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RL26 #10 Zones à défendre, Bénédicte Dupré la Tour

Zombified – Mad Routine

*Chronique initialement rédigée le 12/07/26*

Je m’attendais absolument pas à rédiger une chronique à propos de ce roman.
Il m’a initialement semblé me donner toutes les raisons de croire que j’allais vite le laisser tomber sans regrets.
Et puis en fait non. Alors on est pas sur un coup de cœur, à vrai dire on est sur un texte que je me verrais difficilement défendre en général, et en particulier dans le contexte de cette Rentrée Littéraire, et je conçois bien qu’une intro pareille à de quoi interroger sur mes motivations et/ou mon esprit critique.
Mais voyez vous, j’essaie toujours de faire une différence entre mon plaisir de lecture, la qualité de ce que je lis, et le potentiel intérêt à discuter ce qui est lu ; c’est pas la même chose. Alors évidemment, l’idéal c’est que les trois coïncident, ce qui donne le cas échéant certains de mes textes favoris de tous les temps. Mais des fois, plus régulièrement, l’équilibre n’est pas parfait, et ça appelle en quelque sorte des arbitrages gustatifs dans ma tête. Dans le contexte présent de la Rentrée, c’est bien le dosage de ces différents éléments qui fait que je choisis ou non de consacrer une chronique complète à un roman ; en mettant évidemment l’accent sur le plaisir et l’envie de promouvoir le texte, quand même. On se respecte un minimum.
Tout ça pour dire, pardon pour l’intro de deux kilomètres – on se refait pas – que Bénédicte Dupré la Tour, avec ce texte, a réussi l’exploit de complètement me confuser quant à mes métriques analytiques habituelles. Et va falloir que je décortique tout ça correctement pour ne pas vous perdre non plus au moment de vous en parler.
Disons schématiquement que le texte est (très) qualitatif, que j’ai plutôt pris du plaisir à le lire, qu’il y a plein de choses à en tirer, mais que je n’arrive pas à savoir, une fois refermé, si je l’ai vraiment aimé. Enfin si, je sais que je l’ai aimé. Mais c’est quand même plus compliqué que ça.
Vous comprenez pourquoi je suis embêté, ou pas ?
Reprenons les choses dans l’ordre.

Clémence, trentenaire, ingénieure de formation chez « BigMama », énorme firme environnementale, revient en France après 5 ans de travail à l’étranger et une rupture difficile, pour piloter un projet de centre de tri des déchets en Eure-et-Loir. Souci, ledit projet doit se situer non loin de la petite ville où réside sa mère, monstre de possessivité ayant viré complotiste et intégriste religieuse, avec laquelle Clémence a un mal monstre à composer. Si on ajoute à ça son frère gauchiste qui se dit écrivain mais ne produit que des poèmes douteux qu’elle a du mal à ne pas considérer comme un parasite, et un contexte politique tendu à cause d’attentats masculinistes, il va sans dire que les perspectives de Clémence sont complexes à appréhender.

Comme toujours dans ces cas là, reprenons les choses dans l’ordre.
Avec ce pitch, j’ai crains le pire. J’en suis pas fier, mais rien qu’avec le nom de son autrice et sa vibe à particule, je m’attendais à un récit bourgeois et déconnecté comme j’en ai beaucoup trop lus ; certainement pas aidé par le résumé concocté par sa maison d’édition, annonçant, je cite : « ce roman […] fait le pari que, en s’assumant comme fiction, la littérature peut encore dire vrai. » Ce genre de promesse de réinvention de l’eau tiède, pour un fan d’Imaginaire comme moi, franchement, c’est pas loin de ce qu’on peut faire de pire pour me donner envie. C’est bien parce que je sais pertinemment le pouvoir évocateur et véridique de la fiction que je ne lis que ça ; il n’y a que la fiction, pour moi, qui peut présenter des situations et leurs implications philosophiques et méta-physiques avec suffisamment de nuances et de complexité pour que j’y crois et que je puisse en retirer quelque chose de tangible. Parce que la fiction – quand bien maniée, évidemment – nous laisse faire le chemin réflexif seul·e, et donc qu’elle nous permet de construire nous même notre édification, contrairement aux essais ou la non-fiction en général, qui ont tendance à être beaucoup plus péremptoires et donc contre-productifs à mes yeux. Mais c’est sans doute une question de câblage, le principe de réactance et la méfiance jouent sans doute un rôle dans cet avis à l’emporte-pièces. C’est évidemment bien plus compliqué que ça, et c’est surtout pas le temps et le lieu pour pontifier là dessus, je m’égare, pardon.
Tout ça pour insister sur l’idée que je me méfiais. Les personnages annoncés comme centraux au récit, les thématiques impliquées par leur simple existence et les dynamiques potentielles nées de leurs exploitations narratives ; il y avait moyen de se casser la gueule, et pas qu’un peu. C’est pas que j’en ai soupé des personnes « raisonnables » qui se placent à l’extrême centre d’un jeu politique fantasmé en fer à cheval où « lézextremes » se rejoignent, mais j’en ai littéralement plein le dos. Les Zadistes et les intégristes religieux ne sont pas les mêmes personnes, ne représentent certainement pas le même niveau de menace, et j’en ai vraiment marre qu’on puisse seulement oser prétendre le contraire. C’était beaucoup trop simple d’imaginer un récit avec notre Clémence comme phare de raison au milieu de la tempête symbolisée par sa famille de cassos dont le ridicule aurait été le terreau parfait à une satire sociale de mauvais goût et à contre-temps de l’histoire contemporaine.
Voilà pour le contexte préalable à ma lecture.

Et donc vous l’aurez compris, si on est là aujourd’hui – et c’est heureux – c’est parce que Bénédicte Dupré la Tour a su faire d’elle-même une excellente avocate et m’a rétamé lors de la tenue du procès d’intentions que j’ai osé lui intenter. (Pfouah la métaphore acrobatique.) J’ai été surpris par le cadrage opéré par l’autrice de Zones à défendre. Certes, on retrouve dans le texte la perspective bourgeoise que je craignais initialement, mais heureusement cadrée exactement de la bonne manière pour ne pas parasiter la narration et gâcher le récit, qui en lui-même, contient les germes d’un paquet de situations et de réflexions potentielles importantes. Et Bénédicte Dupré la Tour a fait le choix d’une distance ironique bien posée ; qui nous montre tout autant les errements intellectuels et moraux de Sylvie, la mère de Clémence, personnage que j’ai adoré détesté ; que la médiocrité arrogante de Tristan, le frangin écrivain- anarchiste-mais-pas-trop, personnification d’une balle pas si perdue que ça envers Alain Damasio ; mais aussi et surtout la totale perdition de Clémence, notre protagoniste qui n’a pas grand chose d’une héroïne, malheureuse comme les pierres à force de vouloir vivre sa vie comme elle croit qu’elle doit la vivre, sans aucun recul sur ses frustrations et l’arnaque complète de sa vie d’adulte.
C’est le premier aspect du roman qui m’a vraiment impressionné, c’est bien la maîtrise du non-dit et l’illustration des évidences au travers de situations qui n’avaient frontalement rien à voir avec ce qu’on devait comprendre, mais qui pour autant, étaient systématiquement limpides.

J’ai, de fait, assez vite compris qu’on était pas là pour identifier un « bon camp » dans la guerre idéologique dépeinte par l’autrice dans son roman ; on était là pour être témoins avant tout, en tout cas c’est comme ça que je l’ai vécu. Zones à défendre, pour l’essentiel, je l’ai lu comme une vivissection d’une époque et d’une société malades, où chaque personnage est autant un personnage désespérément réel qu’un symbole hurlant de basiquement tout ce qui ne va pas dans notre maudit monde. Clémence, aliénée par son travail et ses obligations auto-assenéés, Tristan révolutionnaire de salon hypocrite, Sylvie, pauvre petite vieille paumée qui ne croit tellement plus en rien qu’elle gobe tout, avatar de la haine complotiste : de leurs carambolages systématiques naissent des images terriblement véridiques, effectivement, où chacun·e joue le rôle qu’iel croit devoir jouer selon des valeurs auxquelles iels ne croient que par défaut ou par dépit, rarement avec de la conviction. On est dans la performance permanente des ethos respectifs.
Et je dois bien dire que ça fonctionne. Que ce soient les sms de Sylvie remplis d’émojis en mode balistique, les emportements verbeux de Tristan empoissés d’une syntaxe et d’un lyricisme pédant, les dialogues de sourds, les colères stériles, les renoncements permanents à s’écouter de Clémence : tout ça est, d’une certaine manière, trop vrai pour être beau. Je me suis un peu retrouvé dans certaines de ces scènes, dans cette lassitude de vie face à une société qui a tant échoué à tenir ses promesses qu’on ne sait plus à quoi se raccrocher pour ne pas péter un plomb. L’ironie déployée par Bénédicte Dupré la Tour, soutenue par son féminisme rageur et sa colère larvée, elle fait sens et elle permet de contempler tout ce bordel avec une forme de sérénité qui permet de ne pas juste tout envoyer balader. À l’image d’une Catherine Dufour, finalement, elle se dit que quitte à devoir subir les absurdités du monde, autant en ricaner pour mieux les encaisser et peut-être réussir à en faire quelque chose de positif.

Et ç’aurait été très bien comme ça, je pense, si en plus le roman ne m’avait pas offert un autre motif de satisfaction. Parce que voyez vous, si le roman se concentre sur Clémence et sa perspective, il nous offre aussi, entre chaque chapitre, des interludes. Et ces interludes, je ne vous spoile rien d’important, étant donné leur nature et le titre du roman, sont situés dans une ZAD. Et je crois bien que ces interludes sont ma partie préférée de ce roman, à deux égards.
Le premier c’est le choix très intelligent de la part de l’autrice de drastiquement y changer de mode de narration en même temps qu’elle change de perspective : on quitte le point de vue de Clémence pour s’intéresser à des gens qui sont d’une certaine manière à l’opposé du spectre humain et civilisationnel, et dont le mode de pensée est radicalement différent. C’est tout con, mais vraiment, représenter une telle opposition symbolique directement dans le discours, c’est le genre de manœuvre basique qui me manque dans beaucoup trop de mes lectures. Déjà parce que mécaniquement, on change d’ambiance sans forcément avoir à fournir trop d’efforts « visibles », mais aussi et surtout parce que de façon meta, ça me fait plaisir de me dire que l’autrice derrière les mots que je lis se sent suffisamment investie dans ce qu’elle écrit pour y injecter quelque chose de purement littéraire ; on se fout pas de moi. Et donc, ces interludes, portées par un souffle complètement différent de celui de Clémence, sont bien plus écrites, plus emphatiques, empruntant clairement à un flow très damasien, le citant même nommément histoire qu’on sache bien de quoi on parle et dans quelles dimensions. Mais je vous rassure, moi qui aie appris à détester le style de Walain (si vous savez vous savez) avec le temps et la vacuité grandissante de ses sorties, je trouve que Bénédicte Dupré la Tour canalise extrêmement bien ses ambitions stylistiques, et compensant systématiquement le moindre risque de débordement par une sincérité touchante et une matérialité très lointaine des problèmes évoqués par ailleurs ; d’autant plus que le personnage principal de ces interludes est un type adorable mais taiseux, qui semble réticent à l’idée de s’exprimer. Si j’ai bien compris ce que l’autrice a fait avec lui, je pense que le symbole est parfait.
Et dans la droite continuité de ce premier aspect réussi se situe logiquement le second : le contrepoint de sincérité et d’optimisme que constituent ces interludes au sein d’un récit par ailleurs assez lourd de désespoir. Alors oui, c’est rigolo de ricaner et de pointer du doigt les travers de tout·e eune chacun·e au travers de la satire, quand c’est bien mérité. Et croyez moi, Sylvie, elle mérite : quel personnage formidablement abject, ou l’inverse, je sais pas trop. Mais c’est bien aussi, quand même, de se projeter un peu vers l’avant avec de l’espoir et des raisons de sourire. Je l’ai déjà dit et je le redirai jusqu’à mon dernier souffle : l’écriture d’une oppression ne vaut rien sans l’écriture des conditions de sa libération. C’est aussi là que Bénédicte Dupré la Tour fait très bien le job à mes yeux ; pour ce qu’elle se moque de tout le monde et globalement avec précision et raison, elle ne se trompe pas d’adversaire, ou devrais-je même dire, d’ennemi. Elle équilibre bien les charges et prend aussi le temps, avec nous, d’explorer les mécaniques d’un autre monde possible, à l’envers total de celui de Clémence, histoire de ne pas tomber dans le cynisme absolu qu’une satire comme la sienne pourrait sembler louer autrement. L’autrice ne nous dit pas juste « ce monde est pourri, moquons en nous », elle nous aussi, et surtout « un autre monde est possible, construisons le. » Certes, conceptuellement parlant, c’est ptet’ pas révolutionnaire, mais quand c’est porté par une histoire organique et bien foutue, ça fait toujours plaisir. Voilà.

Et là, si vous avez suivi, vous vous dites que pour un mec qui prétendait dans l’intro que c’était un roman compliqué à chroniquer, ça semble pas compliqué que ça ; je n’ai basiquement formulé que des compliments à son égard, jusqu’ici. Bravo, ça fais plaisir de voir que j’ai affaire à des professionnel·le·s.
Mon (relatif) problème avec Zones à défendre, c’est juste sa fin. Et encore, à peine. Littérairement parlant, je la trouve vraiment super chouette. Bien écrite, déjà, évidemment, à l’aune du reste du roman, jouant avec les perspectives et quelques petites conventions, c’est malin, bien amené, logique, cohérent tout ça. Top. Mais symboliquement parlant, j’avoue que Bénédicte Dupré la Tour fait peut-être un choix ou deux qui me chiffonnent un chouïa. Mon sentiment, c’est que, ayant réussi à éviter les clichés avec beaucoup d’habileté jusque là, les maniant a minima avec malice pour faire illusion, elle avait peut-être l’impression de s’être coincée dans une impasse au moment de conclure, se forçant à tenter un truc peut-être un poil trop acrobatique pour ne pas sacrifier au plus évident d’entre eux. Je ne lui en veux pas, je pense que pour l’essentiel, son choix était le bon et ne gâche en rien l’essentiel des qualités du texte. C’est peut-être juste que dans le choix des mots et de leur signification, arrivée là, elle n’a pas été aussi inspirée que pour le reste du roman, commettant un impair que j’avais été ravi de ne pas avoir pu lui reprocher jusque là ; des éléments qui sonnent comme en dissonance avec le reste de la thèse me semblant avoir été développée jusque là par le roman.
Et encore, je vous dis tout ça, je ne suis même pas sûr de moi. C’est juste qu’il y a une partie de cette conclusion qui me laisse un arrière goût bizarre en travers de la gorge, et je ne suis pas certain de mon interprétation quant à cette gêne, là où d’ordinaire, je peux mettre le doigt dessus plus aisément. Et même si je crois dur comme fer à l’idée que le voyage vaut plus que la destination, il faut aussi bien dire que je suis tout aussi convaincu qu’une fin de texte colore automatiquement tout ce qui est venu avant. Une bonne conclusion, c’est surtout ce qui vient parachever l’œuvre qu’elle représente. Une fin ratée ou en demi-teinte, ça peut être un obstacle à la réussite d’un texte entier. Pas ici, fort heureusement, je me souviens avec trop de plaisir de certaines séquences des interludes, de certains dialogues savoureux ou de certaines passages réussis dans la narration pour me concentrer uniquement sur les doutes induits par la fin concoctée par l’autrice. Mais c’est là, alors c’est là.

Littérairement riche, humainement nourrissant, aussi malin qu’efficace, Zones à défendre me semble bien être un excellent roman, ne prenant pas prétexte de son goût de l’ironie pour être cynique. Bien que dressant un portrait mordant d’une angoisse générationnelle et de ses conséquences mortifères, Bénédicte Dupré la Tour n’oublie pas son optimisme et ses bons sentiments en route, nous offrant une perspective joyeuse au milieu du tourbillon du monde, l’espoir de quelque chose de mieux. Il y a sans doute des choses à discuter autour de ces propositions, mais elles sont là, et elles sont chouettes à explorer, tout en ricanant des malheurs d’un monde qui l’a un peu cherché.
J’ai beau avoir mes réserves, mes doutes et mes questions, je crois bien que j’ai quand même beaucoup aimé ce roman. Ne serait-ce que parce qu’il a tenté quelque chose, avec beaucoup de sincérité, et qu’il a pour l’essentiel réussi. Et ça fait plaisir.
Voilà.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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