
One Stop Shop (For a Fading Revolution) – twen (extrait de l’album One Stop Shop)
*Chronique initialement rédigée le 20/06/2026*
Il y a des œuvres qui vous marquent plus que d’autres, dans un parcours littéraire. Des jalons monstrueux d’influence ; des « avant/après« . Rêves de Gloire de Roland C. Wagner est de ceux là pour moi. Et probablement un, si ce n’est un des exemples les plus prégnants de cette idée. De fait, moi qui suis très peu porté sur la relecture de mes bouquins, y compris parmi mes favoris, il faut bien admettre que m’y replonger me titille plus souvent que je ne voudrais l’admettre.
Bref : j’aime ce bouquin d’un amour aussi déraisonnable que passionné.
Et quand je croise un autre roman qui m’y fait penser, je me dis systématiquement deux choses.
1 : « Oh, ça me fait penser à un des meilleurs romans que j’ai jamais lu, sacré compliment ! »
2 : « Oh, du coup ça force la comparaison à un des meilleurs romans que j’ai jamais lu. Pas de chance ! »
Voilà. Comparaison n’est pas raison, all that jazz, évidemment, et je suis le premier à condamner avec fermeté le concept de juger les bouquins selon leurs mérites par rapport à ceux d’autres bouquins publiés avant eux et bénéficiant d’une aura et d’un temps de vie bien avantageux ; mais quand cette comparaison s’impose à moi, ou tout du moins quand les échos se font trop forts pour que je les ignore, je préfère être honnête et poser les bases contextuelles avec transparence. C’est une question de parcours, pas de qualité intrinsèque, si vous voyez ce que je veux dire.
Oroppa, premier roman de Safae el Khannoussi, m’a beaucoup fait penser au Magnum Opus de Roland C. Wagner, pour le meilleur et pour le moins bon. De fait, pour tout dire, j’ai trouvé cet ouvrage assez imparfait, y compris en évacuant – autant que possible – son héritage compliqué à l’aune de ma bibliographie interne. Imparfait, certes, mais pas dénué d’un réel intérêt, voire même d’alléchantes promesses.
Donc même si on est pas ici dans une chronique coup de cœur, comme pour le reste des bouquins que j’ai décidé d’extraire – pour le moment – de la masse de cette Rentrée Littéraire, je me suis dit que ça valait sans doute le coup de tenter de décortiquer un peu mes sentiments à son égard.
Et dès le départ, premier obstacle : comment c’est y que je résume un bouquin pareil, moi. Je pourrais faire comme lors de la portion de la réunion de présentation qui lui était consacré et vous parler du mythique « vingt-et-unième arrondissement » d’Amsterdam, ou de la figure de Salomé Abergel, éminente artiste qui a subitement disparu, provoquant diverses réactions dans l’underground où elle a ses habitudes. Mais je trouverais ces deux approches un peu fallacieuses. Ou du moins insuffisantes. Le truc, c’est que Safae el Khannoussi, pour raconter son histoire, a fait le choix d’une polyphonie assez radicale, nous livrant coup sur coup quatre perspectives différentes, sans se préoccuper une seule seconde de les lier entre elles, que ce soit narrativement ou chronologiquement. Certes, on trouve des liens et des coïncidences qui tissent incidemment une image plus large d’un récit synergétiques entre ces quatre plus petites trajectoires – ce qui est super chouette – mais le récit, par sa nature d’émanation de la marginalité, fonctionne beaucoup sur un principe de cascade d’anecdotes et de micro-intrigues sans grande connectivité interne. Je pense qu’on pourrait aller jusqu’à parler, architecturalement parlant, d’une sorte de gigantesque fix-up gigogne à tiroirs ; avec ce que ça peut impliquer de qualités comme de défauts.
Parce que si le récit, avec ses allures de toile d’araignée, où chaque petit mouvement envoie des ondes dans le reste de la structure, jouit d’une rare qualité fascinatoire, presque hypnotique, à l’image de la promesse de son mystère central ; on peut ponctuellement se demander exactement ce que l’autrice essayait vraiment de nous raconter. C’est pour ça que je parlais de polyphonie radicale plus tôt : Safae el Khannoussi nous balance un paquet d’informations au fil de son récit, notamment un nombre effrayant de noms et de références locales qui ne parlent qu’à ses personnages, et dont on ne sait pas toujours quoi faire, craignant de rater un indice pour ce qui va se passer ultérieurement comme de retenir des éléments complètement inutiles pour notre compréhension. C’est aussi déroutant que paradoxalement réjouissant : le récit tout entier baigne dans son jus, c’est pas banal.
Alors après, avec ses allures de millefeuille de vie avec ses micro-touches de réalisme magique, on comprend assez bien ce que l’autrice voulait faire, en vrai ; un cri du cœur adressé à la marginalité et à tou·te·s cielles qui la composent. Des immigré·e·s du Maghreb se retrouvant à Amsterdam en ayant trouvé les mêmes points de passage à Paris, connaissant les mêmes personnes et les mêmes traumas historiques, dans un récit volontiers foutraque mais d’une générosité sans bornes ; on ne peut pas reprocher à Safae el Khannoussi de manquer de suite dans les idées, avec son roman construit à l’image même de ce qu’elle veut raconter. De la même manière, si on a m’a initialement promis un style remarquable, point sur lequel je suis assez resté sur ma faim, je dois l’admettre, je dois aussi reconnaître que la plume de l’autrice est extrêmement efficace et ne m’a jamais perdu dans son labyrinthe, là où des choix plus flamboyants auraient sans doute été plus confusants qu’autre chose. L’indiscutable qualité de ce roman, à mes yeux, c’est bien d’avoir fait des choix narratifs en parfaites adéquation avec ses ambitions, faisant primer la clarté et l’accessibilité au panache qu’une telle échelle aurait pu encourager chez quelqu’un·e d’un peu plus arrogant ou trop confiant·e en ses capacités littéraires. Et je dis ça, c’est pas comme s’il n’y avait pas quelques séquences vraiment réussies tout au long du roman qui m’avaient vraiment cueilli. C’est juste qu’il y a un effet de contraste interne assez saisissant dans le roman, entre ce qui est parfaitement exécuté et ce qui l’est tellement moins que ça se voit un peu trop.
À cet égard précis, je trouve par exemple que la structure en quatre parties bien distinctes n’est pas totalement au point et s’effiloche pas mal sur la fin, notamment à cause d’une deuxième partie bien trop dense et ne jouant pas autant que la première sur le jeu des perspectives, ou d’une quatrième partie en coda censée éclairer le reste du récit d’une lumière nouvelle. Sauf qu’au moment où elle intervient, la majorité des enjeux du roman sont déjà résolus, et ça ajoute plus de confusion qu’autre chose sur une intrigue pourtant déjà bien dense. Ironiquement, je pense que Safae el Khannoussi n’est pas allée assez loin dans l’intrication de ses différents points de vue, là où je pense qu’une démultiplication des regard aurait sans doute nourri encore plus le cœur de sa narration. Elle tenait le bon bout dès la première partie, en jouant comme elle le faisait des anecdotes gigognes et du fouillis magnifique de la marginalité dont elle se fait la porte-parole. Quelque part, si je devais vraiment lui faire un reproche, c’est de me donner l’impression d’avoir renoncé à sa démarche littéraire au fil de son roman, lui enlevant graduellement ce qui faisait sa spécificité la plus savoureuse pour rentrer dans des carcans plus classiques, pour ne pas dire un peu ronronnant.
Mais c’est sans doute mon amour de Rêves de Gloire qui parle trop fort, à ce stade. Tout à ma nostalgie, je m’enivre des moindres échos du génie de RCW et chasse ses effluves partout où je crois les déceler ; ce serait injuste de ma part d’exiger d’une autrice néerlandaise d’émuler un roman français de SF datant d’il y a plus de 15 ans. Injuste et très bête.
Mais l’essentiel est là : dans l’ensemble, j’ai passé un super moment de lecture, dépaysant et plein de surprises. Si j’ai effectivement décelé ce que je qualifierais de souci de cohésion et de maîtrise générale, le fait est que pour un premier roman, c’était quand même foutrement réjouissant. J’ai pris un plaisir (presque) sans fards à découvrir une autrice déjà forte d’une identité et d’ambitions rares, qui a essayé des choses audacieuses dans ce texte, et formule implicitement beaucoup de promesses autour de son nom et de sa démarche littéraire.
Alors oui, c’est pas parfait, mais je trouve extrêmement réjouissante la perspective de pouvoir constater les progrès de Safae el Khannoussi à l’avenir, en prenant un pari personnel sur elle. Alors je fais ça. Je retiens ce nom.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
