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RL26 #6 Le Livre des Souterrains, Phœbe Hadjimarkos Clarke

KARDI – Watchout (extrait de l’EP Chill)

*Chronique initialement rédigée le 24/06/2026*

En voilà un bouquin sur lequel je n’aurais certainement pas parié. J’étais curieux, ça, oui, mais je pensais vraiment qu’avec ce qu’on m’avait pitché à son propos, j’allais lâcher l’affaire assez vite, prédisant une certaine frustration vis-à-vis de la différence entre ce que le roman allait promettre et ce qu’il allait effectivement me donner. Pour tout dire, j’anticipais un texte d’Imaginaire timide, faisant un refus d’obstacle devant le travail de fiction à fournir pour que l’édifice littéraire tienne debout ; certaines de mes lectures pour cette Rentrée Littéraire ont un brin échaudé la confiance du chat frileux que je peux parfois être. En voilà une métaphore torturée. Mais bref ! J’avais tort. Tort d’une manière assez réjouissante, puisque j’ai finalement beaucoup aimé ce texte, et pour une variété de raisons assez rares, qui plus est.
Donc ce qu’on va faire, c’est ne pas traîner, et attaquer le gros œuvre directement ; parce que ce Livre des Souterrains, il mérite que j’aille en profondeur.
Je suis très rigolo.

Gabrielle Camara-Borges, historienne de l’art et commissaire d’exposition, nous présente le journal intime d’une certaine Marie Marzouk, artiste contemporaine de moyenne renommée, dont l’œuvre et le nom ont ressurgis de manière spectaculaire, lors de sa récente disparition. Elle nous propose donc de découvrir le parcours de la performeuse, vu de l’intérieur, durant les quelques semaines précédant l’incident, afin d’éventuellement y voir plus clair, et comprendre ses motivations.

On commence donc par le bon point le plus évident et le plus chouette pour moi, celui qui m’a initialement laissé croire que j’allais éventuellement être client de l’offre littéraire de Phoebe Hadjimarkos Clarke : Le Livre des Souterrains est un roman meta-littéraire. Un livre fictif dans un livre appartenant lui-même à une diégèse fictive, pour le dire vite mais pas trop. Sachant que, spoiler fort mineur, y a encore un autre bouquin planqué dans le bouquin planqué dans un bouquin ; et que l’autrice – la vraie, pas la fictive – se fait plaisir avec des petits passages gigognes à certains moments, en plus. Donc voilà, d’entrée de jeu, structurellement, c’est ambitieux, et c’est vraiment réussi. Sans doute parce qu’en dépit de la profondeur narrative, ça reste relativement linéaire, oui, mais, on a quand même droit à quelques éléments d’éclatement narratif et chronologique, avec quelques notes situées en fin d’ouvrage, fournies par Gabrielle Camara-Borges, qui viennent ponctuellement éclairer la perspective de Marie Marzouk, et par la même occasion, celle du roman tout entier. Et au delà d’être assez parfait pour conférer un aspect extrêmement vivant et organique à l’ensemble, ça joue en plus sur la matérialité de l’objet-livre, ce qui, parlant d’une artiste contemporaine faisant dans la performance, ajoute une petite couche de continuité thématique pas piquée des hannetons. (Je suis vieux.)

Mais vous me connaissez – ou pas, d’ailleurs – s’il ne s’était agi que d’une structure bien fichue, on ne serait pas ici pour en parler ; l’enjeu, c’est surtout de savoir si cette structure est au service d’une bonne histoire qui vaut le coup d’être bien racontée. La réponse étant bien sûr : oui et re-oui et encore oui derrière. Je vais pas vous mentir, pendant le premier tiers du roman, j’ai été parfaitement serein quant à ma réception du texte, en dépit de ma confusion quant au parti pris assez audacieux de l’autrice de ne rien nous livrer de la finalité de son récit. Avec l’introduction de sa commissaire d’exposition, on comprend juste qu’il sera question d’un certain bouleversement à la moitié du journal de Marie Marzouk, et c’est basiquement la seule carotte à laquelle on aura droit pendant une centaine de pages. Et c’était ok pour moi, parce que si j’ai effectivement été un peu dérouté, et pas forcément client du style un chouïa verbeux de l’artiste, un poil trop écrit pour un journal intime, nous offrant de grandes tirades et des litanies stylisées un peu creuses ; je ne peux m’empêcher de me dire que c’est hyper crédible pour le genre de personnage qu’est Marie Marzouk à ce stade là de sa vie. Si on ajoute à ça l’idée toute simple mais super maline de rajouter des notes dans les marges pour rendre compte du processus humain et artistique de la performeuse, dont on devine assez vite qu’elle est en train de s’enfoncer dans une spirale infernale causée par tout un tas de facteurs complexes : c’est accrocheur juste parce que c’est exceptionnellement vivant.

C’est d’autant plus vivant que le bouquin s’inscrit dans une démarche générique assez casse-gueule mais diablement réussie elle aussi ; sans doute précisément parce qu’elle participe à la tension générale du récit. Assez vite, ce dernier – pardonnez la métaphore complètement pétée – ressemble à une créature devant sortir de sa chrysalide en la déchirant de l’intérieur, en poussant dans toutes les directions avec une frénésie grandissante. Le Livre des Souterrains se trouve ainsi dans un singulier limbo, tout à la fois récit fantastique, de body horror – ce qui m’évoque le formidable parti pris de Chlorine, tiens – empruntant un peu à la SF dans le sous-genre de l’anticipation, mais aussi et surtout tranche de vie de son héroïne, dont on ignore si les visions narrées dans son journal participent de son éventuelle performance ou d’une chute toujours plus angoissante dans ce qui ressemble à la folie.
Mais, et c’est là aussi que le récit bénéficie d’un supplément d’âme et que ma métaphore précédente n’est pas si pétée que ça, : à l’image du récit qui la contient, la créature dans la chrysalide, c’est aussi un peu Marie Marzouk. Sa lutte, c’est une lutte personnelle et symbolique, contre toutes les aliénations qu’elle subit, en tant que femme cinquantenaire approchant la ménopause et découvrant qu’elle n’est pas forcément la personne qu’elle aimerait réellement être, à bien des égards.
Et une fois que le récit a établi ça, il prend une toute nouvelle dimension, et tous ses signifiants s’alignent pour nous offrir une expérience littéraire d’une puissance et d’une maîtrise formidables.

Pour tout dire, j’aurais bien d’autres compliments à formuler à l’égard de ce texte, mais j’aurais peur de gâcher la surprise au delà de ce que j’ai déjà dévoilé. J’aurais aimé parler plus avant de l’effort formel fourni au niveau de la typographie, notamment, avec cette police d’écriture utilisée uniquement dans le bouquin dans le bouquin dans le bouquin, qui par sa simple existence, frappe matériellement et symboliquement très fort, en plus d’être incroyablement belle. J’aurais aimé parler de certaines thématiques essentielles que le roman aborde, mais il le fait trop tard dans son déroulé pour que je ne risque pas le sentiment de trahir sa démarche encore plus que je ne l’ai déjà fait au fil de cette recension. Je crains être tombé dans un écueil tout personnel ; à vouloir comprendre ce texte et surtout prouver que je l’ai compris, j’en ai peut-être un peu trop dit.
Mais hey, c’est trop tard maintenant, j’ai écrit la chronique, et puis de toute façon le roman il est quand même trop réussi sur ses propres mérites pour que mes petites indiscrétions le gâchent. Ses choix de cadrage sont efficaces, sa démarche est exceptionnellement solide, son style est affirmé sans être disproportionné, sa chute est parfaite : excellent roman. Simple.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

2 comments on “RL26 #6 Le Livre des Souterrains, Phœbe Hadjimarkos Clarke”

  1. Avatar de Noob Noob dit :

    Si ça te fait penser à Chlorine (que j’ai lu cette année et beaucoup aimé), ça me donne envie haha. Tu vas faire exploser ma pàl avec ces chroniques… Merci !!!

    Aimé par 1 personne

    1. Avatar de Laird Fumble Laird Fumble dit :

      Je pourrais te dire que je suis désolé mais j’aime pas mentir. J’espère que mes influences paieront ! 😀

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