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Je suis fille de rage, Jean-Laurent Del Socorro

No Ones Master – Accept (extrait de l’album Too Mean To Die)

Comme disait Pierre Desproges et d’autres sages avant lui, la vie est avant tout une affaire de choix ; et la Littérature n’y fait certainement pas exception. Je pourrais sans doute ergoter pendant des paragraphes entiers sur la nature des différents choix qui se posent devant moi en tant que lecteur, motivant mes acquisitions comme mes lectures, mais aujourd’hui, j’aimerais plutôt parler des choix qui sont fait par les gens que je lis.
D’abord parce que mon choix de lire Jean-Laurent Del Socorro a été très facile à faire et ne mérite pas beaucoup d’attention, entre le fait que Je suis fille de rage m’a été offert et celui que j’avais très envie de le lire de toute manière, n’ayant croisé presque que de bons voire excellents échos à son propos.
Mais ensuite et surtout parce que ce roman a clairement été une déception pour moi, précisément à cause des choix opérés par son auteur. Alors certes, c’est de mon rapport personnel à ce roman précis dont il va être question, et loin de moi l’idée de dire que ce dernier est mauvais, fidèle aux idées que je défends ; mais pour autant, je dois aussi affirmer avec une certaine fermeté mon manque d’appréciation pour ce dernier.
Si je devais résumer mon sentiment, je répéterais sans doute la plaisanterie d’un goût douteux que j’avais utilisée lorsqu’il m’avait fallu relayer ma chronique sur La Monture : comme aurait pu le dire Louis XVI, j’aimais bien l’idée, mais je suis moins convaincu par l’exécution. Fun fact, le constat et les sentiments qui en découlent sont assez proches. J’ai au moins le mérite d’être un peu cohérent, ça console.
Mais bref, allons-y.

Et commençons cette amère recension par le titre de l’ouvrage, qui cristallise sans doute une bonne part de mes frustrations à l’égard de Je suis fille de rage. Cette fille de rage n’est qu’un des nombreux personnages dont il est question dans ce roman ; en soi, ce n’est pas un souci pour moi, puisque je suis absolument friand de la multiplication des points de vue, surtout quand cette dernière sert une volonté de nuances et de complexification des enjeux. Le problème ici est sans doute qu’un titre comme celui-ci, une fois qu’on a saisi qui était cette fille de rage, nous incite à croire que cette dernière sera centrale au récit, ou du moins suffisamment présente pour conférer à la formule qui va avec un certain poids. Or, il n’en est rien. Cette jeune fille n’est qu’un personnage parmi tous les autres, avec exactement le même traitement, la même narration, la même importance relative. Et si le roman, en soi, ne m’a jamais menti, m’expliquant dès son entame, qu’il était avant tout question de me raconter la grande histoire de la Guerre de Sécession au travers de certaines micro-histoires la composant, je dois admettre que ce que j’ai vécu comme une omission m’a profondément gêné. Tout simplement parce que j’ai eu, tout le long de ma lecture, le sentiment que Jean-Laurent Del Socorro n’avait jamais su, réellement, faire un choix.

Comprenons nous bien. Le travail d’historien de l’auteur, tant au niveau des recherches que de la vulgarisation, est aussi impressionnant que respectable : j’ai appris beaucoup de choses sur la guerre de Sécession, et souvent là où je pensais à tort savoir des choses. Le souci, c’est que par sa narration trop éclatée, ses chapitres beaucoup trop courts et son rythme beaucoup trop rapide, Je suis fille de rage fait trop de concessions au temps long, au soin de raconter les choses avec toute la délicatesse, le soin et l’humanité nécessaire. J’ai senti la volonté profonde de nuance, d’imprimer toute l’injustice d’une guerre aussi violente et stupide que celle ci, déchirant un pays encore si jeune en deux autour d’enjeux aussi terribles, faisant s’affronter à mort des gens qui n’en n’avaient pour la plupart sans doute absolument pas envie, et je la salue. J’ai, je pense, compris l’envie de Jean-Laurent Del Socorro de montrer que nous n’avons pas nécessairement retenu toutes les leçons d’une période aussi sombre, oubliant parfois que mêmes cielles que nous considérons comme nos ennemi·e·s ont une vie à défendre. Tout cela est noble et bien intentionné. Seulement, les enjeux ici sont trop vastes et importants pour tenir dans des chapitres que trois ou quatre pages maximum, des personnages réduits à quelques traits de caractères distinctifs ou des dialogues d’exposition terriblement creux et manquant cruellement de naturel. Je pourrais insister beaucoup plus sur ces derniers tant ils m’ont agacé, me donnant à chaque fois l’impression que les personnages s’adressaient moi pour me donner des informations rarement indispensables plutôt que pour que se parler entre iels.

Je vais le dire clairement, même si ça me peine un peu, au vu des saines ambitions de l’auteur, mais ce roman n’aurait pas dû en être un à mes yeux, ou en tout cas pas sous cette forme. Avec de telles recherches historiques et une volonté si claire de raconter les choses d’une façon neutre, factuelle, multiple et surtout minutieuse, il aurait fallu faire un choix beaucoup plus drastique à mes yeux pour faire de cet ouvrage une réelle réussite. C’était un essai historique, ou une saga, pas cet entre-deux. Parce que oui, en apprendre plus sur les rouages complexes d’un événement aussi majeur que la Guerre de Sécession, évidemment, ça m’intéresse. De même que oui, suivre des personnages aux destins singuliers dans un décor aussi fascinant et terrifiant que ça, ça m’intéresse. Mais en faisant ce choix d’une vulgarisation si synthétique, romançant assez maladroitement et surtout avec tant d’empressement et d’éclatement des destins personnels, Jean-Laurent Del Socorro, à mes yeux, chassé deux lièvres pour n’en attraper vraiment aucun. Aucun personnage ne m’a ému, emporté avec iel ; je n’en n’ai jamais eu le temps. Aucune situation, aucune bataille ou choix politique n’a su me captiver ; je n’avais pas assez de détails. Aucun dilemme n’a su me tordre les tripes ou me faire me demander si j’aurais pu me résigner aux mêmes sacrifices dans les mêmes circonstances ; je n’ai jamais été assez impliqué.

Et enfin et surtout, je n’ai jamais pu profiter des ambitions stylistiques de l’auteur, car elles me semblaient toujours tomber comme un cheveu sur la soupe ou pire, être en incohérence avec le contexte. Je n’ai rien contre le symbolisme ou la métaphore, au contraire ; bien mené, un style flamboyant peut enrichir un texte et le sublimer. Le problème, c’est que les incessants sauts de focalisation et de registre, au rythme de ces chapitres si courts et de ces enchaînements d’événements déconnectés les uns des autres, n’apportent pas grand chose. Certains personnages ne sont là que le temps d’une illustration ou deux et jurent terriblement avec l’ensemble, comme d’autres sont peut-être trop présents pendant certaines autres séquences et les alourdissent terriblement sans donner le sentiment d’être indispensables. Et c’est terrible, parce que le potentiel, tout le long, est là. Je pense sincèrement qu’avec beaucoup plus d’accent porté sur le roman et moins sur l’aspect technico-historique, avec un soin apporté à tisser une ambitieuse fresque plutôt qu’une humble frise, en se concentrant sur moitié moins de personnages mais beaucoup plus profondément, Je suis fille de rage aurait su me séduire plutôt que continuellement me décevoir.

Parce que c’est bien ça le pire pour moi, présentement. Je suis allé au bout, malgré tout. J’insiste, ce roman n’est avant tout pas pour moi. Sa formule semble avoir fonctionné sur beaucoup de gens et je fais sans l’ombre d’un doute partie de la minorité. Je crois que c’est simplement parce que j’aime quand les ouvrages que je lis sont tranchés dans leurs intentions, et je n’ai jamais su me départir de l’impression que Jean-Laurent Del Socorro hésitait sur ses intentions. Et si un·e auteurice donne l’impression d’avoir le cul entre deux chaises, son ouvrage, nécessairement, son texte donnera la même impression. Ou inversement, vous me comprenez.
Demeure que malgré tous mes reproches, oui, j’ai voulu aller au bout, et je n’ai souffert d’aucune difficulté pour le faire, ce qui est aussi à mettre à son crédit. Ce roman se lit très bien, il faut le dire, aussi. Malgré tous mes griefs, j’ai aimé son parti pris de départ en dépit de son exécution trop précipitée, comme j’ai apprécié son symbolisme fantastique ; pour le coup une excellente idée que je salue comme telle. Parce qu’elle fonctionne à la fois comme une astuce narrative simple et évocatrice, mais aussi parce qu’elle fait office de réel choix dans ce roman qui par ailleurs n’en a pas fait assez à mes yeux.

Pour résumer d’une autre manière que dans l’introduction, en tout cas plus sérieusement, je dirais que Je suis fille de rage n’en fait simplement pas assez avec trop d’éléments. Toutes ses ambitions sont bonnes, mais auraient nécessité beaucoup plus de volume et/ou de soin pour être réalisées avec succès à mon goût. Le concept, en lui-même, sans nul doute, est excellent, mais je crains d’être trop exigent pour l’apprécier dans cette forme de réalisation ; et j’en suis, croyez moi, le premier chagriné. Peut-être que dans une forme plus courte, plus épurée, ou au contraire beaucoup plus massive, dense et fouillée, plus longue, je serais de nouveau curieux de goûter la plume de l’auteur.
L’avenir nous le dira.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

3 comments on “Je suis fille de rage, Jean-Laurent Del Socorro

  1. Jean-Yves dit :

    On a toujours le droit de ne pas aimer un livre, même (voire surtout) si on est minoritaire.
    Je te conseille Royaume de vents et de colère, qui lui est purement romanesque et n’a pas les mêmes objectifs.

    Aimé par 1 personne

  2. Herbefol dit :

    Étant très intéressé par la période, j’avais envisagé un moment de lire l’ouvrage. Je l’ai donc feuilleté à la médiathèque. Et là, c’est le drame.

    J’ai vu que les différents personnages dont on suit le point de vue sont chacun désigné par une formule. Et quand je suis tombé sur « le général qui ne comptait pas ses morts » pour Grant, j’ai su que c’était foutu. Je ne lirai pas le bouquin. On m’avait vanté les mérites de l’auteur, notamment sur l’aspect historique, qu’il y a du boulot derrière, etc. Alors quand je vois qu’il assimile Ulysses S. Grant a l’un des vieux clichés le concernant, ça m’a fait assez mauvais effet. Parce que la réputation de boucher qui lui a longtemps (et encore aujourd’hui visiblement) collé à la peau est usurpée. Si Grant a évidemment envoyé des types à la mort en dirigeant des batailles, il n’en a pas fait massacré plus que les autres généraux de son temps. Et cette légende a été réfuté depuis un bon moment déjà par les historiens un peu sérieux. Alors la voir ressortir de cette façon, ça m’a agacé. D’autant plus que vu l’usage de la formule, j’allais la revoir à chaque fois que le personnage apparaitrait et donc j’étais parti pour m’énerver toutes les trente pages dans ce bouquin.

    J’ai aussi noté que pour le grand adversaire de Grant, Robert E. Lee, ça n’était pas bien mieux. Je n’ai plus la formule exacte en tête, quelque chose comme « le capitaine qui ne voulait pas prendre les armes contre son pays ». Et s’il est exact que Lee a refusé de rester dans l’armée fédérale pour ne pas se battre contre son état d’origine, la Virginie, qui avait fait sécession… c’est tout aussi exact de la très grande majorité des officiers originaires du Sud. Ça n’est en rien un point distinctif. C’est le cas opposé qui était plutôt rare et remarquable, comme par exemple George H. Thomas et David Farragut, deux officiers originaires du Sud qui sont restés fidèle à l’Union et qui firent partie des étoiles du Nord pendant le conflit. Bref, là aussi l’auteur prend dans une légende qui ne présente rien de bien intéressant.

    J’ai quand même profité du fait que j’avais l’ouvrage entre les mains pour voir rapidement de quoi il était question dans les passages concernant Grant, qui sont extraits de ses écrits. Et j’avoue avoir trouvé très ironique (et je ne suis vraiment pas sûr que c’était volontaire de la part de l’auteur) qu’une bonne partie de ces extraits parlent… de la comptabilité des morts. Grant compte les morts. Du coup, je n’arrive pas à savoir si c’est une savante pirouette de l’auteur pour jouer sur un cliché historique ou s’il s’est juste pris les pieds dans le tapis.

    Histoire d’être un tout petit peu constructif, je recommande vivement à celleux qui voudraient s’intéresser un peu à Grant et/ou Lee les biographies que leur a consacré l’historien Vincent Bernard, aux éditions Perrin. C’est du bon boulot (et ça n’est pas dans la biblio de cet ouvrage, mais elles sont sorties peut-être trop tard pour que l’auteur s’appuie dessus).

    Aimé par 1 personne

    1. Laird Fumble dit :

      Je vois, merci pour l’éclairage. =)
      Effectivement, je pense que vis-à-vis de Grant c’est une pirouette pour montrer l’ironie de la formule qu’on a collé à Grant alors qu’elle ne lui correspond pas vraiment.
      Je pense que le travail historique est vraiment sérieux, c’est ailleurs que ça pêche pour moi.

      J’aime

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