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Le Goût de l’Immortalité

Blind Channel – Dark Side

Certains bouquins ont ce qu’on pourrait appeler une Réputation. La majuscule et les italiques pour signifier que quand les gens parlent desdits bouquins, on capte qu’il y a quelque chose de vraiment spécial à découvrir dedans. Ce genre de Réputation est à mes yeux à double tranchant, comme j’ai déjà pu en parler sur ce blog, à l’instar de la ponctuelle hype, mais sur un temps plus long. On a tout à la fois une envie décuplée de les découvrir, donc le plaisir de l’anticipation, mais aussi et surtout le risque de la déception, inversement proportionnel.
Dans le cas qui nous intéresse ici, il faut ajouter à cette Réputation mon attachement au travail de Catherine Dufour, qui n’a cessé de m’éblouir depuis que je me suis replongé activement dans son travail ; d’autant plus depuis que j’ai écarté la thèse du cynisme à la lecture de L’Arithmétique Terrible de la Misère. Car si je sais que les lectures des ouvrages de Catherine Dufour sont rarement faciles, tant dans les thèmes que dans l’exécution, ils ont pour eux la brillance et la froideur de la lucidité sans jamais se départir d’une bonne dose d’humanité, réchauffant le récit sans verser dans une regrettable impression clinique ou artificielle. De fait, je peux parfois un peu lutter à son contact, mais jamais m’ennuyer ou me sentir floué, au contraire ; l’équilibre parvient toujours à me convaincre, ou mieux, à me séduire. Catherine Dufour est simplement à la hauteur de son exceptionnelle Réputation, à chaque fois.
Le Goût de l’Immortalité, le constat ne fait donc pas exception, mais je vais devoir, tout de même, revenir en détails sur quelques soucis, parce que je crois qu’ils sont essentiellement personnels, et ne peuvent pas vraiment être imputés au roman en lui-même. Histoire d’anticiper un peu, disons ceci : ce roman est brillant, mais je n’ai pas pu l’apprécier autant que j’aurais voulu. À la lecture, du moins.
Et maintenant, j’explique. J’essaie, en tout cas.

Ce roman n’est pas tant un roman que la longue retranscription d’une missive envoyée par un personnage nébuleux à un autre. Sa lecture sera pour les lecteurices l’occasion unique de découvrir par ce prisme le monde de 2213 en Mandchourie, ainsi que le parcours et la personnalité de la singulière autrice de cette lettre. Un monde en déliquescence, perclus comme toujours des incohérences et des paradoxes de ses habitants éternels, que ce récit nous propose d’explorer en profondeur, entre enquête d’espionnage et dystopie.

Ce résumé a été délicat à rédiger, précisément à cause du format narratif si particulier que j’y évoque, et qui me rappelle une partie des reproches que je faisais au Long Voyage de Claire Duvivier il y a quelques temps, sans avoir su correctement ou entièrement les formuler. Je peux cependant me féliciter d’avoir le mérite de la cohérence, j’imagine. Le gros avantage de ce souvenir, c’est que du coup, une fois Le Goût de l’Immortalité refermé, j’ai pu savoir immédiatement pourquoi j’avais eu parfois du mal à me faire à sa lecture, malgré ses évidentes et écrasantes qualités (j’y reviendrai). Et ce souci, c’est l’audace formelle du choix épistolaire. Je crois que je n’aime pas lire un roman sous la forme d’une lettre ; mes obsessions logiques personnelles ne parviennent pas à se décrocher de ce que je ne peux pas considérer autrement que comme une incohérence majeure. Et de fait, tout le long de ma lecture, à chaque formule littéraire recherchée, à chaque dialogue, je me souviens qu’un personnage est censément en train de l’écrire, et je ne saurais vraiment dire pourquoi, mais à mes yeux, ça ne colle pas ; une question de cohérence d’ensemble, je crois. Je ne peux simplement pas concevoir que quelqu’un·e puisse écrire une lettre de 320 pages (en format poche), proprement chapitrée, sans jamais se laisser aller à des facilités de langage ou des ellipses dans les dialogues ou certaines explications, et je n’arrive pas à passer outre. Mais comme je le disais dans l’introduction, c’est sans doute un souci purement personnel, une sorte de préjugé qu’il me fallait dépasser pour savoir ce que je pensais réellement de cet ouvrage ; si le choix de l’épistolaire était en adéquation avec ce que Catherine Dufour voulait faire raconter à son personnage, alors il n’y avait pas réellement de problème.

Et donc, il n’y a pas réellement eu de problème. Parce que voyez vous, la qualité majeure de Catherine Dufour, au delà de me faire systématiquement réfléchir à mon rapport à la lecture ou à la fiction en général et encore d’autres choses, quand je la lis, c’est surtout que c’est quand même – pardon my french – une putain d’écrivaine d’exception. L’essentiel, il est là, que ce soit un choix conscient de ma part ou non que le considérer comme tel. Je pourrais avoir toutes les obsessions logiques bizarres, les objections personnelles, les manies de lecture les plus farfelues ou absurdes, peu importe ; j’aurais toujours une raison d’admirer Catherine Dufour quand je la lis. Parce que oui, je pense que j’aurais sans doute trouvé ma lecture plus aisée si elle ne m’avait pas été présentée sous la forme d’une trop longue lettre, peut-être même que le roman s’en serait trouvé meilleur ; mais je ne peux pas en être sûr du tout, au contraire. Il s’avère que malgré mes réserves initiales, plus le roman avançait, plus je me disais que cette forme était sans doute indispensable, en fait. Parce qu’elle permet des audaces formelles supplémentaires, une certaine liberté de ton et de traitement chronologique qui n’auraient peut-être pas été permises par une construction plus classique, ou en tout cas pas avec la même aisance.

On se retrouve donc à suivre une histoire qui nous est indirectement racontée, un peu dans le désordre, avec des liens logiques et des transitions parfois nébuleux·ses ; mais on comprend assez vite que tout cela a, paradoxalement, du sens, et beaucoup plus qu’on ne pourrait le croire d’emblée. On se retrouve dans un récit à plusieurs niveaux de lecture, partagé entre les progressions parallèles de nos connaissances à propos de l’intrigue du roman et des éléments constituants de l’univers dystopique cyberpunk dans lequel elle se déroule. Et c’est là, je pense, pour moi que le génie de Catherine Dufour frappe, à sa façon. Parce que là où souvent, pour écrire ce qui doit être écrit, dans un contexte tel que celui ci, on a souvent droit à l’équivalent littéraire de la pyrotechnie ; on en fait beaucoup, on en montre énormément, très vite, pour impressionner. C’est pas mauvais en soi, mais ça peut lasser, sembler too much. Catherine Dufour, elle, serait plutôt de l’école de la mort par un millier de coupures. On rejoint, je crois, un compliment que j’avais déjà formulé à propos de L’Arithmétique Terrible de la Misère, mais qui s’applique toujours à son travail, cette capacité unique à ne pas oublier le quotidien, le trivial, la simplicité. Une myriade de détails, de petites réflexions, de phrases qui pourraient ne sembler pas grand chose mais qui font finalement un travail énorme, par leur simple existence dans le cadre de ce qui nous est narré. Des signes discrets, quelques répliques qui claquent comme des coups de fouet, habilement distillé·e·s, synthétisant ce que d’autres diraient en tellement plus, un sens du rythme dans les événements et les révélations en relation avec le sens profond de tout ce qui est raconté que je n’ai pas croisé chez beaucoup d’autres auteurices avec une telle régularité.

Et c’est cette sobriété, je crois, qui rend des récits qui pourraient paraître cruellement cliniques et cyniques, finalement encore plus humains que d’autres. Simplement parce que Catherine Dufour parvient à toujours faire en sorte que ses récits soient sincères et lucides avant d’être autre chose. C’est un sentiment compliqué à verbaliser, comme souvent avec elle, parce que ses récits me restent systématiquement en tête bien longtemps après avoir fini de les lire ; il faut toujours que je les manipule un minimum avant de seulement accepter de les laisser tranquilles pour passer à autre chose, après en avoir fait un sens qui me convienne et m’apaise. Elle écrit tellement entre les lignes que j’ai toujours peur d’avoir raté quelque chose, ce qui est assez ironique en considérant à quel point elle peut, malgré ça, être terriblement directe, presque cruelle dans sa crudité. Ce que je crois que je veux dire, c’est que bien au delà de raconter des histoires, Catherine Dufour écrit des choses vraies. Ses récits ne le sont pas, évidemment, de par le fait ; et pourtant, j’ai toujours le sentiment, une fois que j’en ai fini, de m’être pris une leçon. Le bon genre de leçon, celle qui comble des lacunes que vous ne saviez même pas avoir. Sur des sujets divers et variés, jamais les mêmes, avec des applications multiples. Par exemple, là, moi qui vous dit que je n’ai pas autant apprécié ma lecture autant que je l’aurais voulu ; je n’avais certainement pas anticipé autant aimer écrire cette chronique, ce qui désormais, participe entièrement de mon plaisir de lecture. Parce que plus j’y réfléchis, plus je me rends compte que Catherine Dufour m’a encore eu, mais d’une façon complètement différente de d’habitude. C’est quand même très fort.

Bref, c’est pas encore aujourd’hui que je dirais autre chose que des compliments à propos de Catherine Dufour, décidemment une autrice d’exception. Si je persiste à penser que le format épistolaire de ce roman ne m’a pas réconcilié avec ce choix narratif demeurant bancal à mes yeux d’un point de vue diégétique ; force est de constater qu’il n’a pas pu empêcher son autrice de m’en mettre plein la vue et de me faire méchamment réfléchir, au passage. Une sorte d’exception qui confirmerait la règle, peut-être. Ça lui ressemblerait bien, tiens.
Oui, ce roman est fort, très fort. Et je comprends aisément pourquoi et comment il a raflé des prix amplement mérités à sa sortie. Non, effectivement, il n’est pas toujours simple à lire, autant pour son contenu parfois glauque que pour ses ambitions narratives. Mais je crois que comme beaucoup de romans de son calibre, il mérite qu’on fasse un léger effort d’adaptation pour rentrer dans son logiciel diégétique, qui n’est nécessairement pas le nôtre ; c’est à mes yeux le maigre prix à payer pour pouvoir pleinement appréhender ce qui nous est raconté. Il est habituel que le reflet que nous renvoie le miroir déformant ne soit pas le plus flatteur, mais refuser de regarder son reflet n’est pas la solution pour pouvoir le rendre plus agréable à nos yeux.
Encore et toujours, Catherine Dufour a l’amour vache, et pour ça, je l’aime vachement. (On fait ce qu’on peut hein.)

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

4 comments on “Le Goût de l’Immortalité

  1. Yuyine dit :

    Je comprends ton point de vue sur le format lettre. Je n’ai pas encore lu ce roman qui a, en effet, une sacrée Réputation, mais je pense que c’est aussi un élément qui me fera tiquer.

    Aimé par 1 personne

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