
Seastar – twen (extrait de l’EP Infinite Sky)
Ça faisait un petit bout de temps que je m’en voulais de répondre par la négative à chaque proposition de SP par CRITIC, une maison que j’aime pourtant beaucoup, à cause de circonstances systématiquement inopportunes ; pas le temps, pas le bon moment, priorités compliqués à agencer, j’en passe et des pires. Mais cette fois-ci, c’était la bonne : et non seulement je pouvais enfin trouver le temps, le bouquin auquel j’ai dit oui me donnait vraiment bien envie.
Je n’avais pas pu le chroniquer sur le blog à l’époque, faute d’une catégorie idoine, mais j’avais beaucoup aimé le Infiniment de l’autrice du jour, publié chez mes amis de 1115 ; et ça faisait, de fait, un autre petit bout de temps que je voulais lui donner sa chance sur un format plus long.
Et nous y voilà ! Pour une chronique qui va malheureusement aller dans un sens trop commun pour mon esprit de pinailleur semi-professionnel : c’est vraiment super, mais y a quelques détails – surtout un – qui m’ont empêché, à la longue, de vraiment prendre mon pied à la lecture.
Attendez que je vous explique.
Oceano Nox s’ouvre sur une note intra-diégétique de son éditrice, nous expliquant la nature exacte du texte que nous nous apprêtons à lire : c’est la lettre produite par un écrivain – comprendre comptable militaire de la marine – à destination de sa protectrice alors qu’il est retenu en otage par leurs ennemis. Il y raconte comment il a fait la rencontre de l’étrange rescapé d’une épidémie ayant ravagé un navire, prétendant être un dieu exilé sautant de corps en corps au gré des morts de ses hôtes.
C’est classe hein ? Pas étonnant que j’ai eu très envie de lire ce roman. Et ne mégotons pas : conceptuellement parlant, c’est hyper solide. Le dieu perdu sur une terre dont il ignore beaucoup de choses, dont les pouvoirs lui ont été partiellement retirés, obligé de ressentir ce qu’est l’humanité au plus près d’elle, autant victime et potentiellement bourreau que ses hôtes, spectateur privilégié des absurdités de la guerre au milieu de laquelle il est tombé : chef’s kiss. Je passe sur tous les détails techniques, mais y a plein de petites choses créatives qui marchent super bien dans le récit et lui confèrent une atmosphère bien singulière, c’est vraiment bien foutu. Mention spéciale, à cet égard, à l’avant-propos concocté par l’autrice, qui explique très bien sa démarche et ses intentions sans trop en dire du texte à suivre ; le contexte intellectuel de la création du roman lui confère un supplément d’âme très agréable, notamment quand il s’agit d’appréhender les échos historiques les plus familiers de sa fantasy. On sent bien qu’il n’est pas question de faire de l’exotisme ou dans l’allégorie directe, mais juste d’imaginer des cultures autres, même si pour se faire on s’inspire de ce qu’on connait ; dès lors que la démarche est aussi transparente et honnête, ça passe tout seul, d’autant plus quand le travail d’édition intra-diégétique rajoute une couche de complexité et de fluidité à l’ensemble.
Mais alors, c’est quoi mon problème ? Si vous me connaissez bien, vous aurez déjà deviné : c’est un problème formel. Et croyez bien que j’en suis le premier contrit, parce qu’à force, même moi je trouve que ma psycho-rigidité sur ce sujet précis est aussi absurde que pénible.
Demeure que ce roman, c’est une longue lettre, et rien à faire, ça m’agace toujours autant. Je n’arrive toujours pas à me défaire du sentiment poisseux, au fil de ma lecture d’un roman écrit de cette manière, que ça ne fonctionne pas. Alors, certes, je vais reconnaître à Louise Roullier un vrai bon point à ce niveau : ses efforts de cadrage, à ce sujet, sont vraiment top. C’est exactement ce que j’attends d’un roman comme celui-là pour me faire croire à son choix littéraire. L’organisation éditoriale nous offrant un contexte supplémentaire, avec les notes, l’avant propos inséré dans la diégèse, les pauses prises par l’émetteur de la lettre à intervalles réguliers pour nous raconter le contexte de son écriture autant que le récit de celui dont il relaie le récit : je dis oui, je redis oui, et je redis encore oui derrière, c’est exactement ce qu’il me faut pour y croire.
Et pourtant, ça pêche encore trop dans l’exécution pour que je me considère vraiment satisfait. Et j’en suis sincèrement désolé, parce que je sais pertinemment que c’est relativement injuste de ma part. Le fait est que la transcription du récit de notre dieu en exil, je la trouve bien trop écrite ; les dialogues bien typographiés, je n’arrive pas à m’y faire. J’ai beau savoir, et comprendre que c’est une contrainte logique et inévitable, parce qu’un récit entier ciselé à coup d’ellipses et de discours indirect rapporté par une personne tierce, ce serait insupportable, il n’empêche que c’est quand même ça que j’attends vraiment d’un récit structuré comme Oceano Nox. Je ne peux juste pas accepter qu’une lettre de rançon, teintée d’une terrible urgence, prenne autant le temps de faire des jolies phrases et de tout contextualiser avec le soin pris par notre protagoniste-écrivain.
Et à équidistance métaphorique de nos deux piliers conceptuels et formels, se pose à mes yeux la question thématique. Et là c’est encore un peu plus compliqué. Parce que clairement, l’ambition narrative de Louise Roullier, à mes yeux, c’est d’explorer la guerre et ses horreurs à toutes les hauteurs possibles au travers des yeux et des esprits de tou·te·s ses participant·e·s plus ou moins volontaires et impliqué·e·s. La démarche est aussi dénonciatrice que teintée d’une forme de curiosité scientifique, faisant presque du processus de la guerre une entité à part entière, un personnage désincarné, une sorte de monstre de tragédie grecque, un Léviathan dévorant les vies et les esprits. Une démarche, il va sans dire, que j’approuve des deux pouces, et pas seulement parce que ça m’a rappelé La Volonté du Dragon de Lionel Davoust, mais bien parce que c’est une super idée de mise en scène littéraire, vraiment bien représentée par les différents récits humains enchâssés les uns dans les autres, un saut après l’autre. Dès lors qu’on a compris que chaque nouvelle étape dans l’odyssée de notre dieu en exil est une mort de plus, il y a un gros poids d’ironie dramatique dans chaque nouvelle itération, et Louise Roullier a l’immense intelligence de ne rien calibrer d’une façon qui peut nous faire anticiper quoi que ce soit ; le récit est, à sa façon assez haletant et imprévisible.
Et pour autant, je dois bien le dire, je n’ai pas tant été happé que ça. Notez bien, je ne me suis jamais ennuyé, et l’univers concocté par l’autrice est suffisamment riche pour que je me sois senti raisonnablement curieux tout du long. Nan, c’est juste que j’ai trouvé l’ensemble un brin hypertrophié, je crois, ou peut-être un chouïa trop pédestre. On en revient indirectement à mon problème structurel de plus tôt, avec l’impression, parfois, que le texte était un peu trop écrit, pas assez organique. En prenant le temps, comme le fait l’autrice, de bien tout nous expliciter, avec des adresses à l’écrivain de la part du dieu qui lui parle, bien proprement retranscrites dans le flux narratif, avec des petites séquences d’exposition ponctuelles, de bien passer par tous les points possibles du spectre humain de cette guerre stupide – comme toutes les guerres – peut-être que Louise Roullier perd en subtilité et en intensité ce qu’elle gagne en clarté et en équilibre.
Disons que pour tout ce que Oceano Nox jouit d’un style travaillé et qualitatif, je ne suis peut-être pas persuadé qu’une plume aussi élégante s’imposait pour un texte aussi âpre et aux implications aussi glauques ; je me serais sans doute senti bien plus impliqué si j’avais ressenti un sens plus marqué de la tension qui habite les conditions de ses différents personnages. À mes yeux, ça manque juste un chouïa de cohérence, voilà. Y a un décalage entre l’ambiance décrite et la façon de l’écrire. C’est suffisamment léger pour ne pas être choquant ou rédhibitoire, mais ça ne l’est pour autant pas assez à mes yeux pour parvenir à faire l’impasse dessus.
Et puis la fin est peut-être un peu rushée, aussi. Juste un peu. (Je crois que c’est pas la première fois que je fais cette meta-blague, mais je suis désolé, je la trouve vraiment trop drôle.)
En somme : c’est pas toi, Oceano Nox, c’est moi. C’est clairement moi.
J’ai mes petites lubies et pas de bol, le roman est tombé en plein dans la plus irréductible d’entre elles. Il n’empêche que le roman, pour quelqu’un·e pas comme moi, qui aime juste les bonnes histoires bien fichues avec des audaces formelles chouettes, devrait passer un très bon moment. De fait, je fais le type pénible, parce que c’est plus fort que moi, mais le roman, il est vraiment, aussi objectivement que possible, vraiment cool. Son concept est magistral, et globalement fort bien exécuté, avec habileté et malice. Et j’aurais beau souffrir des mes psycho-rigidités bien à moi, vient un moment où il faut aussi savoir se concentrer sur l’essentiel : Louise Roullier a présentement écrit un bon roman. Ce qui n’est pas aussi évident qu’on voudrait nous le faire croire.
Je considère donc que c’est une réussite. À nuancer, certes, mais une réussite avant tout, quand même.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

2 comments on “Oceano Nox, Louise Roullier”