
Scarlett Cross – Black Veil Brides (extrait de l’album The Phantom Tomorrow)
Tenter des trucs tout ça tout ça, vous connaissez le refrain à force.
Là c’est un cas un peu spécial, parce que sur la foi de son appréciation de Méduse de la même autrice, j’ai offert ce bouquin à ma copine sur un coup de tête ; les petits plaisirs de la vie, n’est ce pas. Quelle ne fut pas alors mon absolu désappointement quand elle abandonna sa lecture au bout de deux chapitres et demi. Tout attristé de cet état de fait, et fort de son encouragement à lire moi-même l’ouvrage pour pouvoir lui livrer mon propre ressenti à son sujet, j’ai pris sur moi – avec un indéniable courage – d’accéder à sa requête. Même si, plus sérieusement, un rapide coup d’œil au résumé de l’ouvrage m’avait déjà initialement rendu un peu curieux ; c’était surtout l’occasion d’accélérer le processus de la découverte.
Et donc nous y voilà. Je vais être honnête, si ce n’avait été pour la perspective de pouvoir me faire un avis exhaustif à propos de ce texte, et surtout pour la connaissance préalable et donc la promesse d’un huitième et final chapitre enrobant les sept précédents, Malficium aurait sans aucun doute terminé dans la Série Noire.
Je n’ai vraiment pas aimé ce roman. Vraiment pas. Mais, car il y a un mais, nous sommes dans le cas assez rare de ce que j’appellerais désormais une « Lecture Louis XVI » ; au bout de la troisième fois où je fais la même blague, le schéma mérite de devenir une catégorie à part. De fait, cette expérience en particulier constitue sans doute pour le moment le pic de ce concept à mes yeux : si j’ai été si déçu par ce que Martine Desjardins m’a proposé, c’est bien parce que je vois exactement ce qu’elle voulait faire, et que j’étais très fan de sa proposition initiale. Mais dans les faits, je trouve que ça ne fonctionne pas du tout.
Voyons ça plus en détails.
L’idée, c’est donc une série de manuscrits apocryphes attribués à un certain abbé Savoie, connus au sein de l’église comme le Maleficium, une compilation de témoignages considérés comme trop dangereux par la hiérarchie ecclésiastique pour être rendus publics. L’Évangile selon Myriam m’en soit témoin, j’aime ma meta-littérature comme peu d’autres choses ; les récits enchâssés dans leur propre diégèse, je trouve ça super chouette. Mais comme Widjigo l’a malheureusement prouvé par le passé, au point de devenir une littérale ancre analytique pour moi, un mètre étalon de mon appréciation d’un texte, il faut absolument que la forme suive pour me permettre de rentrer à fonds dans le délire.
C’est là que Maleficium a méchamment trébuché d’entrée de jeu ; ce texte souffre d’un énorme problème conjugué de cadrage et de ton. Je sais que je suis pénible, avec ça, mais n’empêche que je trouve que quand on se pose des contraintes qui influent nécessairement sur la manière de présenter et de raconter une histoire, on doit s’y tenir. Or, ici, le style convoqué par l’autrice pour nous livrer les différents témoignages recueillis par l’abbé Savoie ne tient à mes yeux absolument pas avec le cadre déterminé par l’avant propos du roman nous exposant les prémisses de leur(s) histoire(s).
De deux choses l’une : soit ces témoignages nous sont livrés tels quels et ils nécessitent une importante part d’oralisation et de spontanéité dans le registre de langue, avec ce que ça suggère d’ellipses et de raccourcis narratifs pouvant être comblés par incréments au fil des chapitres ; soit ils nous sont livrés par le truchement de l’abbé, qui les réorganise et nous les confie au prisme de son regard et de sa compréhension des faits, pouvant alors se permettre une certaine liberté de ton et de rythme.
Martine Desjardins a choisi une solution intermédiaire, combinant à mes yeux le pire des deux options, avec un discours extrêmement stylisé, riche de détails et de digressions, à la limite de l’indigestion. Considérant que les hommes qui viennent lui parler dans le contexte de cette histoire le font au prétexte de confessions particulièrement chargées, je ne peux pas considérer comme justifié leur tendance lourde à nous faire des leçons d’histoire façon carnet de voyage en préambule de chacune de leurs mésaventures. C’est sans doute mon esprit un peu trop cartésien qui corrompt ma vision, ici, mais dans un paradigme si religieux que celui de la confession, j’aurais trouvé bien plus opportun de sacrifier à l’élégance du style et à la puissance évocatrice des longues descriptions sensorielles pour aller droit au but, afin de rendre compte autrement plus efficacement des aspects fantastiques du récit général.
Et ce d’autant plus que la structure choisie par l’autrice souffre énormément de sa répétitivité, tant conceptuelle que narrative. Au bout de la troisième histoire déjà, on souffle un peu à la perspective de voir se reproduire le même parcours pour chacun des suppliciés venant se confesser auprès de l’abbé : « Homme obsédé par x va dans région exotique z pour y rechercher objet de quête personnelle n et finit par tomber sur la même étrange femme souffrant d’une fente labiale qui va punir son hubris et ses tendances à l’agression sexuelle d’une manière appropriée, le faisant souffrir par où il a pêché. »
Même sans la perspective finale de l’explication fournie par le dernier chapitre, les intentions de l’autrice sont assez claires. Et elles sont bonnes, ne nous y trompons surtout pas : je suis plus que favorable à l’irrigation féministe initiée par le mouvement MeToo dans les arts en général et dans la littérature en particulier ; puisque c’est à l’évidence ce dont il est question ici. Mais je ne peux pas me résigner à être complaisant non plus dès lors qu’on touche à ce sujet essentiel, aussi compliqué que ça puisse être à articuler sans me donner l’impression d’être un goujat insensible.
Demeure que je trouve que littérairement, le compte n’y est pas. Chaque chapitre se présentant initialement comme une histoire individuelle mais ne fonctionnant clairement qu’en relation avec les autres témoignages, et l’ensemble de ces derniers n’existant que sous le patronage du chapitre conclusif du roman, celui devient de fait le seul horizon réellement intéressant de l’ensemble du roman ; et ça transforme le texte dans sa globalité en une sorte de bâtard narratif, entre le fix-up et le roman uni, mais sans opérer de véritable choix. Et c’est dommage, parce que l’allégorie, en elle-même, est vraiment pertinente !
Sauf que je suis de l’école qui estime que la destination compte moins que le trajet, et qu’une conclusion aussi satisfaisante qu’elle puisse être, ne peut pas justifier de la qualité d’une œuvre si le chemin parcouru jusqu’à cette conclusion n’est pas au moins aussi plaisant qu’elle. D’autant plus quand ladite conclusion souffre des mêmes stigmates que le reste des chapitres la précédant, en dépit d’un twist assez efficace, mais rendu d’une manière trop brutale – à la limite de la vulgarité – pour ne pas jurer assez méchamment avec le registre mobilisé auparavant.
Dommage. Très dommage, même. Maleficium constitue pour moi un parfait exemple d’une excellente histoire desservie par son conformisme stylistique et structurel, choisissant mal les moments où pousser ses potards fantastiques et symboliques et ceux où les réduire. J’ai été ennuyé là où j’aurais du être choqué, et vice-versa, et c’est infiniment frustrant.
Et je crois que ça résume trop bien ma gêne à l’idée de vous livrer mon sentiment sur ce texte pour que je pousse plus loin l’exercice. Alors on va s’arrêter là.
La bonne nouvelle, c’est que je suis quand même curieux de lire Méduse, maintenant. Tout n’est pas perdu.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
