
hesitation – mad routine (extrait de l’EP Insomniac)
Ça faisait un bout de temps que je m’étais promis de la faire, celle-là. De fait, je savais que je reviendrais à ce bouquin depuis que j’ai lancé le blog. Comme pour Rêves de Gloire, on peut retrouver quelque part une vieille chronique du temps de ma licence pro, à l’époque où je rêvais encore d’être libraire et où je n’avais pas réalisé que le futur serait aussi plein de bonnes surprises que de déceptions. Mais mon crédo principal, c’est probablement faire contre mauvaise fortune bon cœur, alors on se concentrera ici surtout sur le plaisir de tenir une vieille promesse faite à soi-même.
Parce qu’il s’avère que La Route de la Conquête, c’est mon ouvrage préféré signé de Lionel Davoust, et comme Lionel est un de mes auteurs favoris, ça place la barre assez haute. Ça crée des attentes et des nécessités. Comme celle, par exemple, de rendre compte avec beaucoup plus de précision et d’exigence que ce que j’avais pu le faire à l’époque, des raisons qui font que j’aime autant ce bouquin, au point de faire souffrir en comparaison d’autres bons bouquins, qui ne méritent certainement pas de se retrouver dans une balance aussi déséquilibrée.
Alors on va faire ça bien. Je ne vais pas me contenter de relire ce chef d’œuvre, je vais le relire, grasses italiques à l’appui, et je vais le décortiquer au mieux de mes capacités ; parce que j’ai la conviction que ce fix-up est un ouvrage somme, qui résume à la perfection les raisons de mon amour pour l’univers littéraire qu’il représente, et son auteur à travers lui.
Il est venu le temps des hyperboles, des formules alambiquées et d’un chroniqueur qui en fait un peu trop.
Il est venu le temps de parcourir La Route de la Conquête.
Pour Asreth et L’Empire. Pour Evanégyre.
*Musique dramatique*
La Route de la Conquête, An 388
Et on commence fort logiquement par le texte-titre, à mi-chemin entre la longue nouvelle et la courte novella, prenant la moitié du volume complet de l’ouvrage. C’est pour ça que c’est logique ; c’est un texte qui annonce la couleur et définit un ton général. Un texte qui, d’une certaine manière, justifie à lui tout seul l’existence de tout le reste du fix-up, d’ailleurs. Avec le recul, je soupçonne qu’il a été envisagé de le publier seul, à l’image de La Volonté du Dragon quelques années plus tôt, mais que tant qu’à faire, on lui a adjoint quelques autres récits, histoire de rentabiliser l’impression. Et c’est pas moi qui vais oser m’en plaindre, qu’on soit bien clair.
La Route de la Conquête – le texte lui-même, donc – nous narre la très importante rencontre entre le peuple semi-nomade des Umsaïs, habitants de ce qu’ils nomment l’Océan Vert et vivant en harmonie avec lui, et l’Empire d’Asreth, colonisateur déterminé du monde entier, prétendant à l’unir sous sa bannière pour son bien, représenté par la généralissime Korvosa, surnommée la Faucheuse. On pourrait parler, avec un brin de malice, d’une rencontre perpendiculaire entre ces deux entités que tout sépare. À l’horizontalité quasi circulaire du modèle Umsaï s’oppose la verticalité brutale et péremptoire d’Asreth, où tout découle de la vision d’avenir de sa dirigeante, l’Impératrice-Dragon, réalisée par son armée en constante avancée, visant à soumettre le monde entier au prétexte de le sauver.
Et si j’aime beaucoup ce texte, c’est bien parce que j’y retrouve le goût prononcé de son auteur pour la nuance et des récits à hauteur humaine. Si on perçoit très vite les tendances fascisantes et violentes du régime d’Asreth, on ne les perçoit véritablement qu’au travers des écrasantes prétentions d’universalité paternaliste de l’ambition de ses représentantes ; pas tant dans leur comportement direct. Certes, l’idée de l’intégration des Umsaïs à l’Empire n’est jamais présentée autrement qu’au sein d’une fausse dichotomie, avec d’un côté la reddition et de l’autre la soumission par les armes ; mais le fait est que la généralissime, malgré son surnom de Faucheuse, semble réellement croire à la possibilité d’une intégration pacifique et sans douleur pour les Umsaïs. Elle a tort, et la narration de Lionel Davoust nous le fait bien comprendre, mais elle y croit.
Et je crois que c’est bien l’essentiel pour un texte comme celui-là. Parce qu’au travers des faux dilemmes moraux auxquels Korvosa fait face, son auteur parvient je trouve à bien exprimer les paradoxes profondément malsains d’un régime impérialiste et fascisant comme celui de son Empire. En expansion constante au nom d’un idéal d’union qui suggère autant de massacres que de coercitions violentes, et une fuite en avant permanente pour acquérir les ressources qui sont à la fois une nécessité et un objectif pour nourrir ladite expansion : l’Empire contient les germes de sa propre destruction.
Thématiquement, on retrouve dans ce texte une partie de ce qui fera le sel des Dieux Sauvages pour moi, cette capacité à griser les frontières morales sans compromission ; parvenir à faire de nous les spectateurs de situations complexes, à nous rendre compte des contradictions des personnages dont nous lisons les histoires tout en nous faisant parvenir leur humanité. Et ce qui est particulièrement bon ici, c’est que si Korvosa est délicieusement nuancée, le modèle des Umsaïs également, échappant notamment à l’écueil du « bon sauvage en union parfaite avec la nature » ; le fait même que Korvosa le respecte comme elle le fait depuis sa perspective impérialiste est d’ailleurs un élément de complexité que je trouve particulièrement sublime d’ironie dramatique.
Vous l’aurez compris, je trouve ce texte formidable. Au travers de ses personnages, il raconte plusieurs histoires qui s’entremêlent et s’influencent mutuellement ; au travers des développements de leurs interrogations il nous les transmet pour partie, sans jamais avoir l’arrogance de nous donner la moindre réponse définitive. On a ici je crois un des éléments clés de la compréhension de la littérature de Lionel Davoust, et il me semble que c’est le refus du dogmatisme. Si sa production ne craint jamais d’exprimer sa croyance en certaines valeurs, elle exprime tout autant son rejet de la moindre forme d’idéologie fixe applicable dans toutes les situations et n’importe quel cadre. Selon moi, La Route de la Conquête est une belle démonstration de l’idée que rien n’est jamais figé, et que nos valeurs doivent toujours être révisées à l’aune de nos circonstances, en dépit des influences croisées de nos éducations et des systèmes socio-politiques dont on dépend.
Et puis, plus prosaïquement, c’est une foutrement bonne histoire de science-fantasy, aussi. Il faut bien le dire.
Au delà des murs, An 297
J’évoquais précédemment la question du genre parce que je pense qu’elle est centrale à la réussite d’Evanégyre en tant qu’univers littéraire : l’amplitude chronologique et spatiale que se ménage Lionel Davoust en son sein lui permet de manipuler sa matière d’autant de manières différentes qu’il a d’histoires à raconter. Et si, ici, on commence à doucement aborder un épisode singulier de l’histoire d’Asreth, à savoir la guerre du Hiéral, on le fait depuis une perspective relativement externe : au travers du regard d’un soldat traumatisé en pleine convalescence. Et de fait, on garde effectivement ce cadrage initial de science-fantasy, avec d’un côté l’artech de l’Empire, forme de magie dépendant de composantes industrielles et techniques l’apparentant à une technologie extrêmement concrète et fonctionnant sur des principes rigides, bien connus de notre protagoniste, technicien artech. Et de l’autre, on a les guerriers-mémoire du Hiéral, qu’on ne peut que deviner dépendre d’une forme de magie bien plus évanescente, puisque notre protagoniste ignore tout d’eux en dehors des informations qu’il a pu glaner en les combattant. On sait que leur immense pouvoir, capable de rivaliser avec la puissance incommensurable de l’artech, nait de leur maîtrise de la mémoire, et c’est guère tout.
Or, pour en revenir à cette idée du genre, c’est par le biais de cette question de la mémoire que ce texte, à mes yeux, se permet un (très) léger mais fort efficace détour par le fantastique ; et c’est pour ça que je l’aime aussi très fort. Il y a un double enjeu narratif dans cette nouvelle. Le premier est évident, c’est de raconter encore une fois comment, dans son obsession d’expansion et de contrôle du monde, Asreth broie tout et tout le monde sur son passage, y compris ses propres troupes. On suit un soldat qui est en traitement auprès d’un psychagogue – habile et d’autant plus redoutable qu’elle est discrète contraction de psychiatre et pédagogue – parce qu’il souffre d’un blocage mémoriel insurmontable à propos d’une horreur qu’il aurait commise sur le front, alors que la guerre était pourtant déjà gagnée. Le deuxième enjeu étant précisément celui-là : qu’est ce qu’il a fait, et est ce qu’il était effectivement en faute ?
Et même si c’est un léger abus de ma part parce que le texte penche plus clairement du côté du trauma irrésolu que de la manipulation de la mémoire de ce pauvre protagoniste, le fait est qu’objectivement, à la fin du récit, il subsiste un doute sur la nature réelle de ses souvenirs ; or à mes yeux, le fantastique n’est jamais aussi bon à lire que quand il joue sur ce doute. Qui, quoi croire, à quoi se fier et dans quelle mesure, je trouve ça passionnant. Et d’autant plus d’ailleurs que ça rend parfaitement compte de la tempête qui se déroule sous le crâne de ce pauvre soldat dont on comprend très vite qu’il est aussi victime que bourreau, rebouclant sur le premier enjeu du texte, sans nul doute son plus important.
Très bon, là aussi.
La Fin de l’Histoire, An 132
Encore un texte différent, bien qu’il reprenne dans une certaine mesure la dynamique de La Route de la Conquête, seulement selon un axe narratif différent, et avec d’autres personnages et une autre perspective. Ici nous suivons à la fois le peuple isendrais au travers de témoignages désincarnés et la progression de l’expédition asrienne venue le soumettre à la Volonté du Dragon, au travers du journal tenu par le Conservateur ayant la charge de consigner et conserver les aspects de la Culture locale destinée à être absorbée par l’Empire.
Un récit dans une certaine mesure plus poétique, quasi métatextuel, interrogeant la notion même d’histoire au sens narratif du terme, avec ce peuple, qui, avec l’arrivée de l’Empire, envisage l’avènement de sa propre fin, mais qui parvient à y injecter un sens inattendu, d’une manière aussi figurative que matérielle. Avec ce changement d’angle d’attaque dans le traitement du sujet premier de la colonisation à marche forcée, Lionel Davoust explore ainsi un autre aspect des limites d’Asreth, à la fois tout-puissant et contenant dans son propre modèle les éléments propices à sa propre atrophie ; incapable de s’adapter à son environnement autrement qu’en le détruisant ou en le pliant à ses exigences binaires, l’Empire est de fait condamné à échouer, n’attendant finalement que l’élément imprévu qui le fera plier par le simple fait de son existence inaltérable.
Mais si les thématiques et l’exécution du texte sont évidemment séduisantes, j’avoue que c’est un autre aspect de ce dernier qui m’a durablement marqué, parce qu’il s’applique aussi bien à lui qu’au reste de la production de son auteur au sein de l’univers d’Evanégyre ; et c’est l’intertextualité. Une contrainte sournoise pour un auteur démiurge tel que Lionel Davoust – ou Rozenn Illiano par exemple – c’est de parvenir à rendre compte de la cohérence d’ensemble d’un monde entier en dépit de la distance qui peut séparer chacune de leurs histoires. Or, une telle contrainte, passant par l’exposition constante d’éléments singuliers et de changements dans la perception desdits éléments, pour son lectorat, peut tomber dans les deux écueils du trop ou pas assez ; à la charge de l’auteurice, alors de parvenir à trouver un équilibre extrêmement délicat sur lequel se reposer, sans parler de le maintenir.
Il va sans dire que je trouve que l’équilibre trouvé par Lionel Davoust ici et le reste du temps me paraît être un exemple remarquable à suivre. Le fait est que pour qui a lu (le merveilleux) Port d’Âmes, un élément clé de La Fin de l’Histoire fera office de formidable et émouvant rappel à un de ses concepts centraux ; un élément d’ailleurs déjà discrètement présent dans les textes précédents du recueil. Mais pour un lectorat qui découvrirait complètement le travail de l’auteur avec ce texte précis, l’absence complète de cette connaissance préalable ne serait absolument pas un manque. Au contraire, je pense que le mystère constituant cet élément d’arrière plan ne ferait que rajouter à l’ambiance un brin mystique de la nouvelle.
Dès lors, peu importe de quel côté tombe la pièce, c’est toujours au bénéfice de la qualité du texte : soit on a le clin d’œil et le supplément d’âmes de world-building qui va avec, soit on a un élément futur à découvrir et à éventuellement mieux comprendre dans de futures lectures. C’est super quoi qu’il arrive, en partant du principe qu’on aime le travail de Lionel Davoust, évidemment. Mais de fait, pour moi, c’est aussi une des qualités qui font que j’aime autant sa production au sein d’Evanégyre ; d’un récit à un autre, fut-ce un roman ou une nouvelle, beaucoup d’éléments se répondent les uns aux autres et participent ensemble à construire une vision d’ensemble d’un univers entier, à partir d’une multiplicité de perspectives différentes qui se complètent et s’enrichissent mutuellement.
C’est trop bien.
Bataille pour un souvenir, An 297
Et en voilà un enchaînement parfait pour enfoncer le clou thématique, avec ce texte venant compléter la perspective initialement offerte par Au delà des murs : nous retournons au Hiéral, mais cette fois ci pour assister à la dernière bataille qui y a été livrée, du point de vue d’un guerrier-mémoire. On rentre de plain-pied dans la dimension fix-up de ce recueil, celle que je préfère, avec des textes qui se répondent directement et viennent enrichir notre perspective sur une situation que jusque là on croyait connaître. C’est l’immense bénéfice de l’approche pragmatique et si humaine de Lionel Davoust dans la rédaction de ses histoires ; en nous mettant toujours au niveau de ses personnages, il nous ménage de fait un espace organique pour la surprise et l’apprentissage progressif des éléments qui composent ses intrigues.
Et quelle surprise, ici. Le concept des guerriers-mémoire est de base un concept puissant, mais écrit comme l’auteur l’a écrit ici, vraiment, je le trouve définitivement renversant, de sa composante tragique et mélancolique à sa simple démonstration technique au moment de lui donner vie au fil de la narration. Le fait est que cette nouvelle est la plus courte de l’ensemble, mais c’est aussi la plus intense, à mes yeux, réussissant d’autant plus à nous bousculer qu’elle le fait en sachant pertinemment qu’on connait déjà l’essentiel de sa chute ; parce que précisément, elle démontre ce qu’avançait La fin de l’Histoire : une bonne conclusion est là pour apporter du sens à ce qui l’amène. Or, la même fin, racontée différemment, avec de nouveaux éléments pour la justifier pleinement, peut changer ce sens. Le double tour de force de cette nouvelle, en son propre sein et dans le contexte de ce fix-up, c’est pour moi de réussir à n’évoluer que dans le sens d’un enrichissement général : le double twist que nous inflige Lionel Davoust ne trahit ni ne soustrait rien, il ne fait qu’ajouter de la complexité et de l’organicité à son récit global. Et je trouve ça fascinant.
Le Guerrier au bord de la glace, An 983
Bon, arrivé ici, j’avoue que je commence à manquer de munitions pour éviter de me répéter. Nouveau changement de genre, avec une nouvelle qui s’affiche clairement comme de la bonne SF des familles, avec combats aériens de gros méchas, depuis la perspective d’un pilote et de sa mékanâme, projection utilitaire de sa conscience.
On est plus du côté de l’action, ici, même si les raisons exposées pour les combats auxquels se livre notre protagoniste sont autant de témoins de l’évolution et de la stagnation combinée du dogme asrethien. Au delà de la question du dogme impérial et du fanatisme qui le sous-tend et lui sert de ligne de vie, ici, je crois que ce qui est le plus réussi c’est l’humanisation du rouage que constitue ce pilote d’élite ; ce que fait très bien Lionel Davoust, c’est montrer à quel point le simple fait d’appartenir à l’Empire, d’avoir été éduqué en son sein, efface la simple possibilité d’en questionner le fonctionnement et les motivations. Notre narrateur défend l’Empire parce qu’il faut défendre l’Empire. Slogans et principes simplistes constituent tellement le fondement de sa pensée et de sa vie que le simple fait de les remettre en question semble être un crime à ses yeux. Et pourtant, l’empathie s’établit sans mal : simplement parce qu’il a beau s’être mis au service d’une entité qu’on devine malsaine, vue de l’extérieure, il le fait avec sincérité et engagement, sans la moindre hypocrisie. Il ne fait pas ce qu’il fait pour des raisons égoïstes, mais bien parce qu’il y croit profondément, que ça lui semble important, pour ne pas dire essentiel.
Bon, après, à la relecture, j’avoue que j’ai moins apprécié ce texte, me souvenant trop de ses enjeux et de sa chute ; l’absence quasi complète d’effet de surprise à forcément joué en sa défaveur. Mais j’apprécie toujours le clin d’œil appuyé à Port d’Âmes, là aussi, et la continuité thématique et le petit pas de côté générique. On est bien.
Quelques grammes d’oubli sur la neige, An ???
Et on finit fort logiquement avec un nouveau et radical changement de paradigme, sous la forme d’un texte qu’on pourrait considérer comme un prologue aux Dieux Sauvages, que ce soit narrativement ou thématiquement. On y retrouve effectivement cette atmosphère singulière de fantasy post apocalyptique, dans un monde rempli de vestiges et de souvenirs d’un passé aussi glorieux que redouté, où l’Empire a laissé une trace aussi matérielle que spirituelle. De la domination impériale on a apparemment retiré les pires leçons possibles, transformant ses ambitions d’unité en une théocratie phallocrate et violemment misogyne. Et comme toute théocratie qui se respecte, on ne s’y étouffe certainement pas d’hypocrisie, puisque un seigneur régional y vient solliciter les services d’une sorcière pour l’aider à mieux gouverner, sous l’œil scrutateur et mélancolique de notre narrateur, responsable religieux à l’époque des faits.
Encore un texte formidable pour sa capacité à raconter une histoire unique et indépendante, chargée en symboliques évocatrices, tout en conservant ce regard humain et plein de nuances qui réussit à nous donner tous les points de vue sans se leurrer une seule seconde sur le compas moral à suivre ; ou plutôt à ne pas suivre. Tout ça en réussissant également à s’inscrire dans la continuité de l’héritage impérial, faisant souffler sur un récit pourtant si éloigné des contextes des nouvelles précédentes le souffle de l’Histoire. La région de Mandre, théâtre de cette histoire, a beau n’être présente qu’une fois dans tout ce recueil, et être, on le devine, très éloignée chronologiquement de ce qui a été l’Empire qui lui a donné naissance avec un énorme délai, on sent quand même qu’elle participe d’une trajectoire commune avec Asreth. De l’usage différencié de la dranaclase, la matière première du pouvoir initial de l’Empire, à la révérence teintée de terreur que l’Eglise de Wer prête à l’héritage de l’Impératrice Dragon : on sent que cet univers vit au delà de sa simple écriture et des textes qui l’incarnent.
Et ce n’est certainement pas un mince exploit, à mes yeux, au contraire.
Sans vouloir faire dans la comparaison mesquine, mais plutôt pour évoquer un sentiment qui me permet de mieux décrire celui que je veux convoquer ici, je citerais le Central Station de Lavie Tidhar, qui, avec le recul a pêché précisément là où Lionel Davoust brille : c’est la cohérence d’ensemble.
D’un texte à l’autre, les clins d’œil que j’ai déjà pointés du doigts n’en sont finalement pas tant qu’ils sont surtout l’expression d’un travail titanesque de préparation, de gestion de la continuité, et d’obsession logistique parfaitement calibrée. Il aurait été facile, pour Lionel Davoust, à force d’accumuler les détails et les exploitations littéraires différentes de ses concepts à l’aune de chaque nouvelle itération au sein d’Evanégyre, de tomber dans des écueils de surexposition ou de désincarnation de ses intrigues et de ses personnages.
Or, il n’en est rien. Au contraire, et je crois bien que c’est pour ça que j’aime autant son travail ; à chaque nouvelle occurrence de son travail, il s’appuie sobrement mais rigoureusement sur ce que je devine être une montagne de notes organisées, une bible littéraire titanesque où tout est consigné et où rien ne dépasse. Et de cette foisonnance de détails naît une arborescence de coïncidences, de croisements de faisceaux, pouvant être narratifs, conceptuels ou thématiques, où à l’image de notre propre histoire, tout se répond en permanence.
Il est compliqué de quantifier, que ce soit à l’échelle d’un recueil comme celui-là, où à celle de tout un univers littéraire, ce qui relève de joyeux instants de sérendipité ou d’aboutissements architecturaux ; mais il demeure qu’à la lecture, quand on sent aussi régulièrement notre attention être récompensée par des petits bonbons comme ceux que concocte Lionel Davoust, c’est un délice singulier. Et c’est d’ailleurs pour ça que je tenais à écrire cette chronique comme je l’ai écrite : parce que je voulais tenter de restituer, au moins un peu, cette sensation d’épiphanie et de plaisir unique que j’ai ressenti plus souvent qu’à mon tour en lisant son travail.
Rozen Illiano m’en soit témoin – et ce n’est certainement pas un hasard que je la cite deux fois dans cette chronique – j’ai un faible particulier pour les auteurices démiurges souffrant d’une ambition démesurée, heureusement compensée par une éthique de travail irréprochable et un talent à l’avenant qui permet à ladite ambition d’aboutir sur des ouvrages merveilleux.
Et La Route de la Conquête est définitivement un ouvrage merveilleux ; ma mémoire ne m’a certainement pas trompé. De fait, avec cette relecture, j’ai pu comprendre et repérer des détails que je n’avais pas saisis les premières fois. Ce fix-up est d’une richesse et d’une précision exceptionnelle. Avec sa structure digne d’une toile d’araignée, où le moindre mouvement provoque trois réactions par ailleurs, il représente parfaitement la foisonnance absolument scandaleuse de l’univers d’Evanégyre, et, sans me faire d’illusions sur ce qui me reste d’objectivité à son sujet, sa relative perfection. Le fait est que si on met de côtés les considérations mesquines du goût et des circonstances pouvant nous faire diverger sur les questions du style ou autre, j’ai rarement connu des œuvres mettant autant à égalité les ambitions affichées par eune auteurice et les moyens mis à leur disposition.
Je suis toujours aussi subjugué par la capacité unique de Lionel Davoust à nous faire lire des personnages d’une complexité et d’une nuance rares, tout en conservant un cap clair sur les valeurs qu’il défend, et ce sans jamais compromettre ses intrigues et les histoires plus vastes qui les contiennent. Le tout avec un style clair et évocateur, mais certainement pas dénué de panache, et un niveau démentiel d’intertextualité interne. Au point où un fix-up comme celui-ci effectue des connexions entre ses propres textes, mais aussi avec des textes passés et à venir, sans jamais risquer la moindre incohérence ou le mauvais fan-service qui pourrait perdre le néophyte encore réduit à découvrir Evanégyre.
Exploit, chef d’œuvre. Ça ne me fait pas peur de le dire.
Il était plus que temps que je le fasse d’ailleurs. Et ça fait du bien, on va pas se mentir.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
