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RL26 #8 Au cœur des ombres, Liam Higginson

Sans doute ma couv’ favorite de la Rentrée. Ça compte.
Bravo Joe McLaren

Funeral Song – Mono Inc. (extrait de l’album Welcome to Hell)

*Chronique initialement redigée le 09/07/2026*

Voilà un bouquin dont je suis particulièrement content d’avoir assez de choses à en dire qu’il puisse finir en chronique !
Parce que figurez vous qu’en dépit de son titre sombre, Au cœur des ombres a été un petit rayon de soleil au milieu d’une réunion littéraire par ailleurs bien morose. Oui, je dénonce. Tout en préférant me concentrer là dessus : la présentation de Rivages a su me donner envie. Non seulement parce que l’éditeur en charge de nous parler de leurs bouquins avait l’air de savoir de quoi il parlait et de croire à ses ouvrages, ce qui fait quand même une sacrée différence ; mais aussi et surtout parce que tenez vous bien, quand le moment est venu, il a assumé sans trembler ni sembler une seconde sur la défensive de publier du genre.
*frémissements dans l’audience*
C’est très con, hein, j’en conviens. Mais après, à ce moment là, des heures et des heures cumulées de présentation timides et scolaires autour de textes de pure mimésis dans un sens, et de textes d’Imaginaire refusant d’être identifiés comme tels dans l’autre sens, sans parler des textes refusant presque l’idée de proposer de la fiction, j’avoue qu’un éditeur qui arrive en affirmant tranquillement « on a décidé d’éditer un texte d’horreur », bah moi, ça me fait plaisir, voilà. D’autant plus plaisir que le texte semblait lui tenir à cœur, qu’il a loué le travail de l’illustrateur sur sa couverture – un des seuls éditeurs à l’avoir fait, si je ne dis pas de bêtise, même s’il ne l’a pas cité, on peut pas tout avoir – la qualité de sa traduction, et qu’il l’a vraiment défendu en louant ses qualités premières et sa nature de récit folk-horror. Home run : j’étais convaincu qu’il me fallait ce bouquin.
Nous voilà donc pour en parler, pour boucler la boucle.
Et le bilan est complexe. Extrêmement positif, pour vous rassurer, mais complexe quand même. Parce que si, pour une fois, ouf, on ne s’est pas foutu de moi au niveau des étiquettes génériques et qu’effectivement, Au cœur des ombres est un récit de folk-horror, il joue quand même plus, à mes yeux, sur l’aspect folk que sur l’aspect horror. Ou, pour être plus précis, je dirais que son horreur se niche assez singulièrement dans sa nature folk.
Je vais m’expliquer, pas de panique.

Dans les montagnes du pays de Galles, Carwyn et Rhian, débonnaire couple de septuagénaires, vivent tant bien que mal des produits de leur ferme, en particulier d’un troupeau de brebis, alors qu’autour d’eux le monde change à une vitesse probablement trop difficile à appréhender. Tout bascule le jour où Corwyn découvre une étrange tête sculptée enterrée au fonds de son terrain, et qu’il se prend d’une obsession dévorante pour ses origines et ce qui l’entoure.

Si je devais ne faire qu’un véritable reproche à Au cœur des ombres, ce serait sans doute à propos de son rythme et de la progression de l’aspect horrifique de son intrigue. C’est sans doute à cet égard qu’on sent le plus que c’est un premier roman signé par Liam Higginson ; sur une base relativement classique, il pose effectivement un récit non moins classique quant à l’invasion du surnaturel dans un univers on ne peut plus normal. Le très relatif souci, dès lors, c’est que cette invasion se fait plus par à-coups que de façon fluide et graduée, les problèmes mentaux et physiques qui s’emparent de nos personnages au fil des découvertes faites par Carwyn sont plus ponctuels que réguliers et sont souvent le fruit d’ellipses signalées en début de chapitres dont on est témoin qu’après les faits. De fait, en dépit de l’indéniable nature horrifique du roman, cet aspect précis en est peut-être le moins prégnant, oserais-je dire le moins convaincant.

Du moins c’est ce que je dirais si, à mes yeux, l’ambition de son auteur n’était pas finalement ailleurs. Comme je le disais dans l’introduction, je pense que son objectif était bien de nicher cette horreur dans un registre différent de celui auquel on s’attendrait le plus avec une prémisse comme la sienne ; le paradigme de la ruralité galloise n’est absolument pas un hasard, pas plus que l’insistance de l’auteur pour nous y plonger avec autant de précision que possible. C’est sans conteste la plus grande réussite de l’auteur à mes yeux, d’ailleurs : Au cœur des ombres est une leçon d’ambiance et d’atmosphère. À cet égard, il faut ici saluer le travail exemplaire de Morgane Saysana à la traduction, qui au delà de parfaitement traduire la prose de Liam Higginson, a eu la très grande intelligence de bien laisser en évidence les termes en langue galloise qui parsèment le récit, l’ancrant davantage dans son univers propre, conférant au texte une grande partie de son ampleur évocatrice.
Parce que finalement, l’horreur déployée par l’auteur, elle ne va pas tant chercher dans le gore ou le glauque – même si on a droit à quelques moments qui font grincer des dents – non, elle va surtout chercher dans une forme d’angoisse existentielle terrible, dépendant tout à la fois de l’âge et de la nationalité de nos deux protagonistes. Et je trouve ça un peu génial, j’avoue.

Parce que le propos ce texte, au travers de la triste et torturée trajectoire de ses deux héro·ine·s, c’est bien le déclassement et la solitude. C’est l’histoire d’un couple formidable qui arrive à l’hiver de sa vie et qui n’en a que trop conscience, mais qui tente vaille que vaille de continuer à avancer. On est clairement dans le registre d’un fantastique symbolique, dont l’horreur n’est finalement que le symptôme visible d’un mal plus profond qui remonte à la surface, faute de matière pour continuer à le couvrir.
C’est aussi là que la nature de premier roman se retrouve pas mal, avec un auteur qui essaie peut-être d’en mettre un peu trop pour être parfaitement raisonnable, que ce soit en terme de folklore, des origines de ses hero·ine·s, ou de contexte historique et géographique, diluant en partie son imagerie horrifique et une partie de sa tension, nous faisant même parfois douter de la finalité de son histoire.

Sauf que non. Le truc c’est quand même, je dois bien le dire, c’est que je suis extrêmement client de la qualité de plume de Liam Higginson, et qu’il parvient de fait à rendre tous les aspects de son histoire captivants, que ce soit à coup d’images puissantes ou belles, ou les deux. Il y a dans ce récit une sensorialité assez rare à mes yeux qui confère à l’essentiel de ses scènes, clés ou non, une redoutable vivacité. Pour tout dire, même les scènes d’analepse nous narrant la rencontre et l’évolution de la relation entre Rhian et Carwyn, dont j’ai pu me dire qu’elles traînaient un chouïa où qu’elles étaient contreproductives dans optique horrifique, eh bah finalement, je les trouve incroyables. D’abord parce qu’elles sont juste si bonnes que ça, en isolation, mais aussi et surtout parce que finalement, en tirant le récit dans un sens si contraire à ses ambitions affichées, elles ont une sorte d’effet élastique. En nous montrant le bonheur qu’ont pu connaître ces deux jeunes adultes, on ressent d’autant plus la perte que représente l’horreur qui s’impose à iels en tant que seniors.

Et finalement on en revient encore et toujours au même constat pour moi : l’originalité n’est rien face à la personnalité. Ce dont ce roman déborde de la meilleure manière possible. Grâce à ses personnages et leurs destins singuliers, d’abord, évidemment, mais également grâce à ses thématiques rares. Je trouve que ne c’est vraiment pas rien, aujourd’hui, de produire un texte partiellement horrifique aussi prenant évoquant aussi subtilement mais sans timidité les effets encore trop concrets du colonialisme anglais, qui plus est intra-insulaire, battant en brèche le nom et concept même de Royaume-Uni. Je trouve la manière de faire de Liam Higginson dans ce roman aussi féroce qu’élégante, ne sombrant jamais dans le misérabilisme ou l’info dump indigeste, prenant plutôt le détour d’une empathie presque sournoise, jusqu’à une conclusion exemplaire. C’est absolument formidable.

J’aime beaucoup ce roman. Oui, il ne m’a pas offert exactement ce que j’en attendais, mais c’est bien pour ça qu’il m’a autant séduit que convaincu, justement : il a su me surprendre. Et il m’a d’autant plus surpris qu’il est parvenu à tenir une ligne extrêmement audacieuse pour un premier roman, ne frappant jamais là où il pouvait laisser penser qu’il allait frapper, et d’une manière perfide plutôt que brutale. Une leçon de mort par un millier de coupures, jusqu’au coup de grâce final.
Indéniable réussite.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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