
Tumbleweed – twen (extrait de l’album Fate Euphoric)
L’intro première ayant été faite en long en large et en travers lors de la première occurrence de cette exploration du projet Retour au Goudron, on va pouvoir enfin faire un peu plus court. Plus besoin de contexte ou d’explications préalables pour le moment. On sait pourquoi on est là, attaquons.
Ce deuxième essai n’est pas aussi concluant que le premier, intrinsèquement. Mais c’est chouette quand même, et ça ne réduit en rien ma curiosité ou mon enthousiasme pour le reste des propositions d’Antoine Volodine/Infernus Iohannes à venir. Au contraire, oserais-je même.
Explications.
Une métrique qu’on ignore toujours un peu trop à mes yeux quand il s’agit d’exprimer un jugement artistique, c’est l’effet de surprise. Je pense sincèrement que certaines œuvres, à qualités peu ou prou égales, ne marquent pas forcément autant leurs spectateurices respectives uniquement parce qu’elles n’arrivent pas au même moment et nuancées par des bagages différents chez chacun ou chacune. Cet enfonçage de portes ouvertes pour dire que mon relatif manque de fièvre au moment de parler de Défections et Cie est très probablement dû au fait que je l’ai enchainé juste derrière Ultimes Sursauts ; et qu’il s’avère cruellement que le premier ne m’a pas autant surpris – et donc séduit – que le second. Et même si je pense sincèrement, en y réfléchissant, que le présent texte n’est pas aussi bon que le précédent dans mon expérience de ce Retour au Goudron, ou qu’a minima il ne titille pas les mêmes zones à plaisir de mon cortex littéraire avec autant de zèle, je ne veux pas me voiler la face et risquer l’erreur de bonne foi.
Ça se voit que j’essaie de gagner du temps ou pas ?
Bon, sincèrement, je pense – j’espère – que c’est juste pas de chance niveau timing ou choix d’enchaînement dans l’exploration du projet dans son ensemble ; un deuxième fix-up, à la suite du premier, c’était pas idéal. Déjà pour la simple répétition structurelle, parce que ça crée un certain et regrettable sentiment de monotonie qui ne sied guère, je trouve, à l’audace conceptuelle de l’ensemble ; surtout quand les sept textes qui composent le présent ouvrage sont tous découpés en trois parties et que le rythme général est marqué par un côté nettement plus lancinant, empoissé d’une certaine mélancolie.
Ce qui est initialement assez chouette, parce que ça apporte un vrai effet de contraste avec le volume d’avant pour moi ; on passe d’un niveau assez élevé d’ironie marqué par un registre distant et une perspective externe, à une focalisation interne empoissée d’une puissante mélancolie plus tragique. C’est juste dommage de constater, tout à mon obsession de l’unité de perspective, que sur la fin du « recueil », tout en gardant le ton général, on repasse sur une focalisation externe ; j’aurais peut-être apprécié que cette itération parvienne à faire preuve de la même consistance que la précédente, histoire de me donner le sentiment d’une personnalité bien distincte à l’aune de chaque tome du projet.
Alors après, je dis ça, c’est pas comme si Défections et Cie ne faisait pas preuve d’une certaine singularité quand même. À l’instar d’Ultimes Sursauts qui a un fil narratif commun entre tous ses textes – chutchut pas de spoil – le présent volume joue aussi, évidemment, sur sa propre continuité interne, en dépit de la variété thématique et narrative des différents textes qui le constituent. C’est aussi pour ça que je me sens obligé de compenser ma (très) relative déception face à cette nouvelle proposition à bases de nouvelles en non sequitur, si j’ose dire ; s’il y a clairement une dimension frustrante dans la façon de fonctionner de ces récits, c’est clairement voulu, et surtout ça exprime quelque chose de vraiment intéressant. C’est juste que c’est excessivement déroutant, parce qu’aussi inhabituel qu’inattendu, même en tenant compte de ma maigre expérience du travail de Volodine, en général et dans le cadre de ce projet en particulier. Et puis ça reste très bien écrit, mine de rien, ça aide beaucoup à faire passer la pilule de la confusion ; tous les textes jouissent d’une certaine qualité hypnotique, ne me laissant jamais seulement envisager l’idée de lire en diagonale ou de passer au texte suivant en laissant la moindre miette en plan. Toujours, il fallait que je sache, que j’ai le fin mot de l’histoire. Je ne vais pas me vanter en disant que je l’ai toujours eu, mais l’auteur ne m’a jamais donné l’impression de se foutre de moi pour autant, parce que même dans les zones d’ombre qu’il aménage, je devine un aspect ludique et malicieux, des éléments d’un jeu de pistes que je n’ai juste pas encore complètement rassemblés.
Et c’est là qu’on peut se rabattre – enfin – sur l’aspect le plus important de ce Défections et Cie, je crois, au moins à mes yeux à moi, dans l’optique de ma découverte de Retour au goudron : son appréhension du concept du Bardo. Si je m’étais déjà familiarisé à l’idée avec Ultimes Sursauts, sans vraiment en comprendre les implications pratiques et matérielles, le présent texte fournit vraiment toutes les clés essentielles, assez frontalement. Alors évidemment, je ne vais pas gâcher l’exercice pour cielles qui voudront faire l’expérience iels-mêmes, donc je n’en dirais guère plus. Mais le fait est que maintenant, je sais nettement plus clairement comment fonctionne la mécanique centrale au fonctionnement narratif de tout le projet Retour au goudron, ce qui est très chouette, d’autant plus que la mécanique en question est assez formidable, et ouvre les portes à un tout un tas de possibilités vertigineuses. C’est d’autant plus gratifiant que je n’ai déjà plus aucune raison de douter d’Antoine Volodine en tant qu’auteur pour exploiter son concept à fond et en extraire la substantifique moëlle. Alors oui, ce côté un peu plus explicatif, expositionnel et pédagogue de Défections et Cie explique sans doute ma réserve à son sujet ; je préfère ne pas être trop pris par la main. J’admettrais à cet égard avoir préféré la deuxième partie du « recueil » à la première, fournissant avec En mémoire de Sonia Volkova et En partance vers Fanny notamment, des textes tenant mieux sur leurs jambes respectives en isolation du projet dans son ensemble.
Donc voilà. Pris tout seul, ce bouquin m’aurait sans doute laissé un peu sur le bord de la route, et je l’aurais trouvé un peu trop seul dans son délire, malgré quelques fulgurances conceptuelles. Intriguant mais pas enthousiasmant, quoi. Appréhendé dans le flux du Retour au goudron, évidemment, c’est différent. Si je persiste à penser que les textes ne sont pas extraordinaires en isolation, leur participation à la compréhension globale du projet est clairement essentielle. Et j’en suis extrêmement content, parce que ça prouve dès maintenant que la démarche n’est pas égoïste, ni hermétique, ce que je pense être vital pour sa réussite. Antoine Volodine a des choses à dire, et il tient absolument à ce qu’on puisse le suivre au fil de tous les détours de son discours.
Dont acte. J’ai bien lu, j’ai bien retenu, je suis prêt pour la suite. Et bien chaud, je ne vous le cache pas.
Numéro trois, me voilà.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
