
Čovjek Zvani Činjenica – Zoster (extrait de l’album Najgori)
*Chronique initialement rédigée le 06/06/2026*
En attaquant la rédaction de cette recension, je me rends compte que tout à mon enthousiasme envers mes premières lectures de la rentrée littéraire, je n’ai pas fait attention à l’ordre de sortie des bouquins que je lis. Ce qui pourrait paraître un détail tout à fait anodin, pour ne pas dire superfétatoire, mais qui n’en est de fait absolument pas le cas. Parce que figurez vous que je me suis dit qu’il serait plus logique et profitable pour tout le monde que je rédige mes chroniques dans l’ordre de mes lectures, certes, mais surtout que je les sorte concomitamment avec les sorties des bouquins qu’elles concernent. Et c’est assez rigolo, mais cette présente chronique sortira avant au moins deux autres chroniques qui ont déjà été écrites précédemment, dans lesquelles je dis des trucs de mon rapport à tout l’exercice auquel je suis en train de me livrer, et qui ne vit probablement que ses débuts, à l’heure où je vous parle. Et qui sera probablement bien terminé au moment où vous me lirez.
De quoi se filer des nœuds au cerveau.
Le plus simple que je puisse faire, à ce stade, c’est juste oublier que je me suis vautré, et suivre mon instinct ; on verra bien ce que ça donne, et si mon fidèle *tousse* lectorat saura assembler ou non les pièces de ce puzzle qui mérite à peine d’être assemblé.
Bref !
Je ne connaissais Philippe Jaenada que de nom avant d’entamer ce bouquin, tout béotien de la littérature générale que je suis. Et en dépit de la fort agréable présentation de son travail lors de la petite sauterie de Rentrée Littéraire Flammarion à laquelle j’ai été convié (et je les remercie chaleureusement), je vais confesser que j’ai commencé ce roman de 520 belles pages avec la conviction qu’en dépit de toutes ses potentielles qualités, il allait être très vite abandonné, rejoignant la pile des bouquins découverts pour le travail ; sans acrimonie mais avec suffisamment d’éléments pour pouvoir le présenter honnêtement à une clientèle curieuse sans trop « perdre » de mon précieux temps.
Sauf que vous avez lu le titre de cette chronique, et vous êtes pas idiot·e·s : le roman je l’ai fini. Eh oui.
Parce que c’était vachement bien, eh oui.
Le 6 Septembre 1949, une jeune femme alors inconnue mais très vite identifiée comme Louise Cansot, est retrouvée morte dans des circonstances étranges sur le quai de Javel, à Paris ; l’enquête sur son meurtre sera finalement classée au bout de 6 mois, faut de suspect convaincant et de preuves suffisantes.
75 ans plus tard, Philippe Jaenada reprend le dossier et s’inspire des méthodes du légendaire Maigret pour tenter de résoudre l’affaire, à l’aide de ses soutiens aux Archives parisiennes et d’un flair qu’il espère hérité du héros de Simenon.
Et il y arrive.
J’avoue, la promesse est alléchante. Je suis pas exceptionnellement fan des true crime et autres reprises d’enquêtes irrésolues, même si je m’y adonne de temps en temps, parce qu’arrive toujours un moment où je suis mal à l’aise vis-à-vis de mon propre rapport au morbide et au sensationnalisme qui peuvent se glisser dans les failles d’un divertissement trop souvent amoral. Et puis aussi parce que trop régulièrement, finalement, la solution des énigmes qu’on nous présente se résume au fait que les flics n’ont pas fait leur taff correctement, et que c’est un sale type vaguement trop chanceux à l’aune de sa crasse mentale – masculin générique volontaire – qui a fait le coup. Disons que ça manque un peu d’originalité et de personnalité, à terme, égoïstement parlant.
Mais j’avoue, là, bon, y a ma petite corde littéraire/nostalgique qui vibre, en lisant ce pitch. J’ai pas lu une seule ligne de Simenon de ma vie, mais j’ai tout de même un souvenir assez ému des après-midi de dimanche rythmés par la voix profonde du Maigret de Bruno Crémer, aussi flou soit-il. Disons qu’à minima, moi qui adore la figure littéraire du détective privé, je me retrouve dans la démarche de Philippe Jaenada ; et le peu que j’ai pu voir et entendre de lui lors de sa présentation de son roman me donnent confiance sur sa sincérité et le sérieux qu’il a mis dans son travail. Il ne ment pas et admet avoir d’abord et avant tout voulu écrire un roman intéressant, ne se pose pas en sauveur, ni en redresseur de torts, avec une certaine humilité dans la certitude de sa conclusion ; y a une fraîcheur dans le ton et dans l’attitude qui donne confiance. Alors je me suis lancé.
Et ce que j’ai découvert m’a énormément surpris : d’abord et avant tout un auteur excessivement sympathique. On parlera plus tard de l’enquête en elle-même, en dépit de son statut central à l’existence même de ce roman ; Philippe Jaenada m’a très vite convaincu d’être le genre de plume qui pourrait bien me raconter n’importe quoi que j’aurais envie de la lire tant qu’on m’en donne l’opportunité. Ça pourrait être sa truculence aussi ponctuellement potache que régulièrement bon enfant et toujours en contrôle parfait du rythme, comme ça pourrait être la maîtrise impeccable des incises et autres parenthèses (surtout les parenthèses), aussi foutraques que délicieusement joueuses, ou encore les digressions sachant être déroutantes et savoureuses à la fois : c’est évidemment la synergie de l’ensemble qui donne toute sa saveur à un tel ouvrage.
Certes, j’ai passé les pages sans jamais lutter pour connaître la teneur du destin tragique de Louise Consot, j’avais autant envie de découvrir ce qu’on savait du drame de sa mort que la théorie qu’avait échafaudée l’auteur ; mais j’avoue que ce qui m’a le plus régalé, c’est bien sa gouaille et son art de raconter des conneries aux moments où on s’y attend le moins avec un style aussi sobre que flamboyant (si, c’est possible). Philippe Jaenada n’en fait jamais des caisses, mais son timing est quasi systématiquement impeccable ; et son auto-dérision comme sa capacité à ne pas se prendre au sérieux tout en faisant les choses extrêmement sérieusement quand ça s’impose font que le récit file droit tout en faisant des zig-zags incessants, c’est assez prodigieux.
Et de fait, prodigieux, c’est le mot ; parce qu’avec un tel paragraphe, en dépit de mes compliments initiaux, vous pourriez vous dire que ce roman ressemble à une farce de mauvais goût montée sur les fondations d’un drame innommable ; et on serait bien d’accord, ce serait la honte absolue. 75 ans d’écart ne fournissent certainement pas une excuse clé en mains pour trivialiser un meurtre affreux et faire des blagues. Et de fait, c’est bien l’autre aspect de ce roman qui m’impressionne beaucoup : il ne sombre jamais dans le voyeurisme ou le sensationnalisme, pas plus qu’il n’oublie de bien mettre en lumière les manquements sociaux et politiques qui ont pu mener à la mort de Louise Cansot. C’est d’ailleurs l’autre pan de la personnalité de Philippe Jaenada qui ressort de ce roman et qui me fait déjà beaucoup l’apprécier ; l’ensemble de sa démarche est formidablement transparent, le montrant dans ses atours les plus humbles et discrets, en plus d’être fort rigolo et incroyablement bosseur (bon sang que le travail de dépiautage et de recoupage des archives a dû être un enfer).
S’il se met effectivement en scène régulièrement au fil du roman, ce n’est jamais avec une volonté de se faire mousser ou de se vanter, mais bien au contraire de mettre en lumière les personnes qui l’entourent, l’aident et le soutiennent, avec une tendresse et une bienveillance qui filent le sourire à chaque fois, à l’instar de la majorité des vannes tentées, qui font toujours mouche ou presque, et m’ont fait joyeusement glousser plus souvent qu’à mon tour.
Alors bon, si on veut jouer les pinailleurs, je mettrais quand même deux petits bémols à l’ensemble : d’un côté, quelques petites longueurs, tout de même, surtout sur la fin – genre dernier tiers – alors que la conclusion se profile. Quelques digressions qui à ce moment là semblent un peu superflues et confusent plus qu’autre chose, même si dans l’optique générale du portrait général d’une époque, d’un quartier et d’une culture, ça reste quand même pertinent ; c’est juste qu’après avoir lu tout le compte-rendu des faits, on veut la solution de l’énigme, quand même, et la tension devient moins supportable que dans le reste de l’ouvrage.
Et de l’autre, mon unique véritable reproche : les deux usages de l’IA narrés dans le roman. Certes, ce n’est que pour des détails, c’est fait avec beaucoup d’ironie et de distance critique, et on sent bien que la totalité du bouquin n’est bien que le fruit artisanal d’un travail 100% humain, du sang de la sueur et quelques larmes, mais quand même, mince. L’auteur lui-même doit bien réaliser que les recherches qu’il mène avec cet outil du diable auraient pu être menées autrement, le qualifiant de dangereux et stupide ; considérant ce qui est désormais su des LLM, et qui devait déjà l’être un peu à l’époque de la rédaction de ce texte – qui a commencé quelque chose comme deux ans avant sa sortie en aout 2026 si je ne dis pas de bêtise – ça fait quand même tâche sur un tableau par ailleurs immaculé à mes yeux. Je trouve ça juste couillon, mais je me serais trouvé malhonnête de ne pas le mentionner.
Toujours est-il que cette découverte de Philippe Jaenada est une belle, très belle découverte. Stylistiquement et humainement, j’ai l’impression d’avoir rencontré un nouveau copain, avec qui j’ai envie de passer du temps, pour mieux le découvrir.
Ce roman enquête est une réussite à tous les niveaux : on y passe un excellent moment de lecture, dense et digeste, on apprend plein de trucs sur le Paris d’après-guerre, ses mœurs et ses habitant·e·s, sans que jamais la légèreté de la personnalité de l’auteur ne prenne le pas sur la gravité des sujets qu’il aborde, ou que cette dernière n’étouffe la joie de vivre et d’aimer qui imprime bon nombre des pages les plus contemporaines du texte. C’est très cool.
Du temps très bien employé, ces 520 pages.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
