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RL26 #12 Ce qui se joue, Caroline Hinault

DIVINE – Stray Kids (extrait de l’EP DO IT)

*Chronique initialement rédigée le 21/07/26*

Ce roman est le dernier que j’ai lu dans la longue série de tous mes SP pour cette Rentrée Littéraire. Il est possible que j’en récupère quelques autres avant la date fatidique – en dehors du projet Retour au Goudron, mais nous y reviendrons en temps et en heure – et je trouve que c’est un symbole très heureux.
D’abord parce que je l’ai beaucoup aimé, ce qui me paraît important pour boucler un pan très important de mon retour au métier de libraire : j’aurais été très amer de « finir » mon exploration du plus gros événement de Littérature Générale de notre pays sur une note négative, surtout en considérant à quel point j’étais circonspect au moment de m’y attaquer.
Mais aussi et surtout parce que ce bouquin me semble être un des plus pertinents de tous ceux que j’ai lus jusqu’ici cette année, un de ceux qui résonnent le plus avec notre maudit zeitgeist ; à tout le moins, c’est celui qui je pense, jusque là, m’a le plus touché.
Formellement et conceptuellement, Ce qui se joue est un texte délicieusement riche et flamboyant et un magnifique effort littéraire. Je vais galérer à en parler justement, à verbaliser correctement mon ressenti mais je suis ravi de seulement d’appréhender l’exercice.
Alors à l’attaque.

Dans un futur proche, le corps enseignant français est subitement frappé par une étrange épidémie d’un mal qui sera bientôt baptisé le fatum ; toutes ses victimes, après une période d’incubation traumatisante, sont frappées d’aphasie, et deviennent incapable d’exercer leur métier, et a fortiori de retrouver une place dans la société, inaptes à quoi que ce soit. Martial Reverdy, fonctionnaire au ministère de l’Education Nationale, est envoyé sur le terrain pour enquêter sur les potentielles origines de la maladie et, éventuellement, son remède. Il est notamment détaché dans un lycée normand, foyer du patient zéro, dans la classe de Monia Boukary, pétulante et combative prof de français, qui jusqu’ici semble immunisée au mal qui frappe certain·e·s de ses collègues.

Lors de sa présentation, cet ouvrage m’avait particulièrement donné envie pour deux raisons.
D’abord sa promesse structurelle ; Caroline Hinault, dans ce roman, multiplie les formes textuelles. Elle va du roman à la nouvelle en passant par le théâtre ou la poésie, adaptant son expression aux nécessités de sa narration. Et effectivement, ça marche super bien : bien que dans l’ensemble, Ce qui se joue tienne essentiellement du roman, émaillé seulement de quelques bouleversements stylistiques réguliers, le contrat est rempli. D’autant mieux rempli que les choix de changement d’expression opérés par l’autrice ne sont rien d’autre qu’opportuns, se liant notamment aux exercices et séquences de vies des élèves de Mme Boukary pour en extraire au mieux la substantifique moëlle et ciseler le rythme de l’ensemble. C’est extrêmement rafraîchissant de lire un bouquin aussi maîtrisé dans son aspect formel, jouant et s’amusant de ses propres contraintes, usant par exemple de jargon technique comme titres de chapitres et semant des indices de compréhension au fil de la progression de son histoire dans les cours de sa prof de français, parlant autant à ses élèves qu’à ceux qui subsistent à l’intérieur de cielles qui la lisent faire cours.
Deuxième raison qui m’avait rendu curieux : bah c’est de la SF, ce bouquin, dites. Alors oui, pas de la SF super technique, pas de la SF spectaculaire, de la SF plus teintée de fantastique qu’autre chose, certes, de la SF du sous-genre anticipation, celui qui se camoufle le mieux en blanche, effectivement, mais de la SF quand même. Une maladie mystérieuse s’attaque à une part donnée de la population, et on en étudie les éventuelles causes et surtout les ramifications à l’échelle du pays touché ; on est tout à fait dans une part de la SF que j’aime particulièrement, la SF où « Science » signifie « Sciences Humaines ». Alors oui, clairement, je ne me fais pas d’illusions, l’ambition de Caroline Hinault avec son fatum, elle est plus symbolique qu’autre chose, et au travers de son prisme, elle compte surtout exagérer les travers de la société qu’elle observe aujourd’hui, elle prêche clairement pour sa paroisse, étant elle-même prof. Mais n’empêche que son roman assume la projection et la part fictionnelle de ce dernier, et essaie de faire le pas de côté essentiel à la bonne appréhension des problématiques qu’elle explore dans ce texte. Et je trouve ça cool, voilà.

Mais quand j’ai dit tout ça, j’ai pas dit grand chose. Ce qui se joue jouit effectivement de beaucoup de qualités formelles et de quelques qualités conceptuelles qui lui permettraient de sortir du lot, de base. Mais ce ne sont pas ces dernières qui m’ont convaincu au point d’exprimer l’enthousiasme qu’on peut retrouver dans l’introduction de cette chronique. Pas sans à-propos, et avec une ironie dramatique plus réjouissante que d’habitude, ce dont ce roman ne manque pas, c’est de sens.
Caroline Hinault est prof de littérature, et ça se sent, évidemment. Pas tant sous la forme d’un quelconque corporatisme inopportun ou malvenu, même si bien entendu, on capte assez vite que son vécu irrigue une bonne partie de sa fiction, qui pour une bonne partie, ne doit pas tant en être que ça. Toute l’intelligence de l’autrice, dans ce texte, c’est, comme souvent pour provoquer mon adhésion, de trouver la bonne distance pour raconter ce qui doit l’être : certes, Mme Boukary est une héroïne au sens large du terme – et quelle héroïne ! – mais elle n’est pas pour autant notre protagoniste ou l’absolu centre de notre attention. Elle n’est pas présentée, il me semble, comme une prof unique parmi une multitude d’autres profs médiocres qui ne sauraient pas comme elle toucher l’âme de ses élèves ; même si bon, ne nous mentons pas, elle est un chouïa idéalisée, mais nous y reviendrons, je pense qu’ici c’est pour le mieux.
Toute la force de ce texte, je pense, c’est bien de profiter de son jeu formel pour nous montrer un paysage collectif et un système faisant pression dessus ; la figure du prof n’est pas héroïsée, elle est ramenée à ses fonctions premières et à ses contraintes de fonctionnement. Le fatum, comme je le disais, est, de façon très transparente, un symbole, une force utile à la démonstration poussée par le roman, une représentation finalement assez littérale de l’abandon, de la fatigue d’une profession poussée à bout par des gouvernements successifs ne voyant en elle qu’un ennemi à combattre et à dissoudre sournoisement.

C’est pour ça que la forme d’idéalisation de Mme Boukary opérée par Caroline Hinault me convient complètement. Déjà parce que d’une certaine manière, j’ai connu des profs comme elle, peu ou prou de sa qualité, doué·e·s de la même capacité de transmission de la fièvre littéraire – I mean, look at me – engagé·e·s de la même manière dans leur vocation, aussi convaincu·e·s que persuadé·e·s de l’importance de leur métier et de leur mission, débordant de l’envie s’enseigner. Ensuite, parce que si, à l’image de leur personnage, les discours tenus par Mme Boukary peuvent être un petit peu too much par moments, il n’empêche qu’ils portent. Et si je suis capable d’accepter l’existence d’une maladie au mode de transmission nébuleux faisant entendre à ses malades la Marche Funèbre de Chopin pendant des jours entiers puis les frappant d’aphasie, je peux largement accepter qu’une prof de français un peu fantasque et diablement passionnée puisse tenir des discours enflammés au ton un tantinet trop lyrique : c’est le jeu.
D’autant plus que ses démonstrations sont impeccables et rappellent en effet l’importance et le bien fondé du travail éducatif auquel tou·te·s les élèves du monde devraient avoir droit, avec une concision et un panache qui aident franchement à taper en plein cœur de la cible.
Je vais vous dire. Y a une séquence du roman Peste de Chuck Palahniuk qui me revient ponctuellement en tête. Son personnage y plonge la main dans un terrier de bestioles pour se faire mordre et piquer par tout ce qui s’y trouve. Il ressort son bras couturé de blessures variables, le sang épaissi de divers venins auquel il est plus ou moins immunisé, parce que. Et il dit, quand on l’interroge sur le pourquoi : « c’est ça qu’on devrait ressentir à la messe ». Alors c’est du Palanhiuk, c’est provoc’, un peu edgy, tout ça, évidemment. Mais y a une part de vérité là dedans, un truc qui m’a toujours parlé. Quand je me repense au caractère un peu sacré que peut revêtir l’enseignement, au rituel de la salle de classe, à la beauté d’une écoute collective face à eune prof à l’aise et bien lancé·e, à certains moments d’épiphanie de nos vies, avant que la vie d’adulte nous bouffe tout cru et nous fasse perdre notre sens de l’émerveillement et l’espèce d’illusion mêlée de certitude que ce qu’on nous apprend va nous servir…
Ouais. C’est un peu ça qu’on devrait ressentir en cours. Tout le temps. En dehors des cours aussi, d’ailleurs.
Ce qui se joue ne se joue pas que dans l’espace temps de la classe, fort justement ; l’enjeu en déborde et s’insinue dans le reste de la société.

Alors ouais, y a des profs moins bons, moins impliqués que d’autres, moins chanceux quant à leur capacité à nous atteindre, à nous faire croire/comprendre qu’iels sont là pour notre bien et rien d’autre, qu’iels sont dans cette salle, avec nous, pour les bonnes raisons et avec les bonnes intentions. Mais de la même manière que tous les élèves ne savent pas non plus forcément se rendre disponible. Eventuellement parce qu’on ne leur a pas appris, ou pire, parce qu’on leur a désappris, à coup de mauvaises expériences, à cause d’un environnement familial toxique ou défavorable, ou que sais-je encore.
Toute la force de Ce qui se joue, c’est précisément de montrer/raconter tout ça. De ne pas se concentrer sur une seule condition, sur un seul pan social, sur une seule idée. À l’image de son éclatement formel, on a une mosaïque humaine qui se dessine sous nos yeux, dressant une multitude de portraits avec une efficacité aussi redoutable que sa tendresse est désarmante. Ç’aurait pu n’être qu’un bilan amer et lucide sur la condition professorale dans un pays malade qui déteste tellement ses enfants qu’elle veut en faire des adultes trop vite et en finit par maltraiter ses adultes en les traitant précisément comme ses enfants ; ç’aurait pu n’être une sorte d’ouroboros de malheur et de productivisme forcené.
Sauf que non. Tout en nous décrivant au travers de son allégorie les conséquences profondément délétères d’une insistance fanatique dans la voie qui nous est actuellement promise et imposée, Caroline Hinault nous montre, comme il se doit, une autre voie, un autre chemin, bien au delà de la seule Education Nationale. C’est ce qui rend ce roman réjouissant en dépit de son contexte affreux : il se concentre sur la joie. Nous rappelle l’importance majeure du plaisir dans la culture et le partage de cette dernière. Mme Boukary n’est pas tant une bonne prof parce qu’elle est douée avec les mots et sort de très jolies phrases remplies de mots qui sonnent bien. Elle est une bonne prof parce qu’elle kiffe ça, et que c’est contagieux, bordel. Et je me dis que si Caroline Hinault parvient à injecter seulement le quart de ce qu’elle a mis dans son héroïne dans ses propres cours, ses élèves sont fort chanceux·ses.

Et au diable les efforts analytiques, au bout d’un moment : j’ai pris mon pied, et c’est sans doute pas plus compliqué que ça. Ce roman est drôle, touchant, intelligent, il m’a mis au bord des larmes dans sa séquence la plus chargée en émotion – et pour moi ça veut dire ce que ça veut dire – mais surtout, surtout, il maîtrise parfaitement les limites de sa diégèse et de ses ambitions. Ce que je veux dire par là, c’est que pour un roman aussi clairement et légitimement chargé en fiel envers les décideurs gouvernementaux ayant pourri et laissé pourrir la situation de l’Education Nationale en France depuis des décennies – et par là même celle du langage et de son usage commun – Ce qui se joue parvient à ne pas se vautrer dans sa fort légitime aigreur. L’état des lieux est dressé et bien dressé, cliniquement, avec précision et exigence, mais prend surtout le temps de montrer que tout n’est pas perdu. Ça me paraît essentiel, pour ne pas dire vital. Parce qu’à l’image d’un bon cours, il est important de ménager des espaces de légèreté autour des instance d’apprentissage, pour laisser reposer les choses et ne pas rendre la démonstration indigeste. Caroline Hinault gère parfaitement son équation littéraire, prenant son sujet au sérieux sans le sacraliser ni oublier la matérialité de ses enjeux.
Ce roman est tout sauf indigeste ; il est lumineux et léger. Ce qui ne l’empêche certainement pas d’être féroce et mordant quand le besoin s’en fait sentir.
Et c’est pour ça que j’aimerais lui prédire un grand avenir ; je pense qu’il dit ce qu’il faut dire, de la bonne manière, à un moment idéal pour le dire avec force et conviction. Tout en contenant en lui-même les éléments de sa propre démonstration. L’incarnation littéraire d’un cercle vertueux.
Excellent roman. Formidable texte.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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