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Ingénieurs du Cosmos, Clifford D. Simak

Automatic Sun – The Warning (extrait de l’album Keep Me Fed)

Grosse panne de lecture multifactorielle en ce moment, entre autres de la faute d’une terrible démotivation et d’un manque cruel de choix qui m’enthousiasmeraient véritablement dans ma PàL.
Mais comme je sais comment lutter contre mes symptômes dépressifs – ne nous mentons pas – j’ai quand même fait des trucs : à savoir enfin compléter mes lectures des sections critiques de mes Fiction que je n’avais pas parcourues lors de mes premières découvertes. Et c’est en terminant le dernier numéro qui me manquait, le n°170, que je suis tombé sur une chronique du bouquin du jour, signée par Gérard Klein ; et quitte à me répéter, si je ne crois pas trop à l’idée des signes du destin, j’aime l’idée de donner du sens à l’impression qu’il m’en adresse. Alors voilà. Encore du Simak, certes, mais on fait ce qu’on peut avec ce qu’on a, n’est ce pas. Si je m’efforce humblement de diversifier mes lectures, le fait est que c’est surtout des vieilleries que je trouve en occasion, alors je n’ai pas trop le choix quand mes SP traînent à arriver. Et puis bon, hein, dans le registre des vieux mecs blancs, on fait bien pire que ce bon Clifford, quand même, ça console un peu.
Voilà pour le contexte, et maintenant, chronique.
C’était pas ouf, mais dans le prisme d’une étude du corpus de textes d’un auteur singulier, c’est quand même assez passionnant, je trouve. C’est que j’en ai lus, des bouquins signés Simak, à ce stade ; y a comme des thèmes qui reviennent, même dans un de ses plus vieux romans. 1939, le bouzin. C’est important de le préciser.

Dans un futur très lointain où l’Humanité à conquis la majeure partie du système solaire, deux journalistes spatiaux sont mandatés par leur journal, l’Evening Rocket, pour aller couvrir le potentiel départ d’un vaisseau de dernière génération vers les étoiles extérieures, en dépit d’une farouche opposition du gouvernement humain. Sur le chemin de cet événement majeur, quelque part autour de Pluton, nos deux compères croisent une capsule à l’étrange allure. Et trouvent à l’intérieur une scientifique en animation suspendue, endormie il y a plus de 1000 ans, dont le cerveau a continué à fonctionner pendant tout ce temps. Elle sort donc de son hibernation avec une intelligence et des connaissances insoupçonnées, allant jusqu’à la capacité à surprendre une communication télépathique émanant de l’espace profond.

Bon. On parlera plus tard du côté pulp et foutraque de ce résumé, ne couvrant pas le tiers des dingueries auxquelles se livre Simak dans ce roman ; on va d’abord pointer un doigt un brin mesquin envers Gérard Klein, qui s’est quand même un poil foutu de ma gueule dans sa chronique. Au delà de mon amour désormais inébranlable pour l’auteur du présent roman, c’est l’argument premier de Klein qui m’a motivé plus qu’autre chose à me saisir de ces Ingénieurs du Cosmos, à savoir la présence d’une héroïne féminine à la représentation positive et particulièrement moderne pour un roman de 1939. De fait, je suis d’accord pour dire que lire une femme à l’intelligence supérieure et au caractère entier dans un texte de SF de l’époque, c’est chouette. Mais de là à parler d’elle comme d’une héroïne, je trouve que ça pousse le bouchon un peu loin, quand même. On passera d’abord sur la – relative mais présente – misogynie passive de Simak à son encontre qui n’hésite pas à abuser de la formule « petit bout de femme » pour la désigner ; peut-être que c’est à mettre au débit de la traduction, qui a quand même pas mal vieilli, elle aussi.
Non, surtout, on constatera que Caroline Martin, pour toutes ses qualités, n’est rien d’autre qu’un assez criant joker narratif, créée de toutes pièces pour justifier toutes les hallucinantes cascades techniques, mathématiques et conceptuelles auxquelles se livre Clifford D. Simak tout le long de son récit. On parle de quatrième et cinquième dimensions, d’hypersphères, d’univers parallèles ou de collisions de galaxies en passant par des fusions accidentelles d’étoiles ; si les personnages ou le lectorat n’y comprennent rien, pas de souci, le Dr Martin est là pour le faire toute seule dans son coin et assurer qu’elle gère, pas de problème. Bon, sauf quand il s’agit d’inventer un arc, là on laisse faire le bonhomme avec qui elle traine à ce moment là. Elle pourra suggérer d’utiliser ses cheveux pour faire la corde, mais pas plus. Faut pas déconner. Ironie à part, on saluera tout de même le fait qu’elle ne soit jamais sexualisée en rien et plus volontiers résumée à ses capacités intellectuelles hors normes qu’autre chose, même si elle est évidemment très jolie ; pour l’époque, quand même, il faut le dire, c’est extraordinairement rafraichissant.

Voilà, ceci étant dit, on peut passer au texte, et comment dire. Si je devais avec un brin d’espièglerie résumer l’ambition de ce roman à la manière d’un marketeux en panne d’imagination, je dirais que ces Ingénieurs du Cosmos constituent un improbable mais honnête – et lisible – mélange entre du Greg Egan et du Jimmy Guieu. Je vous laisse deux minutes pour récupérer du choc, moi-même j’ai du faire une pause pendant ma lecture quand j’ai réalisé que c’était vraiment ça.
Après la mise en place relativement standard du premier tiers du roman, généreusement fournie en charme désuet du voyage spatial tel que conçu dans les années où on croyait encore que ce serait l’horizon inévitable de l’Humanité, on opère très vite un virage très serré vers la rencontre avec des civilisations extra-solaires, avec tout ce qu’on peut compter de guerres millénaires et d’enjeux multi-universels. Et disons le tout net : ça part dans tous les sens.
Il m’est impossible de vous raconter exhaustivement tous les méandres improbables de l’histoire contée par Simak, avec tout ce qu’elle comporte de bidouillages spatio-temporels, de digressions imprévisibles et réflexions métaphysiques inattendues. Pour tout vous dire, je ne compte même pas essayer. Un foutoir pareil, ça ne s’explique pas, ça se vit.

Et vous pourriez croire que je me moque, mais de fait, quand on connait un peu Simak comme je crois le connaître désormais, c’est assez fascinant, mine de rien, de le lire déjà mettre en place beaucoup des thématiques qui lui seront chères par la suite, et dont je crois qu’il ne les exploitait avec obsession que parce qu’il n’arrivait pas à s’en débarrasser ou du moins à les détricoter suffisamment pour les envisager avec sérénité. Quelque part, son Demain les Chiens est sans doute aussi remarquable dans sa bibliographie parce qu’il fait presque tâche, en réussissant à ce point à s’éloigner des idiosyncrasies humaines telle qu’il les appréhendait pour les considérer uniquement par le prisme d’un regard canin héritier de l’Humanité.
Dans ces Ingénieurs du Cosmos, on retrouve pêlemêle les interrogations spirituelles des robots religieux de À chacun ses dieux, l’angoisse de notre place potentielle dans l’univers aux côtés d’autres espèces développée dans Au Carrefour des Étoiles ou La Planète de Shakespeare, le questionnement sur notre héritage commun tel que racontée dans Les enfants de nos enfants, ou encore la place prégnante de la spiritualité comme guide qu’on peut retrouver dans La Confrérie du Talisman.
C’est sans doute pour ça que ce roman constitue un joyeux n’importe quoi, que ce soit narrativement ou conceptuellement ; Simak n’avait à l’époque sans doute pas encore réellement opéré de tri dans ses ambitions littéraires : il a voulu trop en mettre dans un calibre bien trop réduit. Une histoire telle que celle qu’il a voulu raconter ici aurait du être une longue et ambitieuse saga, aux implications cosmiques, littéralement. Or, là, on a 250 pages bieeeeen aérées, avec tout ce que ça suggère de raccourcis et d’ellipses un peu sauvages.

Alors certes, ça reste opérant, et l’ensemble se tient, si on fait abstraction de toutes les probables erreurs commises dans le domaine de la physique quantique et des facilités de vulgarisation auxquelles il se livre à coup de techno babble éhonté, c’est juste que clairement, le grand auteur à venir ne se devine qu’à moitié entre les lignes d’un texte qui répond aux canons attendus de son époque sans guère aller plus loin.
Mais c’est bien ça le truc. Connaissant un peu le bonhomme maintenant, quand même, le fait est que, lisant ce texte à la lumière de tous les autres, je l’y reconnais bien, précisément. Certes, la menace existentielle à laquelle nos héro·ine·s sont confronté·e·s est nommément identifiée, mais elle est déjà désincarnée. Elle n’est déjà qu’un symptôme secondaire d’une menace plus grande qu’on sent être de dimension cosmique mais non identifiée. Pour un auteur qu’on devine assez clairement d’obédience religieuse chrétienne, il est assez spectaculaire de remarquer que ce dernier opère toujours dans une dimension plus spirituelle que religieuse, en réalité. Si Simak parle souvent de Dieu, il ne développe jamais vraiment une idée précise de ce qu’il entend précisément par ce concept. Comme s’il voulait croire à quelque chose de plus grand, mais en ayant peur de ce que cette croyance pourrait réellement recouvrir. Et si la foi est souvent un biais par lequel ses personnages trouvent la salvation, c’est plus régulièrement la solidarité et la bienveillance de principe qui l’emportent sur le moindre dogme.
Il aurait été extrêmement aisé, pour un roman de ce genre et de cette époque, de retomber sur un anthropocentrisme convenu ; l’Humanité comme exception absolue de l’univers, avec l’adaptation et l’intellect comme supers pouvoirs imbattables. Et certes, Simak tombe un peu dans ce piège, avec – spoiler – une civilisation avancée en quête d’aide pour lutter contre l’entropie qui se repose sur notre inénarrable et implacable capacité d’imagination. Mais n’empêche que l’Humanité seule est représentée comme impuissante face à cette menace : c’est de l’entraide et de la collaboration avec des civilisations externes à la nôtre que naissent ce qui nous permet finalement de triompher.
Et sans vouloir verser dans la surinterprétation, lire un récit daté de 1939 qui nous parle d’une menace existentielle en partie basée sur une soif permanente et inextinguible de conquête contre laquelle il faut faire front à tout prix au risque de voir disparaître toute trace de civilisation… Bon. Venant en plus d’un écrivain d’origine tchèque : je crois que je n’ai pas besoin de vous faire un dessin. La SF n’est pas toujours prophétique, et pas toujours en pleine conscience, mais des fois, y a une applicabilité qui passe à travers le filtre narratif, et c’est quand même impressionnant, peu importe la qualité du récit.

Je crois qu’avec cette lecture de Clifford D. Simak, je viens de créer dans mon esprit le concept d’œuvre incrémentielle. En dépit de la qualité individuelle des bouquins de cet auteur – et le présent ouvrage est un des moins convaincants – chaque nouvelle entrée dans le corpus ajoute quelque chose à l’ensemble des productions passées et à venir. C’est sans doute pas neuf et ça doit exister quelque part dans le monde sous un nom plus classe et évocateur, probablement pas loin de la politique des auteurs de Truffaut, mais osef, je me satisfais de l’idée de devoir affiner ça tout seul dans mon coin.
Parce que l’idée de pouvoir lire un bouquin que je trouve sincèrement moyen mais en tirer autant de réflexions à l’aune de la carrière entière de son écrivain, c’est vraiment super chouette. Je l’ai dit ailleurs y a pas longtemps : pouvoir ressentir du plaisir en décortiquant mon déplaisir ou les raisons de mon absence première de plaisir, c’est quand même un foutu luxe. Je profite toujours deux fois des livres que je lis : quand je les lis et quand j’en parle, que ce soit à l’écrit ou à l’oral.
Et donc oui, c’est pas glorieux, comme roman. Mais c’est encore un éclairage supplémentaire sur l’écrivain et la personne passionnant·e·s qu’étaient Clifford D. Simak, dont l’unicité et la richesse ne cessent de m’émerveiller. Même dans un récit aussi foutraque et bizarre que celui-là, je retrouve sa si particulière tendance à la bienveillance, son optimisme forcené, sa force de caractère ; en bref son envie, son besoin d’allumer une torche au milieu des ténèbres.
Du coup, même quand c’est pas si bon, c’est bon quand même.
Un grand, pour l’éternité.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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