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La Mort du roi Tsongor, Laurent Gaudé

Roses – Poets of the Fall (extrait de l’album Carnival of Rust)
Nobody – half·alive (extrait de l’album Conditions Of A Punk)

À quoi tiennent les bonnes surprises, parfois, hein. En l’occurrence, il aura fallu, je crois, une de ces discussions un peu aléatoires mais si bienvenues, lors d’un festival littéraire. Où j’ai évoqué, ça j’en suis sûr, la sortie récente de Chien 51, de Laurent Gaudé ; invité dans une émission littéraire grand public, y assumant clairement ses ambitions et envies de science-fiction. Et je m’en réjouissais, parce que l’Imaginaire et tous les termes plus précis qui en découlent, ça ressemble quand même vachement à des gros mots, dans les médias français. Je ne saurais dire si c’est plus du snobisme, du dégoût ou une étrange peur, ou bien un plus subtil et pernicieux mélange des trois, mais n’empêche qu’objectivement, c’est rare.
Et donc, à l’occasion de cette discussion, on m’a dit que ledit Laurent Gaudé, il n’en était pas du tout à son coup d’essai, en Imaginaire, en fait. Et que même, sa Mort du roi Tsongor, c’était un roman qui valait le détour, dans le genre de la fantasy. Et comme la personne participant à cette discussion avec moi – si mes souvenirs ne me trompent pas – est quelqu’un·e de confiance, au point de me faire noter la référence au passage pour usage ultérieur ; lorsque l’occasion de vérifier la véracité de ces faits s’est présentée, j’en ai profité.
Dans tous les cas, j’avais l’occasion de découvrir quelque chose d’intéressant, que ce soit effectivement de l’Imaginaire camouflé/invisibilisé dans une collection de Blanche, comme beaucoup plus d’ouvrages que vous croyez, ou alors un roman de Blanche un peu plus audacieuse sur sa mimésis que d’habitude. Ça pouvait aussi être médiocre à mes yeux, sans volonté d’offense à la source du conseil ; dans tous les cas c’était une belle occasion de prouver encore une fois que je sais aller chercher ailleurs que dans ma zone de confort, que je fais des efforts pour ne pas toujours lire la même chose.
Et encore une fois, j’ai bien fait. Et même, pour cette fois précise, j’ai extrêmement bien fait. Parce que La Mort du roi Tsongor, c’est un foutrement bon roman, qu’il fut de fantasy ou non selon son auteur ou même ses éditeurices. Une preuve de plus que les genres, en vrai, à un moment, c’est pas si important que ça.
Mais je m’égare : chronique.

Au crépuscule de sa vie, le roi Tsongor, conquérant à la tête du plus grand empire connu, va marier sa fille, afin de pérenniser ce dernier par une alliance qui sera enfin un acte autre que militaire et sanglant. Mais alors que les préparatifs battent leur plein, un nouveau prétendant à la main de sa fille se présente, bouleversant profondément les perspectives de tous les partis impliqués. La guerre semble de nouveau inévitable, malgré toutes les extrémités auxquelles le Roi est prêt à se sacrifier.

Une fois n’est pas coutume, je vais commencer par évacuer mes petits pinaillages personnels, les légères scories qui ne comptent pas vraiment dans mon appréciation de l’ensemble de l’ouvrage mais que j’aime à signaler pour me donner le sentiment d’être aussi transparent que possible. En fait, un seul, vraiment : je n’aime pas les dialogues rédigés au passé simple, où les personnages tendent à manquer d’organisme à mes yeux, y compris dans un contexte qui suggère et/ou nécessite un registre de langage soutenu. Malgré l’excellent niveau de langue mobilisé par Laurent Gaudé, j’ai trouvé à quelques moments qu’effectivement, ses personnages étaient un poil trop guindés dans leurs expressions et que ça faisait un peu perdre en naturel, en constance, au déroulé des événements. Voilà. C’est mon unique reproche, et j’insiste, c’est mesquin de ma part de seulement le mentionner. Mais je me dis que ça fait un point de départ correct pour ensuite enchaîner les compliments, et rien d’autre que des compliments.

Parce qu’en dehors de ça, j’ai lu très peu de romans aussi denses parvenant à mon sens à aussi bien tenir leur rythme et leur exigence. Je pense que ce que j’ai le plus aimé, paradoxalement, c’est la sobriété du roman, malgré ses thèmes variés et ses vastes ambitions. C’est osé, quelque part, au travers d’un court roman de fantasy – ou un conte épique, si vous avez peur de la vérité taxonomique – de parler de tant de choses concernant l’humanité toute entière et ce qui la compose. C’est osé, à mes yeux, de concentrer tant de charges symboliques et d’idées claires dans des personnages et dans leurs relations, et surtout de le faire de façon si directe, sans pour autant renoncer à l’élégance. La Mort du roi Tsongor, c’est à mes yeux la parfaite et frappante illustration du concept less is more. Il aurait été si tentant, si facile, de se vautrer dans de grands accès de lyrisme dramatique ou de pathos grandiloquent ; il aurait été si dommage de se vautrer dans de terribles clichés avec une autosatisfaction prétentieuse. Laurent Gaudé fait à mes yeux l’exact inverse : ce qu’il a à dire, il le dit. Clairement, et sans détour, réservant sa poésie aux moment qui le méritent. Il ne perd jamais son temps : ce bouquin est incroyablement ciselé, comme un diamant dont toutes les facettes ont été soignées, tranchées avec la plus exceptionnelle précision pour en révéler toute la brillance. Tout est exactement à la bonne place : rien en trop, rien qui manque.

Et ça fait que le roman collectionne à mes yeux un fabuleux enchaînement de moments de bravoure, de secondes suspendues au fil des mots. On a autant droit à de superbes instants de grâce fugace qu’à des uppercuts symboliques tapant juste là où ça fait mal, qu’à quelques réflexions d’une impeccable justesse, et pour certaines d’une réconfortante modernité. Et le tout sans jamais paraître pédant ni seulement risquer de le paraître, ce que je trouve encore plus fort. Non, Laurent Gaudé a juste su laisser la place à l’évidence quand il le fallait, lui laissant toute latitude pour faire le boulot toute seule, avec simplicité, donc, mais surtout une redoutable efficacité. En un mot : c’est balaise. Et c’est d’autant plus balaise et plaisant que toutes ces couches interprétatives sont incrémentielles et ne se marchent jamais les unes sur les autres, ne se risquant jamais à l’indigestion ou à la redite, tous les personnages et leurs actions étant révélatrices de choses complètement différentes qui se complètent les unes les autres et vont même parfois jusqu’à s’enrichir mutuellement. Ce qui nous donne un récit à multiples niveaux de lecture, donnant à un esprit analytique comme le mien une phénoménale quantité de grain à moudre, tout en s’exprimant aussi clairement et brillamment en façade, sans oublier son intrigue, évidemment. Balaise, donc, je me répète.

En clair, si ça ne l’était pas, je me suis régalé à tous les niveaux, avec le triple bénéfice de l’effet de surprise, de l’absence totale de déception et d’une dévorante et imprévisible envie de plus. Ils sont rares ces romans qui parviennent à ce point-là à me donner une impression de complète cohérence, de totale et parfaite finitude. Le discours de La Mort du roi Tsongor sur l’absurdité de notre existence et sur l’impérieuse nécessité qui en découle d’en faire quelque chose qui ait, précisément, du sens, m’a profondément touché. Durablement, je l’espère. La balle est dans mon camp.
Ironiquement, moi qui pigne depuis des mois sur ma fatigue des motifs tragiques en littérature, voilà encore une fois qu’un roman sorti un peu de nulle part me donne tort, et avec la manière. Sans doute parce que Laurent Gaudé, dès le départ, a su me montrer les chemins de traverse qu’on devrait être collectivement capable de voir et d’emprunter, pour peu qu’on ait un peu de courage ou d’empathie, ou les deux. Sans doute parce qu’il a su instiller à sa tragédie ces petits moments de beauté, la vraie, celle qui nous vole nos mots pour ne nous laisser qu’un sourire béat sur le visage et – au moins pour quelques magnifiques secondes – l’impression qu’on va s’en sortir, que de bonnes choses peuvent s’extraire du marasme dont on est trop souvent témoin et prisonnier.
Je m’égare encore. Mais ouais. C’était bien. Très bien. Y a pas grand chose à dire de plus.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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