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Retour au Goudron #1 – Ultimes sursauts, Infernus Iohannes

Ten Over Ten – Royal Blood (extrait de l’album Dead Company)

Jusqu’à cette année et cette Rentrée Littéraire, très honnêtement je ne connaissais Antoine Volodine que de nom, et de très loin. Et l’évocation de ce nom, en guise d’intro à l’intro de cette chronique, en ne tenant compte que du titre de cette dernière, pourrait bien vous déconcerter, si votre connaissance du monsieur est équivalente à la mienne ; vous apprendrez donc qu’Infernus Iohannes est en fait un hétéronyme, utilisé pour le projet littéraire hors normes que constitue Retour au Goudron.
Conçu comme le chant du cygne du mouvement littéraire du post-exotisme dont Antoine Volodine est historiquement la tête de proue, Retour au Goudron est constitué de 11 livres sortant simultanément chez 11 maisons d’éditions différentes. Oui oui.
Et fort logiquement, ne connaissant pas Antoine Volodine, je ne connais pas non plus le mouvement dont il se réclame ; mais en tant que libraire et passionné de littératures en tous genres, que quelqu’un soit capable de faire sortir autant de bouquins d’un coup chez autant de monde, dans un contexte aussi concurrentiel et tendu que celui d’aujourd’hui… Je me suis dit que le monsieur devait peser. Et puis tout simplement, ça défraie bien trop la chronique pour que je ne sois pas éminemment curieux. Alors je me suis mis en quête de tous ces joyeux petits SP qui vont bien, et j’ai, sans surprise, décidé que tout cela allait passer à la moulinette critique de mon cher blog. Je voulais en être, disons le tout net.
Et nous y voilà.
Bon, full disclosure, par contre : au départ, je voulais vraiment faire tout ça d’un bloc. 11 bouquins, 11 chroniques, dans une période aussi resserrée que possible, histoire de me permettre de vivre l’expérience à fonds, et d’en livrer un ressenti aussi pur que possible. Il s’avère que les circonstances ne m’ont pas aidé, en dépit d’une diligence et d’une insistance peu coutumière de ma part. À l’heure où je commence la rédaction de cette chronique, je n’ai que 9 exemplaires en ma possession, espérant pouvoir mettre la main sur les deux derniers avant la sortie groupée le 27 août, mais mon espoir est mince. Et bien que les différents textes puissent se lire indépendamment sans ordre particulier, il demeure qu’un d’entre eux fait quand même office de conclusion à l’échelle du projet et du post-exotisme en tant que mouvement littéraire ; je vais être obligé de faire preuve de patience dans ma découverte.
Le plan, ça va donc être d’œuvrer par blocs. Genre trois par trois, séléctionnés aléatoirement, avec des petites pauses çà et là, et puis les deux derniers, avec pour finir l’opus dont je sais être programmatiquement le tout dernier ; pour découvrir et explorer exhaustivement ce que veut exprimer ce Retour au Goudron. Et accessoirement me faire un avis sur le travail littéraire d’Antoine Volodine.
Voilà. Désolé pour l’intro trop longue, mais pour une fois, je trouve que j’avais vraiment une excellente excuse.
La question est donc maintenant, avec ces Ultimes sursauts, comment est ce que tout ça s’annonce, dites moi ?
Je ne vais pas mentir, sur la métrique du post-exotisme, génériquement parlant, je ne suis guère avancé. Mais pour le reste, oh mes aïeux que je suis enthousiaste. Le fait est que le présent livre, si j’avais du le lire en isolation totale du projet de son auteur, il m’aurait donné envie d’en apprendre beaucoup plus son travail. Ce qui tombe super bien, du coup.
Bref bref bref : quoi c’est donc ces Ultimes sursauts, et pourquoi c’est très bien ?
Réponse ci-dessous.

Structurellement parlant, c’est on ne peut plus simple : Ultimes sursauts est un fix-up merveilleusement classique. Sept nouvelles – tenant ostensiblement de la fable à morale – indépendantes mais se situant dans la même diegèse unique, partageant des caractéristiques bien marquées, qu’elles soient culturelles, linguistiques ou historiques. Inutile de vous préciser que c’est déjà ma came de base, mais alors quand c’est aussi bien fait qu’ici, rohlala que je me régale. Les échos des Ectoplasmies de Gumuc, je vous dis que ça, quel plaisir.

Le secret, je crois que c’est la synergie entre la constance et la confiance. On est à chaque texte plongé directement dans une sorte de bain poisseux d’absurde angoissant à l’ambiance post-soviétique, qui ne dévie jamais de sa ligne, où la réalité semble tenir du rêve fiévreux où tout fait pourtant inexplicablement sens. Volodine ne nous explique jamais rien, laissant à ses personnages le soin de nous exposer les enjeux généraux et particuliers de leurs univers respectifs, à l’aune du contexte diégetique qui les contient tous. Sans vergogne je l’affirme : c’est brillant d’efficacité et assez renversant dans la maîtrise synthétique. On a beau douter de ce qu’est vraiment le mystérieux Parti qui semble présider à tout ou presque, de la nature ou de la fonction concrète de certains personnages, protagonistes ou non, ou simplement des enjeux de chaque texte, sans parler de leurs prétendues moralités, tout en se demandant à quoi peut bien correspondre le Bardo auquel il est ponctuellement fait référence, a chaque foutue fois, on comprend l’idée, et on embarque dans le délire avec plaisir et adhésion. Une fois c’est fort, sept fois c’est assez prodigieux.

C’est d’autant plus prodigieux qu’en dépit de ce cadre tout à la fois nébuleux et pourtant assez rigide, car régi par des règles dont on devine l’existence plus qu’on en appréhende réellement les contours ou les implications matérielles, les différents récits proposés par l’auteur sont délicieusement variés. Bien que le ton général s’apparente à chaque fois à une sorte d’ironie zen – couronné par les conclusions et morales à la fois douteuses et espiègles concluant chaque texte – on passe par des récits d’horreur, d’espionnage ou de la biographie condensée, jouant sur les registres de genre comme de langue avec une cohérence d’ensemble assez déroutante ; la bizarrerie est paradoxalement incessante à nos yeux sans jamais être notée par les personnages, ou pas là où on s’y attendrait forcément le plus.
C’est le seul point d’accroche thématique qui pour le moment me donne le sentiment de pouvoir envisager de comprendre ce qu’est le post-exotisme ou du moins ce qu’il propose, avec cette impression constante d’un dépaysement étrangement familier, jouant sur tous les codes de l’Imaginaire dans un mélange fantastico-absurdiste allant tellement loin qu’il en revient à toucher la réalité par l’autre bout, même et surtout, oserais-je, quand il se contente de projeter un pan de réalité relativement commun dans un contexte où il n’aurait normalement rien à faire du tout. Pour tout ce que ça me semble extrêmement réussi une fois arrivé au bout de la proposition, je ne peux pas m’empêcher de me dire que c’est terriblement casse-gueule. Et je suis de fait d’autant plus impressionné par le résultat. Combien d’auteurices se seraient vautré·e·s en tentant une variante fantastique ou SF de l’ambiance d’un En attendant Godot (par exemple pas forcément systématiquement pertinent) dans un seul texte en y rajoutant des détails de world-building volontairement nébuleux ? Alors sur sept textes. Voire sur onze livres.

Parce qu’il fut bien dire qu’il y a cette valeur ajoutée là, aussi. Je ne peux pas faire semblant que ce n’est pas là. Il y a un indéniable et puissant vertige à anticiper ce que pourra être ce texte là en relation avec tous les autres du projet, et tous les autres du projet en relation avec eux-mêmes et celui-ci. Pour peu que se dévoile patiemment ou malicieusement – ou les deux – un univers aussi complexe et riche que ce que suggèrent déjà ces Ultimes sursauts, et on tiendra effectivement un monument littéraire aussi rare que puissant. Je ne peux que deviner, évidemment, après une seule incursion dans ce monde littéraire bien étrange, mais l’impression qui domine pour le moment, c’est celle de l’aménagement d’une sorte d’espace liminal fourre-tout où tout peut exister de toutes les façons sans jamais sembler incohérent ou étranger. Pre/Post/Peri/Meta apocalyptique ? On s’en fout : l’ambition et la promesse me semblent merveilleuses d’audace et d’insolence.

Je vais jouer la circonspection et la raison et je vais m’arrêter là histoire d’éventuellement en garder sous le coude pour plus tard. C’est pas que j’ai encore 10 bouquins à lire pour avoir une idée générale du projet, mais j’ai encore 10 bouquins à lire pour avoir une idée générale du projet. Et j’en suis très heureux, clairement. C’est riche, dense, déroutant, enthousiasmant ; j’oserais carrément dire que c’est assez brillant. Et d’une façon gigogne assez amusante, même si je n’avais du lire de ce fix-up que ses nouvelles Galabrine et Papoose, j’aurais pu faire preuve d’une joie aussi communicative et volontiers prosélyte. Des nouvelles qui donnent envie toutes seules, qui donnent encore plus envie une fois liées les unes aux autres, et dont les liens entre elles d’un bloc à un à un autre, je suis prêt à le parier, vont également fournir bon nombre de motifs de satisfaction.
Que demande le peuple ?
La suite, c’est évident.
À très vite, donc.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

2 comments on “Retour au Goudron #1 – Ultimes sursauts, Infernus Iohannes”

  1. Avatar de Noob Noob dit :

    Voilà qui éveille la curiosité ! Merci pour la chronique. 🙂

    Aimé par 1 personne

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