
Kiss The Sky – Home Front (extrait de l’album Watch It Die)
All work and no play make Bob a dull boy.
All work and no play make Bob a dull boy.
All work and no play make Bob a dull boy.
Non parce que c’est vraiment rigolo de me concentrer quasi uniquement sur la Rentrée Littéraire depuis quelques semaines, mais y a un moment, quand on signe la mini-chronique que je viens de signer dans la prochaine itération de mes recensions Pour le travail, on se dit qu’il faudrait peut-être voir à se détendre un peu (elle est salée.).
Et du coup, quoi de mieux que de tenter un truc tellement surprenant qu’il flirte avec l’improbable. Vous le saviez, vous que Josiane Balasko avait sorti un roman de SF ? Vous saviez qu’elle assumait complètement la démarche, faisant dès lors preuve de plus d’honnêteté intellectuelle que 90% du milieu culturel auquel elle appartient ? Vous saviez qu’elle avait déjà produit de la SF dans les années 70/80, y compris dans une revue nommée Nyarlatothep ? Mais aussi un recueil de nouvelles en 2019 ?
Tout un tas de choses que j’ignorais avant qu’on ne porte à ma connaissance l’existence du roman du jour, qui m’a donc logiquement rendu extrêmement curieux, déjà parce que je suis comme ça de base, mais en plus et surtout parce que Josiane Balasko, il me semble bien que c’est une personne qui m’est extrêmement sympathique, au parcours et à la personnalité rares.
Tout ça pour dire que je me suis dit que cette tentative de lecture à la croisée du diagramme de Venn représentant mes intérêts personnels, mon besoin de faire une p’tite pause de la littérature générale classique et de mon envie de juste tenter des trucs inhabituels/inattendus, elle tombait un peu trop à pic pour ne pas céder à la tentation.
Et le résultat est… ok ? En vrai, et ça tombe plutôt bien vu que c’est le principe d’une chronique comme celle-là, c’est très compliqué de résumer mon avis sur ce roman en seulement quelques mots simples. Je vais donc pouvoir développer ça sur quelques paragraphes, et on verra où ça nous mène.
Et, une nouvelle fois, parce que c’est important pour bien vous exposer mon avis, on va en quelque sorte passer la forme habituelle du résumé, qui serait trop long à faire pour exposer les particularités du récit concocté par Josiane Balasko. Car figurez vous que dès l’ouverture du roman, elle a gagné un très bon point à mes yeux avec l’effort de cadrage qu’elle y fournit. Car Le Dernier Sanctuaire, avant toute chose, est une uchronie. Alors pas une uchronie conceptuellement renversante, pas une uchronie essentielle à la tenue d’une intrigue particulièrement complexe ou originale, mais une uchronie nécessaire – en tout cas c’est l’impression que ça me donne – au confort d’écriture de son autrice ; et je trouve ça malin. En effet, le récit se déroule au sein de la République de Louisiane, gigantesque territoire indépendant situé pour grande partie dans ce qui seraient aujourd’hui nos États-Unis : moyen très chouette de justifier un récit géographiquement et chronologiquement éloigné de nous tout en étant infusé de culture et de langue française sans jamais balbutier à cause de problèmes de localisation. Sans parler, évidemment, d’une plus grande liberté dans la manipulation de l’Histoire et du fonctionnement social du pays : Josiane Balasko peut bien raconter ce qu’elle veut, elle ne risquera pas l’incohérence ou l’excès. Alors certes, ça ne va guère plus loin qu’une jolie carte, un extrait de manuel scolaire et quelques références intra-diégétiques au début du roman, mais n’empêche que les choses sont très vite très claires et qu’on peut de fait se concentrer très vite sur l’essentiel du texte. C’est honnête, c’est maîtrisé, c’est propre, je trouve ça cool.
C’est après que ça devient plus compliqué à jauger à mes yeux. Parce que voyez vous, j’ai attaqué ce roman sans aucune connaissance préalable de son propos, en dehors des informations données par son bandeau sur les ambitions créatives de son autrice. Dès lors, j’ai forcément jugé ma lecture à l’aune de ces critères, anticipant – parce que je l’espérais, sans doute – un roman penchant du côté du Solarpunk et de la fiction-panier. Ne nous mentons pas : ce n’est pas le cas. Pour une bonne part, je pourrais dire qu’on est même plus clairement dans une dystopie, tendance YA, à base de groupe de résistant·e·s planqué dans une zone sauvage, en combat permanent contre un pouvoir urbain motivé et nourri par le pognon. Ce qui n’est pas un mal en soi, évidemment, c’est plus souvent une question d’exécution que de pure originalité, dans ces cas là. Et on reviendra sur cette métrique en particulier plus tard.
En fait, pour ce qui est de l’exécution, ce qui m’a permis de lire tout ce bouquin sans mal et avec un relatif confort tout le long de son déroulé, à l’image de certains choix techniques et structurels de Josiane Balasko, je me répète sans scrupules : c’est maîtrisé, c’est honnête. Quelque part, ça correspond bien à l’image que je me fais de l’autrice en tant qu’être humain ; c’est pas toujours subtil, c’est même ponctuellement bourrin, un peu rugueux par endroits, mais c’est toujours sincère et bourré de bonnes intentions, sans faire de détours ni tourner autour du pot pour rien. Y a une histoire à raconter, on le fait de manière directe, à l’os. Considérant qu’on est dans un récit qui pour moi touche plus à l’actioner qu’autre chose, je dois bien dire que je trouve ça judicieux, même si on y perd forcément un petit peu en psychologie ou en complexité de fonds.
Et c’est là qu’on revient à l’originalité, et que je dois commencer à peut-être pinailler un peu plus sur certains choix de Josiane Balasko, et notamment quant à son rapport à l’espoir. Parce que autant sur l’aventure, y a aucun problème, elle a fait sa part avec une générosité plus que bienvenue, autant sur l’espoir, je suis peut-être moins convaincu, quand même. Alors ne nous méprenons pas, je comprends complètement sa démarche ; étant donné qu’elle a clairement établi et reconnu s’être inspiré de Donald Trump pour motiver ses antagonistes, je ne suis pas bête, son espoir réside clairement dans la possibilité d’une sortie du modèle turbo-capitaliste : on est pas là pour théoriser et construire le monde d’après, on est là pour péter la gueule au monde de maintenant. Ce qui est tout à fait valable, comme approche, évidemment. Moi aussi j’ai des pulsions régulières de violence.
Mon souci, c’est peut-être mon sentiment lancinant qu’à cet égard, l’Imaginaire de Josiane Balasko est quand même un peu resté coincé dans les années 80/90. Et c’est ça qui me chiffonne et m’empêche de vraiment être enthousiaste envers le texte. Alors oui, les méchants robots, les gunfights, les méchants qui sont spectaculairement punis, les héros qui se sacrifient au nom d’un combat qui les dépasse, tout ça, la catharsis, moi je suis pas contre, hein, évidemment. Mais dans le contexte d’un tel roman, je dois bien admettre que quand même, ma boussole morale a été un brin malmenée.
Comprenons nous bien, je ne pense pas une seule seconde que Le Dernier Sanctuaire soit une faillite morale ou que son autrice mérite un cancel ou je sais pas quoi, hein ; ses intentions et ses jugements sont aussi clairs que possible, et pour l’essentiel, je les partage. C’est juste que bon, y a certains choix qui sont faits qui dénotent quand même que leur autrice n’est pas forcément complètement à jour sur certains sujets, et c’est un brin dommage ; mon indécrottable côté matérialiste m’a fait grincer des dents face à quelques aspects bassement techno solutionnistes des problèmes soulevés par le récit, tout comme mon cœur de gauchiste a raté quelques battements à la lecture de certaines situations et leurs résolutions.
Disons que si j’étais d’accord avec l’essentiel des diagnostics de Josiane Balasko, je ne le suis pas autant avec ses propositions pour remédier au mal, trouvant la vision de l’autrice plus souvent naïve ou simpliste qu’autre chose.
Mais c’est là que ça devient compliqué de juger un tel roman, à mes yeux ; parce que si oui, il souffre pas mal de passer au travers de mes filtres de perception, qu’ils soient littéraires ou politiques, en tant que pénible gauchiste matérialiste fan d’Imaginaire, bah il fait quand même très honnêtement le job, je trouve. Si je réduis Le Dernier Sanctuaire à ses éléments les plus évidents, on est sur un texte bien fichu, avec un antagonisme bien incarné, des protagonistes chouettes, quelques problématiques bien nuancées, des bonnes surprises, une intrigue globalement bien ficelée, et un rythme bien tenu. Certes, quelques petites longueurs et une conclusion un peu trop déséquilibrée pour être pleinement satisfaisante, mais pour l’essentiel… Bah le boulot est fait. Sans jamais prétendre faire autre chose que ce boulot là, précisément.
Du coup, que vous dire. Si vous avez envie d’un roman pour ressentir du vertige conceptuel et métaphysique, pour remettre en question les modèles narratifs conventionnels ou les motifs classiques, je ne vous le conseillerais pas, effectivement. Par contre, si vous avez envie d’une lecture efficace et sans prise de tête, avec éventuellement un petit arrière goût cathartique, ce bouquin pourrait tout à faire être pour vous. Le Dernier Sanctuaire est un bouquin qui sait ce qu’il veut faire et le fait sans aucune autre prétention que l’accomplissement de sa mission. Et ça, en dépit des éventuels reproches ou nuances que je pourrais vouloir lui apporter, ç’a quelque chose de rafraichissant.
Et puis, tout basiquement, j’ai passé un plutôt bon moment de lecture. Ce qui est toujours une bonne barre à franchir. J’ai tenté, je ressors content, avec la curiosité de lire d’autres textes signés de Josiane Balasko : le pouce en l’air.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
