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Retour au Goudron #5 – Chagrins, Infernus Iohannes

Baby Bangs – Snarls (extrait de l’album With Love,)

On est bien dans le rythme, là, on peut se permettre d’enchaîner sans trop de prise de tête à propos de la procédure et des introductions.
Ce Retour au Goudron est décidément une découverte exceptionnellement enthousiasmante ; et avec ce pourtant fort restreint Chagrins, je pense tenir une de mes entrées favorites du projet. Parce que singulière au sein du singulier. C’est comme qui dirait pas banal, de la maison pas banal.

Ce sont donc trois nouvelles qui viennent s’ajouter au désormais volumineux corpus des textes courts proposés par Infernus Iohannes au fil de sa performance littéraire, un peu plus longues que la moyenne établie jusque là, et brillant toutes les trois par leurs qualités propres. Pour être honnête, j’ai été tenté de leur réserver le traitement que j’aime administrer aux plus humbles recueils que je lis et chronique ici, en vous livrant des recensions individuelles pour chaque texte : ils l’auraient mérité. Mais j’aurais trouvé ça un peu injuste pour les – à ce stade – 19 autres que j’ai lues et chroniquées en gros depuis le début de cette aventure, étant donné que certaines d’entre elles sont vraiment formidables à leur propre échelle. D’autant plus injuste que Chagrins, à l’image de ses homologues fix-up du projet, malgré sa pluz’humble sélection, fait quand même preuve d’une formidable cohérence d’ensemble, et attaque elle aussi son propre petit pan thématique de ce bien beau projet littéraire.

Ici, on parle deuil. Deuil des autres, deuil d’une certaine idée de soi, d’un monde qui n’est plus le même : deuil. Trois textes, trois approches différentes et polymorphes de ces questionnements qui nous assaillent en même temps que la mort sous toutes ses formes, y compris les plus lentes et sournoises. Et tout leur sel réside évidemment dans le talent pour moi désormais difficilement questionnable d’Antoine Volodine, qui fait toujours les choses à sa manière bien personnelle. Je pourrais certes évoquer une certaine proximité formelle avec le concept de double twist développé lors de ma lecture des nouvelles de Richard Matheson, mais ce serait sans doute faire l’impasse sur les capacités bien propres de l’auteur qui nous intéresse aujourd’hui. Ce qui m’a le plus impressionné au fil de ces trois nouvelles, c’est sa propension à déployer la polysémie de certains mots sans jamais frontalement les redéfinir, faisant qu’une idée parfois se métamorphose sous nos yeux sans qu’on s’en rende compte jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour anticiper le tour de magie ; et sans que jamais rien n’apparaisse comme une diversion dans la narration. Vraiment très fort.
Et de la même manière, il m’aura fallu arriver à la moitié du dernier texte pour me rendre compte que pas une fois dans ce volume le mot Bardo n’aura été prononcé ou écrit. C’est quel niveau de sorcellerie, ça, exactement ? Aucun doute que ce volume s’inscrit bien pleinement dans le projet Retour au Goudron, dans le ton et les idées jusqu’à certaines représentations et concepts désormais bien familiers, mais l’axe narratif qui m’est toujours apparu comme principal est totalement absent en tant que décor ou enjeu objectif et verbalisé : et ça passe crème. J’ai failli ne même pas le capter. Abusé.

Ca tient sans doute à la capacité singulière de Volodine à faire coexister le banal et le fantastique dans un espace narratif situé à mi chemin entre notre ordinaire et celui de l’univers qu’il écrit. Je pourrais sans doute ici dresser un parallèle flatteur avec la capacité d’une Catherine Dufour à ne pas oublier le quotidien, cette vision matérialiste du récit que je trouve ô combien précieuse, mais ce serait agglomérer deux spécificité qui sont plus voisines qu’identiques ; la force d’Infernus Iohannes dans ces textes, c’est plutôt de systématiquement parvenir à nous faire ressentir l’atmosphère de ses différents contextes intra-diégétiques. Pléthores de textes, d’ambiances et d’enjeux différents, au sein d’un seul et même cadre ultra-large, aucun contradiction, mais une variété infinie, tendant dans un sens thématique et narratif unique. Je vous ai déjà dit que je trouvais ça vraiment très fort ? Et je vous dis ça, là, c’est en réaction à seulement trois textes que j’aurais déjà trouvé super chouettes pour eux-mêmes, de par leur capacité à me surprendre tout en développant des idées et des styles très cools. Mais quand je les inclus en plus dans la perspective du Retour au Goudron ? Mamma mia que je suis impressionné.
Parvenir comme le fait l’auteur à développer sur le temps très long de tous ces textes une vision narrative aussi riche, mais prendre aussi le temps de créer un pan de son propre projet qui échappe partiellement à certaines de ses contraintes, tout en restant cohérent avec ce que l’ensemble a pu suggérer et exprimer jusque là… Pfouh. Et ça c’est en gardant bien à l’esprit que ce n’est que ma cinquième incursion.

Je vais reconnaître que je me répète sans doute un peu, ou du moins que je galère à varier mes compliments ; de fait, je trouve qu’il est très difficile de parler de tout ce damné projet sans trop en dire ou tomber dans la redondance descriptive. J’admets être très impressionné, et sacrément désarçonné par la richesse et l’audace de la démarche d’Antoine Volodine : à ce stade je pense déjà être fan de son travail, de sa désinvolture et surtout de l’insolence de son talent. Sans doute parce que le côté interconnexion indépendante me rappelle ce que propose mon autrice favorite en la personne de Rozenn Illiano, dans l’ampleur démiurge comme dans l’élégante sobriété de la plume ou la démesure de la création littéraire. C’est enthousiasmant, intimidant, réjouissant, excitant, je ne sais pas trop comment le dire différemment. Que ce soit en format court ou long, ou par l’effet de la synergie entre tous les pans de ce projet stupidement magnifique, je suis subjugué. Chaque texte propose une idée formelle ou conceptuelle, et jusque là, je n’ai presque croisé que des textes allant de bon à excellent, ou les coups de moins bien sont déjà oubliés.
C’est brillant. Absolument brillant.
Au numéro 6, donc. Vite.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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