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Widjigo, Estelle Faye

God’s Gonna Cut You Down – Johnny Cash

La chronique du jour sera je crois une parfaite illustration des raisons pour lesquelles je tiens tant à découvrir toutes mes lectures de la manière la plus vierge possible. Je ne vais pas tourner autour du pot : je n’ai pas aimé cet ouvrage, et ça m’emmerde. D’une parce que j’aime beaucoup Estelle Faye ainsi qu’une bonne partie de son travail, et de fait, je n’aime pas avoir à exprimer ma déception à l’égard de ce dernier. Et de deux, parce que bordel, j’étais enthousiaste comme rarement avant de commencer Widjigo, et que j’avais sacrément besoin du plaisir de lecture que j’avais logiquement anticipé. Ce dernier n’étant pas venu, se rajoute donc le déplaisir singulier de devoir m’expliquer dans une chronique ; j’accepte d’abandonner certaines lectures ponctuellement, mais je me refuse à zapper les chroniques.
Le fait est que j’avais extrait ce court roman en particulier de ma PàL sur un coup de tête après que l’ami ours inculte, auquel je fais globalement confiance, ait comparé – avec raison et nuances – sa lecture en cours de Notre Dame des Loups avec celle qu’il avait déjà faite de Widjigo. Or, Notre Dame des Loups est un de mes plus gros kiffs littéraires de ces dernières années. Associant la joyeuse perspective d’une certaine similarité entre les deux ouvrages et le nom d’une autrice dont j’aimerais tout lire, à terme, forcément, j’étais turbo-chaud.
Sauf que malgré la pleine justification de la comparaison entre les deux œuvres partageant quelques points communs indiscutables ; ma lecture de Widjigo a été complètement et péniblement parasitée par ce que j’en avais attendu. Au delà d’un contexte assez similaire et d’une progression narrative comparable, ces deux ouvrages n’ont à mes yeux rien à voir ; j’oserais même dire qu’ils sont assez diamétralement opposés. Et donc si j’ai adoré l’un, je n’ai pas aimé le second, et je vais vous en parler plus précisément ici.
En précisant qu’au delà de ce parasitage qui a empiré la déception, je crains que de toute manière, ce texte et moi n’étions pas faits pour nous entendre de toute manière. Je pense juste qu’une mise en contexte aussi précise que possible pourra m’éviter de paraître trop fielleux là où je ne suis qu’amer et déçu, parce que je sais pertinemment que j’aurais pu aimer Widjigo si Estelle Faye l’avait simplement écrit autrement.
Mais je pense avoir dit ce qu’il fallait en terme de précautions, trêve d’introduction.

1793, Jean Verdier, un jeune lieutenant est mandaté avec ses hommes pour aller arrêter Justinien de Salers, un noble caché dans sa forteresse en bord de mer, et l’amener aux autorités compétentes. Après un long et pénible voyage pour se rendre sur place, la troupe est épuisée. C’est sans doute à cause d’un certain manque de lucidité qu’après que leur cible les ait intimidés de deux coups de feu, Jean Verdier accepte le marché que lui impose le vieil homme. Il pourra l’emmener loin de chez lui pour être jugé après qu’il ait écouté l’histoire qu’il a à lui raconter, celle de comment, des décennies auparavant, il a récolté les cicatrices qui le rendent si effrayant. C’est une longue nuit qui s’amorce.

Commençons donc par le principal souci de Widjigo à mes yeux, à savoir son rythme. Pour un roman si court, je dois admettre que je l’ai trouvé très long. Comme souvent pour moi, c’est un souci de choix, de cadrage, qui cause tout le reste des problèmes, par ricochet. Parce qu’Estelle Faye, à mes yeux, n’a pas vraiment réussi à allier les deux ambitions du roman, à savoir le voyage introspectif du personnage principal, et un roman d’horreur/angoisse aux teintes fantastiques. Dans un volume si condensé que celui de ce roman, en conséquence, on oscille entre des ambiances dichotomiques qui pour moi ont complètement ruiné la moindre chance d’immersion. Je n’ai jamais ressenti le moindre sentiment réel d’urgence ou d’effroi au cœur de l’histoire que le vieux Justinien de Salers raconte, pas plus que je n’ai su ressentir de l’empathie lors des moments où il se rappelle de ce qu’il a pu vivre avant de se retrouver piégé dans l’enfer qu’il raconte à son hôte. J’avais toujours l’impression d’être hors du texte. L’histoire se déroulait sous mes yeux, se concentrant sur des détails qui me paraissaient être à la mauvaise place ou hors de propos, créant une atmosphère trop lourde, une ambiance indigeste, pour que j’arrive pour de bon à m’intéresser à ce qui se passait. J’avançais par curiosité malsaine plus que par réel intérêt, alors que je devinais un potentiel sous-jacent indéniable.

Terriblement frustrant, encore et toujours, de constater que mon côté analytique a sans doute ruiné mon expérience. Puisque par exemple, j’ai fortement tiqué au moment où le récit du vieux de Salers commence, mais narré à la troisième personne, avec une focalisation interne, plutôt qu’à une première personne que j’aurais trouvé plus cohérente et évocatrice. Ce n’est qu’un exemple un peu mesquin, j’en conviens, mais il illustre à la perfection mon problème avec ce texte, finalement trop littéraire pour son propre bien. Estelle Faye écrit excessivement bien, ce n’est pas un sujet à débat pour moi ; mais pour autant, je ne crois pas qu’une histoire comme celle qu’elle désirait raconter – du moins dans sa dimension horrifique – justifiait l’emploi d’une langue et de registres si soigné·e·s. C’est peut-être ça qui m’a si souvent sorti du texte, en fait, cette impression que cette histoire n’était simplement pas écrite de la bonne manière. Il aurait fallu je crois se concentrer davantage sur les sentiments bruts, la dynamique et le rythme pour parvenir à me happer, avec un style à l’avenant, plutôt que dans des considérations plus raffinées, quasi philosophiques et métaphysiques ; même si je conçois aisément que ce même récit aurait pu y parvenir sans mal avec un volume et des ambitions plus clairement tranché·e·s par des choix plus clairs. Je crois sincèrement que le fantastique a de merveilleuses armes avec lesquelles composer, je suis peut-être juste un peu trop difficile dans ma façon de les juger.

Comme je l’ai déjà dit par ailleurs, un ouvrage d’Imaginaire est excessivement fragile, car il compose en permanence avec la suspension consentie de l’incrédulité de son lectorat, bien plus que pour un récit « réaliste ». On jette quelques conventions par la fenêtre, on en introduit peut-être quelques nouvelles, mais leur solidité dépend énormément du bon vouloir des lecteurices pour participer à la cohérence globale d’un texte. C’est encore plus vrai en fantastique, où le doute est, je trouve, partie intégrante du jeu littéraire, souvent dans un échange encore plus exigeant que par ailleurs entre le texte et ce qu’il raconte ou passe sous silence. La moindre facilité d’écriture ou au contraire, la moindre précision trop pointilleuse, peuvent faire basculer un texte dans l’incohérence ou l’inconsistance dommageable. Ce n’est pas pour dire que Widjigo est incohérent, dans l’ensemble, non. Je peux même dire que l’amorce de sa conclusion m’a fait saluer lœuvre avec un hochement de tête respectueux, rebouclant l’ensemble de façon assez maline, quoiqu’un peu précipitée. Mais pour autant, en repassant le déroulement du récit dans ma tête, je n’ai pas pu m’empêcher de me dire que certaines petites choses n’allaient pas vraiment, notamment à cause de ce que j’évoquais auparavant, dans les choix de narration ou dans certains détails qu’Estelle Faye a décidé ou non de mettre en avant.

Donc voilà. Je n’ai que tristement peu de compliments à formuler à l’égard de cet ouvrage, ce qui me rend excessivement triste, même si je me console un peu en me disant qu’on est plus dans le cas d’une stricte incompatibilité d’humeurs que dans le cas d’un roman raté. Estelle Faye avait des ambitions qui ne me semblent personnellement pas coller avec un récit de ce genre, en tout cas pas dans un volume aussi restreint et avec une narration aussi classique dans son exécution. Si je salue les mêmes qualités que toujours chez l’autrice en terme de style et de profondeur réflexive, je ne peux pas pour autant nier mon impression qu’elles ne s’expriment pas au mieux ici : il aurait fallu procéder différemment pour m’émouvoir et/ou me plaire.
Je préfère me dire que le problème vient plus de moi que du texte, pour cette fois. Je l’ai sans doute attaqué au mauvais moment, dans des circonstances défavorables, avec une idée préconcue trop exigeante de ce qu’il devait être avant même de savoir ce qu’il était réellement, ce qui a ajouté à notre mésentente ; nous avons joué de malchance.
Mais je ne veux pas croire que cela signifierait quoique ce soit à l’échelle de ma relation littéraire avec Estelle Faye, ce n’est qu’un raté aux côtés d’autres textes qui ont su me séduire et m’émeuvent encore longtemps après leurs lectures et d’autres encore à venir.
À charge de revanche, donc.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

3 comments on “Widjigo, Estelle Faye

  1. Il n’y a pas longtemps que j’ai découvert ton blog et je me réjouis d’y trouver un retour de lecture aussi bien écrit sur un livre que tu n’as pas apprécié. Les points soulignés sont autant discutables d’un lecteur à l’autre. Merci pour ce bel avis 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Laird Fumble dit :

      Merci à toi pour ce très gentil retour sur mon retour. =)

      J’aime

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