search instagram arrow-down

Si vous ne me suivez par sur les réseaux sociaux, où je suis le plus actif, vous pouvez être prévenu.e par mail à chaque article.

Rejoignez les 139 autres abonnés

Infos Utiles

Mes réseaux

Archives

RL26 #1 La Dame de la Seine, Claire Duvivier

GODDAMN ME – Self Deception (extrait de l’abum ONE OF US)

*Chronique initialement rédigée le 20/05/26*

Il y a des symboles auxquels on s’attache plus aisément que d’autres.
Quand je n’étais qu’apprenti libraire, il y a de ça 6 ans, il n’aura suffi à David Meulemans, le patron des forges de Vulcain, qu’un simple mot d’une relation commune, d’une simple présentation, pour qu’il m’offre une pile de SP. Une anecdote qui n’en est pas vraiment une, tellement gravée au fer rouge dans mon esprit que je l’ai déjà racontée sur le blog ; et que je n’hésiterai pas à la raconter encore, puisque le susnommé sieur Meulemans est à mes yeux un trésor national. Pas seulement parce qu’il est exceptionnellement généreux, m’ayant envoyé 5 SP cette année alors que je ne lui en avait demandé que deux, mais aussi et surtout parce que je pense sincèrement qu’il fait, avec son travail d’éditeur, œuvre de salubrité publique dans le domaine littéraire francophone. Je le pensais déjà en tant que simple lecteur et bloggeur amateur d’Imaginaire, avec son positionnement habile entre littérature de genre et littérature plus générale, parce que je pense que la navigation sur cette ligne de crête permet de brouiller les lignes d’une frontière qui n’a lieu d’être qu’aux yeux de la Culture Légitime ; je le pense encore plus en tant que libraire à même de fournir aux gens de bonnes raisons de tenter des choses un peu différentes et d’élargir un tant soit peu leurs horizons. Soit parce le standard de la maison est suffisamment élevé pour pouvoir donner aux gens l’envie de parcourir le catalogue sans faire attention aux étiquettes génériques qui pourraient leur faire peur, ou parce que David laisse à ses auteurices le loisir de tenter iels-mêmes des choses, permettant alors au lectorat de découvrir ces tentatives à la seule grâce de leurs noms. Bref : les forges de Vulcain, c’est de la bonne, mangez-en sans modération.
Ce qui nous amène aujourd’hui à Claire Duvivier et sa Dame de la Seine. De cette autrice, j’ai une expérience fort réduite, et j’en suis le premier contrit : Un Long Voyage, que je n’ai pas trop aimé à l’époque et… c’est tout. Mais dont je disais que son autrice me semblait prometteuse, et à qui je souhaitais du succès, accordons moi cette relative lucidité. Parce que depuis le temps, et notamment avec le cycle de la Tour de Garde – auquel je viendrai un jour – il me semble bien que Claire Duvivier est devenu un nom jouissant d’une excellente réputation. Et donc, fort logiquement, quand j’ai appris que son prochain roman allait parler de sujets qui pourraient résonner assez fort avec le public religieux et notamment protestant de la librairie dans laquelle j’officie… Je me suis dit que ce serait criminel de ne pas tenter le coup.
Elle est très longue cette intro, pardon. Il est super le bouquin, il s’agirait que j’en parle.

Cristopher Marlowe, poète excentrique, espion à ses heures perdues. À la suite d’une rixe qui a – très – mal tourné, il quitte l’Angleterre en compagnie de son patron, afin de l’aider à remplir une mission de renseignement de l’autre côté de la Manche, à Paris, plus précisément. Où la vie, 20 ans après la St Barthélemy, sous la coupe d’une ligue ultracatholique, est pour le moins compliquée. Très vite, les incidents et les révélations s’enchaînent, au grand dam de Marlowe, qui, de son propre aveu, écrit sans doute bien mieux qu’il intrigue.

Disons le tout de go, le principal atout de ce roman à mes yeux, c’est bien son héros – anti-héros, je ne saurais trop dire – cette charmante canaille de Cristopher Marlowe, d’autant plus adorable qu’il sait très bien qu’il est une joyeuse tête à claques, et qu’il en joue jusque dans la narration. D’aucun·e·s pourraient trouver chez lui des échos du Navarre de Jeanne-A Debats, ce qui n’est pas un mince compliment, mais aussi une coïncidence amusante, compte tenu de la période et des personnages historiques célèbres évoqués par le récit de Claire Duvivier. De fait, la grande force de récit, c’est bien c’est le délié de sa narration, et son impeccable jeu sur les registres de langue, à la parfaite confluence entre la préciosité qu’on prêterait au XVIe siècle, et la familiarité moderne d’un récit d’aventures à la frontière générique de la crapule-fantasy à laquelle on aurait enlevé la fantasy pour simplement y ajouter ce qu’il faut de fantaisie.
J’aime beaucoup les romans comme ceux que nous propose ici Claire Duvivier, qui savent ne pas se prendre trop au sérieux, jouant avec la matière historique, en glissant en creux quelques arrangements avec ce qu’on sait de la réalité ; mais en faisant ça, ironiquement, avec beaucoup de sérieux quand même. Oui, on s’amuse, oui, on fait dans l’humour référentiel ponctuellement très pointu, on nous livre toute l’intrigue au travers du prisme d’un personnage qui aime user du sarcasme et du mauvais esprit, mais la mise en scène nous fait bien comprendre qu’il y a là un niveau de recherche et de respect du matériau de base à ne pas ignorer, quand même.

Et c’est à ce sujet que va encore revenir l’adjectif dont j’use toujours beaucoup trop, à défaut d’en trouver un meilleur pour représenter le cœur du compliment que je veux formuler dans ces cas là, et c’est malin. Parce que si, à l’instar de notre protagoniste Marlowe, je me suis fait globalement balader d’un événement à l’autre de cette sacrée histoire, je n’étais jamais perdu pour autant dans le sens que Claire Duvivier voulait donner auxdits événements. Et ça, en plus de préserver l’agentivité de son personnage, qui ne se contente pas d’aller un point A à un point B à un point C sans jamais se rebeller un minimum ou simplement s’interroger sur ce qui se passe, je pense que c’est précieux, quand on raconte une histoire d’espionnage et d’aventure. D’autant plus quand le ton est aussi intelligemment léger, sans céder à la superficialité ou à l’indolence : le fait est que j’ai appris des choses, en lisant ce bouquin. Et que ces choses sont mises en scène avec beaucoup d’habileté, et même, oserais-je, de subtilité ; c’est la marque d’une autrice de talent – et d’un travail d’écrivain·e bien mené – quand tous les éléments de l’intrigue s’emboitent aussi impeccablement sans jamais donner l’impression d’avoir été posés là à notre seule intention de lecteurice.

Et puis, il faut bien le dire aussi, le choix du contexte dans lequel Claire Duvivier plonge son Marlowe n’est certainement pas anodin. Troubles politiques, voire géopolitiques, en grande partie motivés par des enjeux religieux autant que sociaux : ça résonne. Ça résonne même fort, avec ce que ça peut suggérer de déprime en considération des aspects les plus cycliques de notre Histoire commune ; une minorité de connards terrifiés par leurs ombres qui font payer leurs angoisses existentielles au reste de la population en se réclamant de principes supérieurs qu’ils foulent eux-mêmes au pied dès lors qu’ils ne les arrangent plus. Mais ce que La Dame de la Seine a de très intelligent et de très habilement écrit, c’est la complexité et la nuance des espaces intermédiaires entre les bourreaux et les victimes, cette immense zone grise où les deux statuts peuvent parfois se confondre le temps de quelques malentendus et autres instants de faiblesse, quand les temps sont cruels pour tout le monde ou presque.
Et c’est là que la perspective de Marlowe est idéale : c’est pas un type parfait, loin de là, mais il sait faire la différence entre les contingences et les mauvaises intentions, et quand bien même il n’a pas vraiment de billes dans le jeu en cours, il fait des choix dans le sens de ce qu’il estime juste. Ce qui amène le récit à superbement ménager des moments de lumière au milieu des ténèbres – ou inversement, je ne saurais trop dire – pour dresser le portrait vivace d’une époque et de l’humanité qui la compose, avec toutes ses contradictions. Et je dois ici dresser un parallèle très flatteur parce que je ne lâcherai jamais personne avec ce bouquin : Noire est la couleur de John Brunner. Mêmes constats, trajectoire « héroïque » similaire, dans un contexte complètement différent et avec une dynamique narrative plus légère, certes, mais quand même ; si une comparaison si positive me vient à l’esprit, je dois la formuler.

Donc ouais, de la bonne. De la très bonne, même. Une lecture carrée, efficace, bien pensée, bien exécutée, avec un excellent équilibre entre fun et gravitas ponctuel. En somme : un divertissement éclairé de première qualité. Comme on dit dans le jargon, ça se lit tout seul. Et je suis fort content d’avoir pris le parti d’une pile de 5 pour la sortie (c’est beaucoup chez nous) ; il n’y a plus qu’à espérer que mon argumentaire sera rodé et vendeur et que la clientèle sera réceptive. Et si ce n’est pas grâce à moi ce sera grâce à d’autres, Claire Duvivier mérite tout le succès qu’elle pourra avoir.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

5 comments on “RL26 #1 La Dame de la Seine, Claire Duvivier”

  1. Avatar de Joanie Joanie dit :

    Grand merci pour ce billet intransigeant et éclairé 🩵 je travaille avec David Meulemans depuis deux ans en tant qu’indépendante, aux relations libraires. Je me note de vous envoyer quelques merveilles. Amicalement, Joanie

    Aimé par 1 personne

    1. Avatar de Laird Fumble Laird Fumble dit :

      Ahaha, merci beaucoup !
      Au plaisir de se recroiser, alors. =)

      J’aime

  2. Avatar de tampopo24 tampopo24 dit :

    Oh oui, je me suis aussi totalement laissée emporter par les aventures du rocambolesque anti-héros espion qui ne devrait pas être espion, Kit Marlowe pour ne pas vous servir. La plume de Claire coule de source, c’était terriblement entraînant, surtout dans ce Paris si bien revisité !

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire
Your email address will not be published. Required fields are marked *