
Bloodsport – The Warning (extrait de l’album Everything’s Falling)
Eh bah mine de rien, on est déjà au mitan de ce Retour au Goudron. Même que mathématiquement, avec cette sixième itération, on a passé la moitié, en vrai. J’anticipais quelque chose d’intéressant à défaut d’enthousiasmant, au pire, et je dois bien dire qu’à ce stade, je suis très heureux de la fascination qu’exercent ces bouquins sur moi. Je ne vais pas prétendre que je ne suis pas ponctuellement confus ou déstabilisé, mais je ne me suis, pour le moment, pas ennuyé une seconde. Ce qui, pour ce qui s’apparente pour le moment à un énorme fix-up trié par thèmes et entrecoupé par de rares formats plus longs, n’est pas un mince exploit. Faut être bon pour réussir à maintenir mon intérêt sur – jusqu’ici – 27 nouvelles de longueurs très variables.
Et puisqu’on est à la moitié, je me suis dit que j’allais faire un petit effort. Quitte à cramer mes dernières munitions analytiques si d’aventure elles devaient être trop pertinentes pour ne pas être remises en cause par la suite des événements, on va essayer d’aller un chouïa plus en profondeur que lors de mes chroniques précédentes. Je l’admets sans honte ; tout à ma crainte de ne pas avoir suffisamment de choses inédites à dire d’un volume à l’autre, j’ai sans doute péché par omission, et mes chroniques précédentes manquaient d’ambition et de soin. Je vous prie de bien vouloir m’en excuser.
Et de me lire tenter de faire mieux pour ces Meilleurs d’entre nous, qui le méritent.
Encore un fix-up, donc. Juste un constat ; quand on mange aussi bien, on n’a pas à se plaindre de la structure, aussi commune soit-elle devenue à l’aune du projet entier. À ce stade, je pense que j’ai bien compris que le format long était une exception choisie pour Antoine Volodine, et que la démultiplication des points de vue au fil des nouvelles avait autant un intérêt littéraire que thématique. Forcément, dans une ambiance aussi régulièrement post-soviétique, une perspective prolétarienne, et donc collective et éclatée, s’impose. À cet égard, il faut sans doute que j’adresse une salutation particulière au texte Leur patrie et nous autres, faisant office de singularité au sein de la singularité : poussant décidemment le vice très loin, Infernus Iohannes nous gratifie effectivement d’un fix-up dans le fix-up, avec cet étrange collage aux airs de collection de faux départs, qui sonnent comme des blagues, avec des chutes plus ou moins évocatrices, plus ou moins amusantes, plus ou moins déroutantes. C’est vraiment étrange, comme sensation littéraire, d’enchaîner ces petites histoires qui en sont à peine pendant la plus grosse partie de l’ouvrage, qui malgré leur absence de liens entre elles et leurs propos à géométrie variable, ne semblent presque jamais vaines.
Le truc, c’est que l’auteur a un don assez étrange pour donner confiance. Il a beau régulièrement faire raconter des choses à ses personnages ou sa narration qui semblent ne faire frontalement aucun sens, il exsude du texte une sorte de sérénité, de solidité, qui fait qu’on se dit que tout est normal et que ça va faire sens, à un moment donné. Et de fait, le moment donné en question finit toujours par arriver, ce qui initie un cercle vertueux de la confiance. Que ce soit par le biais de la polysémie progressive que j’évoquais dans une chronique précédente, par le travail d’ancrage de la diégèse complexe du projet grâce à son vocabulaire propre, lui conférant une atmosphère connexe et permanente, ou encore – et surtout – par cette capacité assez exceptionnelle de ponctuellement balancer des informations essentielles sans s’en donner l’air. Vraiment, c’est prodigieux, mais Volodine, de temps en temps, il me fait baigner dans le jus de son récit, j’en comprends pas la moitié, mais j’y reste quand même parce que je suis curieux et plutôt à l’aise, et puis d’un coup, y a un personnage qui lâche une réplique anodine, ou la narration qui laisse échapper un élément complémentaire sans insister dessus plus que ça, et paf ! : épiphanie. Il faut vraiment des sens de la mise en scène et de la retenue extrêmement solides pour réussir ce genre de choses aussi régulièrement, d’autant plus en variant les médiums, que ce soit par le biais de la révélation du sens d’une expression, la polysémie d’un simple mot, ou juste l’explication d’un aspect d’une histoire qui était totalement familier aux personnages mais pas au lectorat. Et ça sans parler du fait que c’est le sixième bouquin de l’auteur que je lis au sein d’un projet unique, et il arrive encore à me surprendre. C’est pas banal.
Mais sans transition, je crois qu’il faut quand même parler de l’héritage oulipien du post-exotisme. On sent bien que le travail d’Infernus Iohannes est régulièrement guidé par des contraintes auto-infligées ; que ce soit pour le fun, par désir de libération ou parce que ça lui permet de travailler plus facilement, peu importe : elles sont clairement là. On passera sur la nature extrêmement programmatiques des titres des différents textes, que ce soient les noms des fix-ups ou les nouvelles qui les composent elles-mêmes, ils ont suffisamment souvent valeur de clé de compréhension pour que je considère cet aspect assez évident. Par contre, je soupçonne notre auteur du moment de s’amuser à inventer des règles pour le simple plaisir de ponctuellement les briser, sans que ça n’ait d’autre intérêt que l’amusement de la pure et innocente transgression. Pour en revenir à Leur patrie et nous autres, qui m’a vraiment marqué, on y a droit à un running gag dont je n’arrive pas encore à savoir si je le trouve génial, complètement claqué, ou les deux à la fois ; la narration nous donne à presque chaque texte un concept local et deux de ses interprétations par l’idiome associé. C’est tellement artificiel et voyant dans sa répétition que ça ressemble plus à une blague qu’autre chose, appuyant le côté un peu ridicule de l’affirmation régionaliste à laquelle certain·e·s peuvent se livrer. Tout le propos de cette nouvelle fix-up étant de clairement nous raconter la division « nous et les autres », forcément, ça fait particulièrement sens, ce qui me ferait tendre du côté génial de la force, pour cette question. C’est juste que dans le dépouillement absolu de la démarche par rapport à la démesure dans laquelle tout le projet s’inscrit, il y a une dichotomie si déstabilisante, encore une fois, que je ne sais toujours pas vraiment sur quel pied danser.
Mais précisément, ce côté déstabilisant, je pense qu’il est bien trop voulu et maîtrisé pour que je puisse croire que ce n’est pas fait exprès : Volodine est là pour nous bousculer, même si c’est très sournoisement, sans brutalité. D’abord et avant tout, évidemment, ses textes ne s’inscrivent dans aucun canon générique habituel. Certes, on y retrouve une forte part de fantastique, avec son cortège de doutes et d’étrange familiarité, mais tout ça est teinté de SF et de dark-fantasy à parts variables, faisant même de temps en temps de petits détours par la mimésis, ne serait-ce que le temps de bien installer une ambiance à détruire avec un twist de milieu d’histoire bien senti ; parfois lui-même préparation à un double twist. Mais bon, ça, encore, Rozenn Illiano, dont la démarche générique de l’oniro-punk est un témoin privilégié à plus d’un titre, et dont ma mention ici n’est certainement pas innocente – y a sérieusement des liens passionnants à établir – ça peut passer pour un lectorat un tant soit peu rompu aux audaces de l’Imaginaire. C’est pas forcément simple à découvrir en soi, certes, il faut accepter de faire preuve d’un peu de patience et prendre le temps d’aligner mentalement tous les aspects de l’œuvre, y compris l’intertextualité, mais ça se fait, parce que c’est vraiment bien fichu, et que sous les différentes couches de zbeul littéraire, il y a un projet cohérent. Bouillonnant et volontiers bardolique (*wink wink*), mais cohérent.
Non, ce qui je pense peut être bien plus déroutant et potentiellement désagréable pour un lectorat rompu à des canons littéraires établis, c’est ce que j’appellerais, de la part d’Infernus Iohannes, le refus du spectaculaire. C’est sans doute la précision qui manquait à mon parallèle avec le travail de Catherine Dufour dans ma chronique de Chagrins ; sa capacité à ne jamais oublier le quotidien, à insuffler une vision matérialiste à ses récits. Je crois qu’en fait Volodine va un peu plus loin, là où peu d’auteurices osent aller, et c’est un peu normal, quand on y réfléchis, parce qu’en dehors d’un projet comme celui qui nous concerne aujourd’hui, c’est affreusement casse-gueule sans la notion de recul que le post-exotisme offre à son auteur : une histoire, je veux dire une vraie histoire, qui ressemble vraiment au réel, elle peut être affreusement décevante. Or, un récit classique, sa promesse première, c’est toujours d’être narrativement satisfaisant. Et Volodine, je crois bien qu’il a décidé qu’il s’en foutait. Aux convenues et bien pratiques unités de temps, de lieu où d’action, il substitue celles de concept et d’ambiance. Il raconte son monde au travers d’un maximum de ses personnages, qu’ils soient individuellement importants ou non. Ses histoires peuvent être décevantes. Elles doivent l’être, même, je crois, pour certaines.
Des fois, y a des gens qu’on croit promis à de grandes choses qui meurent comme des merdes sans qu’on sache trop pourquoi. Parfois, les gens mènent une vie ordinaire, du début à la fin, sans jamais rien vivre de grandiose ; ou sans se rendre compte que leur banal est le spectaculaire des autres. C’est sans doute pour ça que je suis aussi fasciné par cet univers du post-exotisme, il se pose en autre normalité, et de se départit jamais de sa sobriété narrative, sauf à de rares exceptions, qui ne sonnent alors que comme des petites piques d’ironie mettant en exergue les reflets déformés que cet étrange monde nous propose.
Et puisqu’on parle langage, revenons à la matière première dudit monde, et à sa nature littéraire. Arrivé à ce sixième épisode uniquement parce que c’est le sixième que je lis, et avec en mémoire les cinq précédents je me pose une question que je ne pensais pas me poser : est-ce qu’en fait, cette étrange saga, aussi démantibulée et singulière soit-elle, n’aurait pas, quand même, quelque part, d’une certain façon bien à elle, un ordre de lecture, finalement ?
Alors c’est une question qui n’a que peu d’importance en elle-même, sincèrement, et je ne me la pose que parce que j’ai une certaine tendance ludique à la sur-analyse. Fondamentalement, on s’en fout, tous les textes proposés par Volodine sont clairement indépendants en dépit de leur interconnexion. C’est juste un prétexte pour aborder une impression que je voudrais verbaliser avant d’aller plus avant pour compléter le sentiment déjà exprimé dans ma chronique sur Mémoire, mode d’effroi, qui reste globalement valable, à ce stade.
Ce qui suggère donc une petite balise *SPOILER*.
Le truc, c’est que j’ai remarqué un très intéressant jeu sur le langage de la part d’Infernus Iohannes. Figurez vous que selon les périodes « historiques » dans lesquelles évoluent ses personnages, leur façon de s’exprimer n’est pas exactement la même. Ma théorie, c’est qu’on peut plus ou moins ranger dans l’ordre les différents ouvrages de ce Retour au Goudron en fonction du degré de déliquescence du langage, en corrélation plus ou moins directe avec la déliquescence du monde, et donc de la civilisation humaine ; ce à quoi on peut aussi rajouter le degré de présence du concept même de Bardo dans les esprits et les textes qui les représentent auprès de nous, lié lui aussi au degré d’avancement de l’apocalypse et/ou de l’écroulement civilisationnel qui l’accompagne. Je me demande donc si en suivant avec tant soit peu de précision le degré de densité du respect de la grammaire par les personnages ou leur connaissance de la réalité du Bardo et de tout ce qui va avec, il n’y a pas moyen de tracer une sorte de progression de l’avancée globale des enjeux de la diégèse au fil des volumes. En tout cas le contraste entre beaucoup des marqueurs de ces deux éléments du récit général d’un volume à l’autre me laisse à croire que le côté jeu de piste des textes d’Infernus Iohannes va plus loin que la simple compréhension de ses idées tissée par l’intertextualité.
Dans cette optique, et en tenant compte du côté programmatique qui semble tenir au cœur de l’auteur, j’ai envie de croire que l’idée du « Retour au Goudron », c’est celle du retour à la terre dans son sens le plus spirituel du terme, mais absolument ruiné par le fait qu’on a absolument ruiné la planète et notre habitat. Une application matérialiste et pragmatique de la vision de Volodine sur le monde, à la frontière entre le lucide et le cynique, passée au travers du prisme symbolique de son univers, où la réalité du culte bouddhiste de la réincarnation et d’un monde d’errance après le monde s’imposent à notre réalité profane.
Considérant la nature de chant du cygne assumée de l’œuvre toute entière par son auteur et du mouvement littéraire qu’il a mené, ça me parait absolument pas déconnant, je dois bien le dire. Je ne sais pas si mon interprétation est trop évidente pour valoir le coup d’être exprimée avec autant de confiance et de gravité de ma part, mais je trouve que pour un projet comme celui-là, aussi perché et singulier, ça vaut au moins le coup de faire un effort d’interprétation ; d’autant que je le trouve aussi respectable qu’élégant. Dans le contexte actuel, essayer et parvenir à s’exprimer de manière aussi complexe et rare au travers d’un truchement purement artistique, je trouve que c’est un mouvement audacieux et précieux. Une sorte de phare au milieu des ténèbres. Ce que l’art devrait être quand le monde n’est pas au niveau, d’une certaine manière. Sans doute que j’en fais trop. Mais c’est quand même ce que pense ressentir, alors…
Fin de l’alerte *SPOILER*
Je ne sais pas comment ce projet va se finir, ou s’il sera ultimement satisfaisant pour moi. Tout ce que je peux vous dire, à ce stade, c’est qu’il n’y a absolument aucun doute pour moi que je vais aller au bout avec détermination et probablement beaucoup de plaisir, sans parler d’une absolue fascination. Je ne vais certainement pas prétendre que tous ces bouquins ne sont pas extrêmement complexes à aborder où que j’en comprends toutes les symboliques. Le jeu meta-textuel autour du mouvement littéraire du post-exotisme m’échappe sans aucun doute pour la majorité, par exemple, mais je ne ressens jamais autre chose qu’une continuelle invitation ludique de la part d’Antoine Volodine à essayer de mieux comprendre son délire tout personnel, y compris lorsqu’il se fait des clins d’œil à lui-même. Le truc, il faut bien le dire aussi, c’est qu’une démarche aussi unique et audacieuse, dans le paysage actuel, elle me fait beaucoup de bien, et à des égards surprenants ; j’en parlerai sans doute lors de ma chronique de bouclage de cette rentrée littéraire.
Bref, c’est toujours pas fini. Une pause pour me remettre de mes émotions et de l’effort de cette grosse chronique qui ne me satisfait toujours pas complètement mais qu’il fallait bien que je boucle sinon j’allais rester bloqué dessus et de rien faire d’autre pendant trois jours, et on repart pour les 3 suivants.
Quelle aventure, mes adelphes, quelle aventure.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
