
Damsel – twen (extrait de l’album Awestruck)
*Chronique initialement rédigée le 16/06/2026*
Tout à mes restes de passion dévorante pour la littérature de l’Imaginaire, je dois bien admettre qu’en dépit de mon enthousiasme pour ma démarche de découvrir aussi exhaustivement que possible le contenu de cette Rentrée Littéraire : c’est pas toujours simple de trouver des titres qui me donnent vraiment envie, dans tout ce que les différentes réunions me proposent. Sans parler d’ensuite convertir cette envie en plaisir de lecture ; l’image que j’ai de moi même comme curieux et bon public se fendille assez sérieusement depuis quelques semaines.
Mais il y a des exceptions, fort heureusement, et ces chroniques isolées en sont la preuve : quitte à ne pas tout aimer comme je l’aimerais, il s’agit a minima de mettre la lumière (héhé, pas fait exprès) sur ce qui m’a vraiment séduit, et que je trouve, de fait, particulièrement réussi.
Donc voilà : le pitch de Fuir la Lumière m’a vraiment rendu curieux et m’a donné envie comme peu d’autres romans de cette Rentrée Littéraire, et maintenant que je l’ai lu, je peux vous dire que c’est un de mes favoris pour le moment, et qu’il a de grandes chances de le rester jusqu’au bout.
Du coup j’ai envie d’en parler. Faisons ça.
Anita a grandi orpheline dans la Lumière, une communauté marginale aux allures sectaires, où elle a été ballotée entre les différentes familles de passage qui voulaient bien supporter sa présence. Réussissant tant bien que mal à s’émanciper à ses 17 ans, elle prend un nouveau départ, se promettant de faire sa vie à l’opposé des règles qui ont régi son enfance.
Et puis un jour, alors qu’elle a théoriquement tout ce qu’elle voulait, Anita se rend subitement compte qu’en fait, non.
Et alors attention, cascade de professionnel : alors que je déteste ça d’habitude, je viens de vous faire le résumé de la première moitié du roman. L’élément perturbateur qui conclue cette petite synthèse, il intervient à environ 150 pages sur 300. Ce qui d’ordinaire, m’agacerait très fort, et pourrait même me pousser à livrer ma diatribe ordinaire sur les maisons d’éditions qui ne savent pas défendre un bouquin sans en raconter l’essentiel, ici, je pense, fait exceptionnellement la force du présent texte. Alors c’est sûr, niveau intrigue, on pourrait facilement arguer que ce que nous raconte Florence Chataignier est assez classique, pour ne pas dire banal ; de fait, l’effet de surprise n’est pas son argument le plus costaud. Et pourtant.
Je l’ai déjà dit et je le redis : l’originalité n’est rien en comparaison de la personnalité. Or, Fuir la Lumière déborde de cette dernière, et constitue de fait un roman d’une générosité et d’une singularité magnifiques. Toute l’intelligence de ce texte est de s’appuyer sur sa formidablement attachante héroïne et de nous livrer sa perspective avec à la fois beaucoup de candeur mais aussi et surtout une distance ironique idéale pour une histoire telle que la sienne.
À cet égard, Florence Chataignier fait deux choix qui pourraient paraître basiques et évidents mais qui à mes yeux ne le sont pas tant que ça par les temps qui courent : à savoir la linéarité et la concordance des temps. (Ça se voit un peu que je suis un nerd, quand même. J’assume.)
Je m’explique : c’est peut-être un truc très personnel, hein, mais le fait est que l’éclatement chronologique des histoires que je lis, c’est une technique narrative que je trouve surexploitée ; trop souvent, ça me semble juste être un effet de manche qui ne sert pas tant le récit que son auteurice. Mon esprit analytique a besoin d’une certaine mise en scène de la causalité, et les allers et retours incessants entre les différents pans d’une histoire, sans me perdre, ça peut légèrement me confuser si c’est pas fait à mon goût. Ou, plus prosaïquement, si je n’y trouve pas un minimum de sens littéraire ou narratif : me gonfler.
Or ici, le fait de commencer l’histoire d’Anita par le début, et de tout nous raconter dans le sens d’une progression humaine, au fil des expériences de notre héroïne, ça donne un poids formidable à sa psyché, à la compréhension de ses motivations et de ses choix. Parce que précisément, avec toute cette première partie nous racontant toute son enfance et ses origines, on comprend exactement d’où elle vient et où elle est, ça crée un effet d’inertie qui emporte toutes les relatives banalités de la deuxième partie, voire même leur confère une force insoupçonnée. En cela formidablement aidée par le choix ultra simple mais ultra efficace de nous narrer le passé d’Anita au passé, et son présent au présent.
Je vous jure, c’est aussi con que ça, mais quand je me suis rendu compte de ça, j’étais tellement enthousiaste ! Je crois bien que c’est la première fois ou presque que je croise ce choix pourtant si expressif d’un changement de temps de narration au fil d’un roman. Et c’est sans doute en partie parce que je m’en suis rendu compte en cours de route que je suis ici en train de m’extasier sur ce qui n’est pourtant pas si extraordinaire, si j’y réfléchis deux minutes.
Mais c’est ça le truc aussi, parfois, j’insiste ; ce n’est pas tant une question d’originalité ou de pure technique littéraire, mais plus simplement de sincérité et de mise en adéquation des ambitions et des moyens qu’on veut leur donner, d’habileté dans l’application des choix créatifs qui sont faits. Et Florence Chataignier fait plein de ces petits choix qui mis bout à bout confèrent à ce roman un supplément d’âme absolument délicieux. À cette notion susnommée de concordance des temps, on peut ajouter un ton qui, subtilement mais sûrement, change au fil de la narration de la vie d’Anita ; si on commence avec une enfance tenue à distance avec beaucoup d’ironie et une nonchalance qu’on devine ponctuellement feinte, on sent assez régulièrement une certaine aigreur s’instiller dans les failles qui se forment alors qu’elle revient mécaniquement vers sa vie d’adulte. Le sentiment est d’autant plus sensible qu’il est complètement valide et compréhensible, ce qui aide autant que l’humour de notre héroïne à nous attacher à elle et son parcours ; son registre de langue change en même temps que son regard, alors qu’elle nous expose comment elle est devenue une transfuge de monde, au delà d’une transfuge de classe.
Et ça passe d’autant mieux que l’autrice ne s’appesantit sur rien au delà du temps nécessaire à notre bonne appréhension des éléments constitutifs de son histoire : le rythme du roman est à mes yeux proche de la perfection, jouant très intelligemment sur le temps des ellipses et des épisodes de vie les plus représentatifs de ce qu’Anita a traversé et traverse. Je ne me suis jamais ennuyé une seconde. Ce qui est aussi sans aucune doute à mettre sur le compte des personnages qui composent la vie de notre héroïne, formidablement vivaces et présents à la hauteur de leur importance dans son parcours, et dont on sent la trace dans ce qu’elle devient à leur contact, y compris une fois que leur présence est diminuée par un logique effet d’entropie.
Ce qui nous amène à mon dernier paragraphe, où je fais un effort conscient pour arrêter de faire des phrases en maniant des concepts fumeux : l’essentiel c’est bien que j’ai d’abord et avant tout passé un super moment de lecture. Un style hyper abordable sans jamais être simpliste, économisant merveilleusement bien ses effets de style, avec des dialogues organiques à souhait au service d’une histoire débordante de sincérité et d’intelligence : c’est pas plus compliqué que ça. Je pourrais effectivement multiplier les exemples de petites choses faisant effet de synergie pour me permettre d’affirmer que Fuir la Lumière est un roman habilement pensé, construit et écrit, mais la réalité profonde de mon attachement à ce livre, ce qui fait que j’ai autant envie de le décortiquer pour comprendre sa réussite à les yeux ; c’est surtout le fait qu’il a réussi plus souvent que je ne l’aurais anticipé à me faire rire et sourire en le lisant. Je peux jouer les intellectuels pensifs autant que je veux, m’accorder à la pensée qu’exprime Florence Chataignier à l’égard de nos existences contemporaines – et je ne m’en prive certainement pas – le fait est que j’aime ce roman surtout parce qu’il m’a collé un énorme sourire niais sur le visage à plusieurs reprises – Les enfants sont calmes style – et ça c’est le plus beau compliment que je peux faire à n’importe quel ouvrage qui me passe entre les mains. Même les poèmes qui font office de transitions entre les chapitres et les différentes parties du roman je les ai lus ET appréciés. C’est pour vous dire la performance.
Une histoire simple aux racines complexes qui sait se raconter avec le ton, le style et le regard adéquats, qui lui permettent de s’exprimer à plein, une belle histoire, avec tout ce qu’une vie comme celle d’Anita peut compter de petites tragédies et de bons ou beaux moments qui mettent du baume au cœur. Une belle histoire qui, le temps de se raconter, m’a fait croire à l’idée que le plus grand privilège de la vie d’adulte était en réalité de choisir pleinement qui on était, en toute connaissance de nos traumas et de nos failles, et de ce qu’elles ont pu nous apporter en dépit des dégâts causés ; sans tomber dans le concept piège de la résilience, mais bien en illustrant que l’idéal devrait est de pouvoir identifier un point d’équilibre entre ce qu’on désire embrasser et ce qu’on rejette, et de s’y accrocher, coûte que coûte.
Si c’est un mensonge ou une illusion, c’est beau, et ça vaut le coup d’y croire.
Si ça c’est pas la définition d’un foutu bon roman, je sais pas ce que c’est. J’ai adoré fuir la Lumière en compagnie d’Anita et de son autrice et je ne peux que vous souhaiter la même chose.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
