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Retour au goudron #3 – Mémoire, mode d’effroi, Infernus Iohannes

C’est quand même ballotd’avoir une si belle couverture et de ne créditer sa créateurice nulle part. Fort couillon, même.

Liebe Glaube Monster – Unheilig (extrait de l’album éponyme)

Je sais pourquoi je suis là, vous savez pourquoi vous êtes là, on sait pourquoi on est là : je vous propose de ne pas perdre plus de temps et qu’on s’y mette.
Troisième occurrence dans le Retour au goudron, c’est toujours assez formidable dans l’ensemble, encore un peu compliqué en isolation et en relation intertextuelle interne, mais ça demeure pour le moment une expérience littéraire assez gratifiante.
Le seul vrai souci c’est que je me dis que je commence déjà à manquer de munitions inédites pour en parler sans me répéter ou spoiler comme un sagouin ce qui clairement a été construit comme un jeu de pistes où tout l’intérêt est pour chaque lecteurice de tracer son propre chemin et sa propre compréhension du projet post-exotique.
Mais essayons quand même d’en parler, voulez vous.

Bon. Encore un fix-up. Cinq textes au lieu de sept, cette fois ; ce qui se traduit par deux nouvelles un peu plus longues que le standard de volume jusque là, nommément Le Gosse et Le voyage de Kwok. Probablement pas une coïncidence, ce sont de loin les deux entrées que j’ai préférées dans la proposition que constitue Mémoire, mode d’effroi. Force est de constater, à ce stade de mon exploration, que si Antoine Volodine est sans aucun conteste un excellent écrivain novelliste, j’aimerais vraiment que son Retour au goudron comporte quand même un ou deux cahiers sous des formes plus longues. À la fois pour briser la monotonie qui risque fort de s’emparer de moi au fil des huit prochaines occurrences, à force, quand même ; mais aussi et surtout parce que même si je suis un grand fan de cette exécution par mille coupures proposée par le projet, j’aimerais bien lire une incarnation plus dense et installée dans le temps de son univers.

Certes, c’est vraiment très cool, je l’admets sans peine, de soulever petit à petit se voile qui s’allonge et s’épaissit avec chaque nouvelle découverte et explication de la complexité infinie de cette univers du Bardo ; mais le vertige conceptuel, aussi profond et bouleversant soit il, ne parviendra probablement jamais à égaler, pour moi, l’intensité d’une connexion au long cours avec un personnage et ses turpitudes, d’autant plus en potentiel rapport avec ledit vertige conceptuel. Qu’on soit clair, hein, je me régale  vraiment avec ces multiples nouvelles, et je m’émerveille autant qu’il m’est possible à chaque nouvelle instance de compréhension de la mécanique narrative à l’oeuvre d’une nouvelle à l’autre, d’un assemblage de cahiers bardiques à l’autre. Je m’éclate à assembler patiemment les pièces de ce puzzle géant. J’ai juste peur, quand même, à terme, sans points de repère un chouïa plus solides, avec la démultiplication des noms, patronymes, surnoms et enjeux, de me perdre. C’est rigolo d’avoir autant de volume à traiter, mais je suis pas pour autant convaincu d’avoir envie de devoir prendre des notes pour éviter de rater des informations essentielles quand, probablement, au delà de se répondre thématiquement, les textes de Volodine commenceront à se répondre narrativement.

Et ça c’est dans l’hypothèse où effectivement, les différents cahiers du projet, avec chacuns leur thématique propre, finiront par se répondre ou manifester un quelconque effet synergique au delà de « simplement » dépeindre la complète et totale réalité alternative de l’univers du Bardo, aussi passionnante et vertigineuse soit elle. Pas que j’estimerais ça constituer une quelconque trahison ou quoi, mais je trouverais ça fatalement décevant de ne pas jouer sur le potentiel d’interconnexion et d’ironie dramatique découlant du concept d’une saga en 10 volumes simultanés+1. Puisque clairement Antoine Volodine aime bien jouer sur le principe d’incertitude et les possibilités impermanentes de l’erreur ou du mensonge, j’ai envie de croire que jusque là j’ai juste joué de malchance en ne croisant pas encore une seconde fois un nom familier dans un contexte nouveau ou remettant le peu de certitudes que j’ai jusqu’ici pu bâtir en question.

Mais puisque je parle d’hypothèse, attention, section dangereuse. Si vous ne voulez rien apprendre de précis à propos du Retour au Goudron avant de vous y attaquer vous-même, le paragraphe à venir est à considérer comme un spoil, et donc à éviter. Passez directement à la conclusion, parce que je vais tenter un truc.

*Début du SPOIL*
À ce stade, j’aimerais formuler une première tentative d’interprétation de la proposition littéraire d’Antoine Volodine, histoire de voir dans 8 bouquins si j’ai vu juste ou non. Le Bardo, au delà de sa dimension matérielle intradiegetique de monde de l’après vie, me semble représenter une zone servant en quelque sorte de poubelle de l’humanité, où se retrouvent tous ses rebuts. Dans le Bardo, on retrouve surtout des marginaux et marginales, des victimes d’abus, des non-humains ou traités comme tels, des opprimé·e·s, des exilé·e·s plus ou moins volontaires : la norme n’y est qu’une idée distante et angoissante, un truc un peu nébuleux auquel on sent bien qu’il faudrait se conformer sans trop savoir pourquoi ou comment. Et dans ce carambolage chaotique entre « le vrai monde » et celui de l’après-vie, semblant pouvoir communiquer avec fluidité l’un avec l’autre, précipitant certain·e·s habitant·e·s d’un côté ou de l’autre, j’ai envie de voir un symbole de nos agitations contemporaines autour de problématiques humains trop longtemps ignorées ou repoussées par « la norme ». Que les protagonistes de Volodine soient tou·te·s des émanations des marges, plus ou moins monstrueuses dans leurs représentations ou leurs perceptions d’iels mêmes, plus ou moins  capables de convoquer leurs souvenirs ou de définir leurs identités propres, une fois franchie la barrière de leur première mort, ce n’est évidemment pas un hasard. Pas plus un hasard que ce carambolage soit semble-t-il le fruit d’une fin du monde initiée par cette même norme qui se prend de plein fouet le retour de bâton de la contamination du réel par les fuites du Bardo, soudain en surcharge. C’est aussi pour ça que je ne peux décemment pas me plaindre de la forme du fix-up comme expression privilégiée par Volodine : pour rendre compte de la vie foisonnante et protéiforme de la Marge, la multiplicité s’impose.
*Fin du SPOIL.*

En bref, encore une bonne entrée dans le projet. Indiscutablement, Antoine Volodine maîtrise le fonds, la forme et l’exécution. Son concept général file droit, brillant par sa variété, son inventivité et son fourmillement intellectuel et littéraire. Même si je crains un peu pour l’éventuelle monotonie du format fix-up au fil de l’accumulation des volumes du  Retour au goudron, cette angoisse est amplement compensée par la certitude, bien ancrée désormais, qu’on ne va clairement pas se perdre en route. Tout ça va se compléter tranquillement, à coup de très bons voire excellents textes, construisant patiemment une perspective unique et originale. Je n’ai rien d’autre que très hâte de continuer.
Vers le numéro quatre we go, donc.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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