullaby dit :

    Tanith Lee fait partie de mes autrices préférées et je suis toujours heureuse de découvrir des chroniques de ses oeuvres. En plus, là, c’est un dyptique que je n’ai pas lu ! Je le note, si jamais je le déniche d’occasion…

    Bonnes découvertes de ses oeuvres !

    Aimé par 1 personne

    1. Avatar de Laird Fumble Laird Fumble dit :

      Merci, hâte d’en trouver d’autres ! =)

      Aimé par 1 personne

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