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L’île au trésor, Robert Louis Stevenson

Ferryland Sealer – Great Big Sea (extrait de l’album Turn)

De quoi sont faites nos envies, vaste question.
Il aura fallu une conjecture singulière pour que je me dise que j’avais soudain très envie de rattraper un classique parmi les classiques, que je connaissais pourtant relativement bien, que ce soit par la procuration de ses adaptations et échos dans la pop culture, ou simplement via le vague souvenir de la lecture de ma version pour enfants quand j’étais moi-même marmot.
Mais le fait est qu’entre la présence du spectre de Robert Louis Stevenson dans mon roman favori de la Rentrée Littéraire – et sans doute de cette année – d’autres échos dans d’autres œuvres moins importantes à mes yeux, et la mort de Tim Curry me rappelant que je n’avais encore jamais vu sa prestation dans Muppet Treasure Island : il y avait comme une convergence symbolique.
Et vous le savez maintenant, je ne crois pas tant aux signes qu’à l’idée poétique de leur donner de l’importance quand on les remarque. Alors nous voilà, dans une nouvelle traduction signée Jacques Mailhos, histoire de voir si à mes yeux, L’île au trésor mérite toujours son statut de classique et si ça vaut toujours le coup d’être lu de nos jours.
Réponse : oh bah oui, hein. Peut-être que mes souvenirs et leurs distorsions progressives au fil des années et des fausses idées que les diverses adaptations ont pu me donner ont fait que j’ai ponctuellement ressenti une légère déception au contact de cette version originale, certes ; mais dans l’ensemble, on ne peut pas en vouloir à un tel jalon de l’histoire de la fiction d’exister en tant que tel. Le fait est que L’île au trésor demeure un formidable texte par bien des aspects.
Je vous propose de vous donner mon humble ressenti à son égard.

On va si vous le voulez bien passer l’épreuve du résumé : non seulement tout le monde ou presque connait le roman, a minima de réputation, et puis s’il y a bien un titre qui excelle dans son ambition programmatique c’est L’île au trésor. Une île, un trésor, des gens qui le veulent, de fort logiques conflits qui en découlent, simple comme bonjour. Le secret, dans un cas comme celui-là, c’est pas tant que l’idée que l’exécution, évidemment.
Premier élément de la réussite de Robert Louis Stevenson : le format feuilleton. Pas un chapitre sans un événement un minimum marquant, sans une avancée notable dans l’intrigue, avec toujours un petit cliffhanger des familles en conclusion, histoire de donner envie de passer à la section suivante et de voir de quoi il va être question. En un mot comme en cent, c’est diablement efficace. Du mystère, de l’action, des bons dialogues, des enjeux clairs et maîtrisés, le tout enrobé dans une ambiance aussi concrète que ludique, c’est franchement impeccable. On sait pourquoi on est là – le frisson de l’aventure ! – et Robert Louis Stevenson ne s’en cache pas un seul instant, ce qui confère à tout le récit une qualité fort digeste ma foi très appréciable, et ce y compris quand on inclut les séquences un peu plus techniques ou contemplatives à base de jargon nautique ou de description de la flore sauvage de l’île ; il n’est question que d’immersion.

Sans transition mais avec un petit souffle d’excitation, on arrive à l’autre point majeur de la réussite de ce roman, celui qui je pense, sincèrement, est le secret de Polichinelle de sa légende, et qui tient en trois simples mots :
Long. John. Silver.
J’ai été très surpris qu’on ait si peu à le lire, finalement, proportionnellement à l’ensemble du roman, presque déçu. Mais le fait est que l’économie faite sur la ressource que ce personnage représente sans aucun doute le plus gros coup de génie de RLS dans ce roman à mes yeux. Ce jeu sur l’ironie dramatique initiale, sur le doute permanent quant aux intentions et pensées du redoutable pirate, sur la fluctuation de ses allégeances ou même sur l’incertitude de ses sentiments à l’égard de Jim Hawkins, notre héros vraiment chouette mais complètement éclipsé par son antagoniste, c’est vraiment brillant. Quand Long John Silver n’est pas là, on ne parle que de lui et de ce qu’il peut faire ; quand il est là, on ne pense qu’à lui et à ce qu’il va peut-être faire : on scrute jusqu’à ses silences par peur de ce qui s’y cache. Le personnage est juste si incroyable que ça, il a une aura absolument unique dans l’histoire de la littérature à mes yeux. Et de fait, même s’il n’est là que pendant, quoi… 15/20% du roman, ce n’est que de lui que j’ai envie de parler une fois le roman refermé, et de comment il pousse son statut de pirate jusqu’à voler toutes les scènes dans lesquelles il apparaît, voire même celles où il n’est pas. Prodigieux.

Et quand on mélange ces deux aspects là du roman, on comprend pourquoi il a autant marqué et demeure aujourd’hui un classique incontournable. Parce que j’avais beau vaguement me rappeler de ce qui s’y passait, et surtout comment il allait se finir, constatant sa relative simplicité au fil du déroulé de son intrigue, j’ai quand même pu jouir d’une certaine incertitude quant à beaucoup de ses éléments. La redécouverte de Long John Silver dans toute sa splendeur, tel un spectre planant sur tout le roman, y compris dans ses moments les plus classiques ; ce contraste entre une aventure somme toute banale à l’aune de toute mon expérience littéraire, et le fait que je ne savais jamais ce que ce sublime ruffian allait faire d’une page à l’autre, c’est quand même super chouette. Nul doute que si je n’avais pas su dans quoi je m’embarquais, je serais encore plus enthousiaste : un moment comme un autre pour d’ailleurs saluer le travail de contextualisation et de traduction fournis par Jacques Mailhos et Gallmeister dans mon édition, qui confèrent un vrai supplément d’âme au texte en en expliquant certains points clés qui pourraient échapper au lectorat le moins averti. C’est toujours super cool, comme démarche, de fournir du métatexte qui renforce le poids de ce dernier.

Bref bref bref. Je ne vais pas prétendre expliquer à qui que ce soit pourquoi L’île au trésor mérite son statut, that ship has sailed a long time ago, comme qui dirait. Mais ça me fait quand même plaisir de pouvoir me dire que je l’ai enfin lu et grandement apprécié en toute connaissance de cause ; ça me fera une base plus solide pour continuer à dire tout le bien que je pense de La Planète au trésor, qui a bien compris que c’était sur Long John Silver qu’il fallait mettre l’accent pour que cette histoire s’exprime à plein. Autant y a des bouquins je les lis et je les chronique pour le principe de partager mon ressenti avec mon lectorat en tant qu’éclaireur culturel, autant y en a, ils sont ici parce que c’est mon journal de lecture, clairement. Et je suis ravi d’avoir pu mettre ce roman légendaire à mon actif. Pur plaisir, rien d’autre que ça. C’est bien aussi, de faire ça, de temps en temps. Ça rappelle pourquoi on lit des livres au départ.
Voilà voilà.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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