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RL26 #11 Quand vient la tempête, Karen Russell

BURY YOU – grandson (extrait de l’album INERTIA)

*Chronique initialement rédigée le 19/07/26*

Je n’ai jamais eu autre chose que de bons échos à propos de la collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel. Mais des échos seulement, parce que bon, la littérature générale et moi, c’est compliqué, et que je n’ai jamais vraiment eu l’occasion de tenter le coup ; on m’avait aussi dit beaucoup de bien de plein d’autres collections, et j’ai été très déçu à plus d’une reprise face à des récits qui pourtant faisaient et font encore l’unanimité par ailleurs, y compris en Imaginaire.
Mais bon voilà, cette Rentrée Littéraire, si ce n’était pas pour moi l’occasion de tenter des trucs, je vois pas ce que ç’aurait pu être d’autre. Et donc quand ma représentante Albin Michel – que je salue très chaleureusement – m’a proposé des SP du présent ouvrage – et d’un autre que j’ai pas encore reçu – je n’ai pas hésité longtemps. Non seulement parce que les bouquins gratuits ça ne se refuse pas, encore moins dans ce contexte, mais aussi et surtout parce qu’elle faisait preuve d’un enthousiasme qui m’a donné confiance.
Oh boy que nous avons conjointement eu le nez creux ; elle en pensant que ça pourrait me plaire, et moi en pensant qu’elle avait raison.
Disons le tout net : si à cause de sensibilités toutes personnelles Quand vient la tempête n’est probablement pas mon texte favori de cette Rentrée, se contentant d’un médiocre top 5 – humour – je pense quand même sans mal, à ce stade final de mon exploration, qu’il fait partie des tous meilleurs de ce qui a pu sortir cette année. A minima des plus marquants.
Et je m’en vais vous expliquer pourquoi.

Années 30, Nebraska. Dans la petite ville d’Uz, déjà ravagée par la Grande Dépression et les difficultés de la vie rurale aux États-Unis, a lieu une grande tempête de poussière, si terrible qu’elle baptise vite le jour de son apparition le « Black Sunday », et qu’elle empire encore la situation complexe de ses habitant·e·s. Il y a l’Antidote, sorcière des plaines locale, subitement incapable de restituer les souvenirs que ses clients lui ont confiés pour s’alléger ; il y a Dell, jeune prodige du basket féminin, qui lutte pour pouvoir tenir son équipe ensemble ; il y a Harp, fermier veuf dont le terrain semble être le seul à avoir été épargné par toutes les catastrophes récentes et encore capable de fournir une récolte prometteuse ; il y a aussi Cleo, photographe œuvrant pour documenter les réalités d’un pays en reconstruction après le New Deal : et toutes leurs trajectoires vont s’entrechoquer pour révéler les travers et les forces d’une nation qui s’est bâti sur des oublis, des mensonges et des omissions, parfois bien cruel·le·s.

Premier gros point fort de ce roman : c’est du fantastique, et il est pleinement assumé. Et il est d’autant plus agréable à lire qu’il tient cette ligne de crète que j’apprécie tout particulièrement, à l’équilibre parfait entre matérialité et symbolisme. Si on comprend très vite que notre sorcière n’est qu’une parmi tant d’autres, qu’elles sont effectivement douées d’un pouvoir tout à fait réel, celui de stocker les souvenirs de leurs patients comme une banque le ferait pour leur argent, et que ce pouvoir a un effet et des bénéfices clairs pour la société, on comprend tout aussi clairement que la fonction de ces sorcières et de leur pouvoir a une portée narrative qui va au delà des intérêts de l’intrigue du roman. Quand vient la tempête traite aussi élégamment qu’efficacement de la question du patrimoine mémoriel, où les souvenirs comme ce qu’on en fait revêtent une importance capitale dans la construction sociale ; les sorcières des plaines, en absorbant les souvenirs indésirés, permettent à leurs client·e·s d’avancer sans s’alourdir de leurs traumas ou de leurs hontes, mais dans le même temps, empêchent également à la collectivité de faire face à ses manquements et ses erreurs. C’est une idée assez brillante, honnêtement, d’autant plus quand, au fil du roman, on peut la mettre en parallèle avec les évènements et conséquences de la Grande Dépression, et tirer un fil très solide entre la mémoire et l’argent, comme des ressources et monnaies d’échange à l’aune de la civilisation humaine. En tout cas, je trouve que Karen Russell articule ça d’une manière redoutable au fil des histoires de ses personnages, démontrant avec une puissance rare comme un souvenir seul peut éclairer un destin tout entier d’une manière différente, et remettre les choses en perspective, que ce soit à une échelle personnelle ou nationale.

Et puisque je parle de perspective, habile transition pour parler du choix de cadrage de l’autrice, nous narrant toute son histoire depuis les points de vue de ses personnages, toujours à la première personne, dans un jeu incessant et formidablement rythmé de croisement des perceptions. La force d’un récit comme celui là, c’est ne pas se contenter d’enquiller les chapitres pour faire avancer son intrigue depuis les yeux des personnages présents à chaque pas, d’une manière mécanique, mais bien de faire que chaque nouvel ajout à la mosaïque des regards renforce et module notre propre perception de lecteurice. Puisque chaque personnage de Karen Russell est merveilleusement campé et nuancé, leurs différents prismes agissent de manière complémentaire afin de nous faire comprendre les choses au fur et à mesure, par incréments. Ainsi, par exemple, si les quelques photos très chouettes qui ponctuent le récit pour en illustrer certains passages marquants ne semblent être qu’un ajout inspiré de l’autrice au début du roman, nous donnant un bout de contexte historique supplémentaire ; une information nouvelle à un certain moment du récit viendra fort habilement leur conférer un sens et une valeur tout·e·s différent·e·s. De la même manière, une paire information/impression donnée en début de roman pourra tout à fait se voir corrigée plus tard par l’intervention d’un élément contradictoire, sans jamais rien dédire de ce qu’on a pu croire auparavant, approfondissant très simplement mais radicalement nos certitudes à l’aune du roman entier. C’est aussi sobre que diablement malin, et ça donne à tout le texte un flux organique assez exceptionnel.

Et cette organicité est d’autant plus réjouissante que les différentes thèses développées par Karen Russell me semblent extrêmement difficiles à manier au sein d’un roman aussi assumé comme une fiction, parce qu’intégré à des données historiques et un contexte extrêmement documenté·e·s. Le fait est que si, à un ou deux moments, je dois bien admettre que Quand vient la tempête souffre de quelques (petites) longueurs, dues au développement de concepts et d’idées qui ne peuvent pas l’être autrement que sur un temps narratif assez long, dans l’ensemble, ce que réussit à établir et démontrer l’autrice, dans le tissage purement fictionnel de son récit, c’est très très fort. Je suis toujours aussi impressionné par ces récits sachant raconter plusieurs histoires à la fois, parvenant à l’intrication de trajectoires individuelles et de questionnements beaucoup plus larges, les deux sujets n’étant pas mutuellement exclusifs mais bien symbiotiques ; les réflexions solitaires d’un personnage viennent éclairer une proposition intellectuelle profonde, qui elle même va nourrir le développement d’une problématique d’un autre personnage qui va proposer indirectement une explication ou interprétation d’encore un autre sujet, etc. Et Karen Russell tisse tout ça ensemble sans forcer ni jamais oublier de raconter une belle et bonne histoire, dense sans être indigeste, engagée sans s’oublier dans sa démonstration ; ô combien essentielle de nos jours. Elle tape en plein centre de la cible, et c’est assez prodigieux.

Quand vient la tempête est un excellent roman. Le genre d’excellence qui tient de l’évidence à mes yeux, me faisant presque regretter d’essayer d’expliciter ses tenants et aboutissants comme je le fais, tant tout y coule de source et frappe fort. Autopsie précise et impeccable du rêve américain et de ses mensonges, ce texte nettoie les placards et en sort un bon paquet des squelettes qu’on a essayé d’y planquer, avec une exigence qui force le respect ; la force d’un tel roman, ce n’est pas tant de dénoncer ce qui doit être dénoncé, encore et encore, mais bien de verbaliser ses constats d’une manière qui permet de bien comprendre ce qui s’est joué hier à la lumière de ce qui se joue aujourd’hui, et inversement. Et c’est d’autant plus fort, je trouve, que Karen Russell fait tout ça en incarnant toutes ses problématiques dans des personnages délicieux de nuance et de puissance évocatrice, sans jamais sombrer dans ce qui pourrait être pris comme des bons sentiments un peu prêchi-prêcha : parce que ce qu’elle raconte, ce qu’elle met en scène, avec la juste dose de transparence, est absolument implacable.
Top 5, disais-je.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit remplis d’étoiles. 😉

3 comments on “RL26 #11 Quand vient la tempête, Karen Russell

  1. Avatar de Lullaby Lullaby dit :

    Ayant adoré son recueil de nouvelles Les vampires de la citronneraie, il y a plusieurs années de cela – des nouvelles de réalisme magique, fortement teintées d’amertume et de mélancolie – j’avais repéré qu’elle sortait un roman cette rentrée sans creuser plus loin et vu ton retour, je note de m’y plonger sans tarder ! Merci pour cette analyse, passionnante comme toujours !

    Aimé par 1 personne

    1. Avatar de Laird Fumble Laird Fumble dit :

      Ah bah tu m’apprends qu’elle a commis un recueil de nouvelles, je me note ça pour moi, merci beaucoup !

      Aimé par 1 personne

      1. Avatar de Lullaby Lullaby dit :

        avec plaisir ! 🙂

        J’aime

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