
We Are No Saints – Blind Channel (extrait de l’album Lifestyles of the Sick & Dangerous)
On avance dans le projet, même si c’est maintenant avec une mauvaise volonté frontale et un esprit bougon.
D’autant plus bougon que cette fois ci, même si l’auteur ne m’avait pas déjà fort déçu, il m’aurait probablement déçu quand même. Il a bien de la chance que ça arrive maintenant, d’une étrange manière : j’ai vraiment pas aimé ce Survies Minuscules, au point que même sans l’ombre des conneries meta-litteraires de Volodine, un certain doute se serait probablement emparé de moi quant à certaines de ses intentions et ambitions à l’aune de ce projet, de son travail et de sa personne. Oui oui, carrément, et je vous jure que c’est aussi honnête que sincère de ma part.
Disons simplement que ce qui n’auraient été que des interrogations fugaces auxquelles je n’aurais sans doute pas prêté tant d’attention que ça se sont ici vues transformées pour le pire.
Va falloir que je m’explique.
Évacuons d’abord l’aspect formel de cette huitième proposition : j’évoquais précédemment l’influence de l’Oulipo, on est en plein dedans. Fix-up, encore, certes, mais surtout, listes plus ou moins romancées, biographie fictive, compilation de paragraphes formant plus ou moins intrigue, allant de l’extrémité demantibulée et bordelico-punk du spectre à l’autre, où c’est juste une trop longue litanie de n’importe quoi. Moi qui tiens à mon unité de perspective et à mes déroulés narratifs clairs, disons le, c’est pas ma came du tout. Mais c’est très secondaire, parce que la démarche, en dépit de ses aspects agressivement étranges, assume complétement. C’est pas mal fait, c’est juste fait d’une façon qui ne me parle pas du tout. J’imagine que c’est pas tant un bouquin à lire d’une traite à la recherche de la moindre cohérence qu’un bouquin à picorer de temps en temps ; ce qui expliquerait sans doute le chapitrage absolument superfétatoire de certaines listes composant l’ouvrage, comme le fait qu’il est quasiment impossible d’y déceler un lien concret et/durable avec le reste du projet Retour au Goudron et ses aspects fantastiques.
Mais ça, c’est pas vraiment mon problème. J’ai pas kiffé, et j’ai lâchement esquivé l’essentiel la partie du bouquin titrée « Plaintes et dénonciations », parce que bordel, près de 80 pages de paragraphes de cinq à dix lignes chacuns racontant une plainte/dénonciation différente allant du tapage nocturne à l’accusation de VSS : merci mais non merci.
D’autant que ce dernier exemple est particulièrement pertinent à évoquer et constitue mon plus gros grief envers Volodine, me faisant me demander si une quelconque mouche l’a piqué ou si je me suis planté à ce point là dans la lecture de ce projet jusque là.
Je commence à croire que ce que j’ai pris pour un certain recul débonnaire sur le monde de la part d’Infernus Iohannes pourrait en fait être une certaine forme de cynisme désabusé camouflé par les vestiges d’un gauchisme d’apparat. Parce que oui, ça cite Marx, ça se réclame avec juste ce qu’il faut d’ironie du communisme pour montrer un certain détachement du dogmatisme qui pourrait faire peur, ça cite le capitalisme ou le fascisme en ennemis, ça dresse des constats assez lucides et clairs sur l’état du monde et les raisons d’une potentielle apocalypse, mais, au demeurant… Bah ça fait quand même beaucoup de blagues de très mauvais goût sur les VSS à base de sous-entendus sur la vertu des victimes ou la tendance à balancer des accusations à la légère, et ça oublie aussi et surtout de citer en victimes certaines catégories particulièrement opprimées des marges que ça prétend défendre, nommément les personnes racisées ou la communauté transgenre. Et dans le contexte actuel : ça pue. Ca donne l’impression, pour le dire vite, d’un vieux gars qui trouve que la gauche d’aujourd’hui va trop loin, et qui se met à dézinguer tout le monde dans le paysage sans discrimination parce que ça lui donne le sentiment d’être magnanime et de planer au dessus de la mêlée. Ça donne l’impression de quelqu’un qui se donne un genre contre-culturel mais prend bien soin de rester assez nihiliste et vague dans ses prises de position pour éviter le moindre clivage en se planquant derrière son dandysme et la nébulosité thématique et générique de son mouvement littéraire.
Je prendrais en exemple son Construire le paradis, liste romancée proposant une sorte de mode d’emploi. Évidemment que la contradiction permanente des instructions est marrante. Et pertinente, d’une certaine manière, parce que l’utopie n’est la même pour personne, et certainement pas à gauche, d’ailleurs. Mais pour autant, elle se permet des libertés dans certaines de ses blagues et dichotomies ciblées qui me laissent un sale arrière goût en bouche ; en dépit des intentions affichées par Volodine, fondamentalement, on comprend bien que c’est encore et toujours sur les mêmes qu’on tape, toujours des mêmes qu’on se moque en priorité ; des pur·e·s et des trop compliqué·e·s à comprendre, qu’il est plus facile de repousser à la marge de la marge, en se disant qu’on s’en occupera plus tard. Ça donne l’impression, en vrai, d’un type qui n’a pas vraiment appris le concept d’égalité au delà du mot prolétariat, et qui considère que c’est bien assez, n’ayant ainsi jamais mis à jour son logiciel de luttes. Ça sent un brin l’hypocrisie.
Et ne nous mentons pas, à lire, particulièrement maintenant, c’est vraiment déprimant. Parce que ça pousse à se demander s’il y a vraiment tant de substance que ça sous le style.
Est-ce que j’ai envie d’en dire plus ? Oui. Est-ce que j’ai l’énergie et ma motivation ? Pas vraiment.
Cette itération est décevante à plus d’un titre. Concept formel creux et répétitif, fulgurances rares et trop régulièrement négativement contrebalancées par des instances de mauvais goût et de boomerismes cyniques ou nihilistes à peine déguisés ; j’ai le sentiment d’avoir vu le voile se déchirer devant mes yeux avec ce bouquin, qui ne colle en rien avec tout ce que j’ai lu d’Infernus Iohannes jusque là, faisant exception à tous les niveaux. Et dont, j’insiste, je ne pense pas qu’il m’aurait donné une autre impression si ce n’avait été pour les conneries externes de l’auteur ; c’est juste aussi moyen et désagréable que ça.
Pause, puis la fin. En espérant y trouver des preuves que j’ai tort ou que je suis juste aigri. *Haussement d’épaules*
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles.
