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Retour au Goudron #11 – Retour au Goudron : Dernière livraison, Infernus Iohannes

Swallow The Bomb – Royal Blood (extrait de l’album Dead Company)

Eh bah voilà, on y est.
Je me sens un peu comme à un retour de longues vacances : je suis très content de mon séjour passé, mais je suis quand même soulagé à la perspective de pouvoir rentrer à la maison. C’est pas que je me suis senti otage de ce projet Retour au Goudron, mais m’auto-obliger à le lire dans son entièreté sans avoir pu me mouiller la nuque avant, c’était peut-être un chouïa ambitieux de ma part. Si j’ai bien compris une chose au fil de mon exploration du chant du cygne du projet post-exotique, c’est que son intertextualité interne est aussi dense que foisonnante ; il me manquait clairement des clés de compréhension pour profiter à fonds de l’ensemble.
Le fait que j’en ai quand même vachement profité, ne nous mentons pas. Et ce en dépit d’une erreur de parcours qui aurait pu – et n’est pas passée loin de – tout gâcher. Ce que je vous propose, pour ce volume conclusif, c’est de faire ça en deux temps : Dernière Livraison en isolation et en rapport au reste du projet dont il est issu, puis mon bilan de toute cette singulière expérience, avec quelques perspectives personnelles.
Ça vous va ? Vous pouvez pas me répondre, on va dire que oui.
T’façon c’est mon blog je fais ce que je veux.

D’abord, nouveau – léger – changement structurel, avec un roman construit sous la forme d’une succession de trois itérations différentes regroupées sous un titre et un duos d’écrivain·e·s hétéronymes d’Antoine Volodine (ou, pour les derniers textes, ce qui n’est évidemment pas un hasard, Volodine lui-même). Ce qui nous donne, en succession : un ou deux chapitres d’un court roman ainsi segmenté tout le long de l’ouvrage, suivis de photos en noir et blanc à l’ambiance étrange/liminale, puis quelques pages de brèves, paragraphes éclatés qui semblent pouvoir se regrouper en différentes familles d’un « chapitre » à l’autre, racontés dans un désordre relativement organisé. Avec en plus, à chaque saut d’un duos d’auteurices à un autre, une bibliographie des leurs textes respectifs, que je devine plus ou moins fictifs, mais aux saveurs prometteuses de post-exotisme espiègle.
Mon appréciation de ces différentes sections est assez prévisible, à ce stade, je pense.
Le côté roman : très chouette, dans le genre un peu absurdo-fantasmagorique mais pas trop. Maintenant que j’ai compris le côté très symboliste de l’écriture d’Infernus Iohannes et de ses comparses hétéronymes, c’est assez facile d’apprécier le fait la richesse d’applicabilité de leur univers littéraire ; tout peut être un symptôme allégorique ou une ressource matérielle en fonction de ce que l’histoire raconte à un instant T, et vouloir trouver un sens à absolument tout n’a pas plus de sens que de vouloir lire les péripéties des personnages au premier degré. Il faut accepter une part d’étrange et de nébulosité à chaque événement, se laisser porter par la poésie des images et leur trouver un sens qui nous convienne, au delà des intentions potentielles de l’auteur, qui à mon avis s’en fiche un peu qu’on rentre ou non dans son délire en dépit de toutes ses invitations ludiques. Clairement, si j’ai du apprendre quelque chose du post-exotisme en lisant, justement pour mieux le lire, c’est une forme aigüe de détachement face à ses mystères les plus granuleux. Il y a des choses que même les personnages ne comprennent pas, et ça ne les embarrasse pas toujours plus que ça ; alors je vois pas pourquoi ça devrait me prendre la tête moi-même.
Et c’est assez ironique, parce qu’ici, je pense que la métaphore, s’il y en a une, est assez claire, à l’aune de toutes les aventures de Gumpo, notre protagoniste : la vie c’est compliqué, et on ne sait pas toujours où on va, même quand on sait où on veut aller. C’est appuyé par des scènes bien Volodiniennes, entre absurde complet, échos d’un passé fantasmé et déformé, résonnant dans un futur démantibulé où les règles sont tellement dissolues/dissoutes qu’elles n’ont plus vraiment d’importance ; c’est un joyeux bordel que je trouve toujours aussi fascinant et hypnotisant d’étrangeté, le tout soutenu par une écriture efficace et évocatrice : c’est super.

Pour le côté photos et paragraphes oulipiens, bon, bah… C’est pas ma came, qu’est ce que vous voulez que je vous dise.
Les images sont vraiment cools, j’admets, elles donnent à voir ce que j’imagine être l’ambiance imaginée par Volodine pour son post-exotisme le plus urbain, à base d’espaces liminaux, à l’atmosphère lourde et grise, cette dernière mise en emphase par une saturation épaisse des noirs. Mais n’empêche que j’ai pas du passer plus de quelques secondes sur chacune d’entre elles, tout bêtement littéraire que je suis. C’est sympa de me dire qu’elles ont peut-être servi d’inspiration, et qu’elles donnent quelque chose d’autre à voir, mais guère plus ; je suis très vite passé à autre chose à chaque fois.
Quant à la narration éclatée des micro-fictions des « brèves de dortoir », c’est encore un autre souci. Sans référentiel précis ni contexte préalable, même si certaines scènes/saynètes étaient chouettes pour l’effet de surprise d’une bonne micro-chute ou d’une image littéraire bien convoquée, ça restait systématiquement trop court pour réellement en profiter, et surtout trop fourmillant pour parvenir à tirer les bons liens entre chaque petit bout d’histoire potentiellement en rapport avec un autre. Clairement l’aspect de l’écriture de Volodine que j’aime le moins ; heureusement c’est le plus rare.
Reste à voir ce que je n’ai pas encore mentionné, à savoir les « brèves de mouroir » qui viennent conclure l’ouvrage – ainsi que l’ensemble de l’édifice post-exotique, rien que ça – et en casser le rythme préalablement établi. Même si la communication autour du Retour au Goudron dans son ensemble a d’ors et déjà fortement appuyé sur la formule finale prédite par Volodine, je trouverais ça dommage pour cielles qui n’auraient pas encore été spoilé·e·s de participer à cet élan moi-même. Le fait est que le paragraphe entier et sa phrase finale sont chargées de sens et que je les trouve tous les deux assez émouvants. À mon échelle, certes, mais sachant ce que je sais, même si c’est un secret de polichinelle, il y a là une charge émotionnelle et symbolique assez puissante, qui saura j’en suis sûr parler à tout le monde, néophytes comme fans de longues date.
L’idée d’un dernier texte qui reprend tous les éléments du mouvement qu’il vient terminer, pour en faire le résumé exhaustif en aussi peu de mots que possibles avant d’en finir une bonne fois pour toutes, c’est basique, peut-être, mais c’est surtout évident.
C’est une belle conclusion. D’autant plus belle qu’elle est sobre et honnête.

Et maintenant qu’on en a fini, que faire du post-exotisme en tant que mouvement littéraire ? Mon sentiment, c’est que le concept central de tout le projet, il est finalement assez littéral : raconter un monde où l’idée d’exotisme a disparu. Plus vraiment de frontières, plus vraiment de différences ; le récit d’une longue déliquescence causée par le temps autant que la stupidité collective de l’Homme, faisant que tous ses héritages se perdent et se diluent jusqu’à ne plus former qu’un magma théorique dans lequel tout le monde est perdu à égalité. On se rappelle de vagues concepts mais on les applique de travers ou on se rend compte qu’ils ne valent plus rien, et tous les dogmes et leurs tentatives d’application deviennent des pantomimes absurdes et pathétiques auxquelles personne ne comprend rien, surtout pas les instigateurices.
Ce qui donne une collection de récits pouvant aller d’une extrémité du spectre thématique et atmosphérique à l’autre ; un monde tel que celui là est un écran vierge sur lequel on peut tout projeter sans jamais souffrir de la moindre incohérence. D’autant plus qu’en multipliant les couches intra-diégétiques, Volodine s’offre encore plus de libertés. Entre le monde matériel, celui du Bardo, peut-être encore un autre après ou avant, et tous les espaces intermédiaires, tout est possible sans jamais avoir à justifier quoi que ce soit ; et ce, miraculeusement, sans que jamais ça ne puisse passer pour une mauvaise excuse en mode TGCM : la nébulosité du modèle n’est pas un bug, fonctionnant souvent sur le mode de l’allégorie vaporeuse, comme on dit, c’est plutôt une feature.

Alors certes, c’est souvent déroutant, ponctuellement frustrant, ces tranches de (non-)vie à épaisseurs variables, dont pour les plus perchées on ne sait pas toujours si elles sont sur le mode humoristique, cynique ou débonnaire, tant elles multiplient les registres et les pas de côté. Mais mon impression dominante, avec toute cette œuvre et ce que j’y perçois de la personnalité et des idées d’Antoine Volodine, c’est que l’idée générale de tout ce mouvement, c’est d’illustrer l’absurdité de nos vies, en tant que concepts. Le mouvement général du post-exotisme, à mes yeux, c’est l’errance. Des gens qui voyagent, plus ou moins de leur propre volonté, qui bougent, physiquement ou mentalement – voire astralement – qui s’interrogent sur leurs points de départ, leurs destinations, qui doutent, qui luttent. Et là dedans, Volodine projette l’idée toute simple que oui, la vie n’a pas de sens propre, que c’est à chacun·e de se trouver un objectif personnel, une voie à suivre, de s’imaginer un but qui fasse sens, et de s’y tenir, pour ensuite avancer. C’est peut-être bateau, ramené à ça, mais c’est de la vie dont on parle ici ; le truc complexe qu’on apprend toute notre vie à appréhender pour finalement toujours, au moment de l’examen, se rendre compte qu’on a fait l’impasse sur les mauvais sujets. On peut y voir une faille naïve de mon caractère, mais j’ai quand même une grande faiblesse pour les œuvres qui en dépit de toutes les horreurs et complexités qu’elles incarnent ou proposent à la lecture, s’échinent par dessus tout à faire briller le soleil dans les ruines.
Avec ce Retour au Goudron, Antoine Volodine m’a fait lire un paquet de trucs pas joyeux du tout, et a sans aucun doute fait montre de quelques regrettables angles morts sur des sujets qui me tiennent à cœur. Mais demeure qu’il a aussi et surtout plus souvent fait preuve d’une ouverture d’esprit et d’une modernité de pensée que je n’aurais pas forcément attendu d’un auteur de 77 ans. Et il a su conclure beaucoup plus de ses histoires d’une façon plaisante que l’inverse ; considérant que son univers littéraire est évidemment un reflet direct de notre monde réel, sans souffrir du moindre déficit de lucidité, il n’a pour autant jamais laissé son œuvre glisser dans le défaitisme ou le pessimisme crasse.
Vue sa proximité avec le zen, c’est peut-être pas si déconnant de voir dans le travail d’Infernus Iohannes une sorte de projection ataraxique : un regard clinique sur le monde, se permettant ponctuellement de sortir du simple constat pour insuffler un peu d’optimisme et d’humour là où on en a besoin ou envie. Mais peut-être bien qu’avec sa vision soviétique du monde, s’inspirant assez frontalement d’Eisenstein et des théoriciens russes du cinéma – cités via leurs œuvres dans cette Dernière Livraison – en fait, Volodine nous fait basiquement du Koulechov, et que sur l’écran vierge de son univers littéraire, c’est moi qui projette à coup de suranalyse. Allez savoir. Ce serait marrant, un peu.

La vérité, c’est que je ne peux pas encore prétendre à une réelle compréhension de tout ce projet et de ce qui est venu avant, sans parler d’une verbalisation pertinente et juste, tant que je n’aurais pas creusé la question. Et si, effectivement, j’ai bel et bien envie de la creuser, mon temps et mes ressources sont limitées ; alors je vais devoir me contenter de ça pour le moment.
Retour au Goudron est un projet brillant, littérairement parlant, et je n’ai pas le moindre soupçon de complaisance envers les éditeurs qui ont joué le jeu avec ces 11 publications simultanées. Evidemment qu’il fallait le faire. Il y a dans tout ce fatras post-exotique une richesse conceptuelle et poétique absolument unique, une proposition générale d’une ampleur inégalable, où mêmes les instances les plus faibles ou discutables ont quelque chose à donner de valable et où les meilleurs moments atteignent des sommets.
Quelque part, je me trouve un peu démuni à essayer de résumer d’une quelconque manière tout ce mouvement, il y a trop et pas assez à la fois pour que j’arrive à en faire quelque chose de consistant.
Ce que je pense sincèrement avoir capté, j’ai aimé aussi sincèrement, avec toujours un vrai goût de reviens-y. À la fois pour pouvoir y regoûter, mais aussi pour pouvoir mieux comprendre, à chaque nouvelle potentielle occurrence.
Je sais pas quand ni comment, mais ça arrivera. Je vais devoir me contenter, dans l’intervalle, d’un humble constat de semi-échec.
Et d’ici à ce que je trouve une solution pour faire mieux, je ne me tairai pas. (Oh no he didn’t!)

P.S : J’avais prévu de le faire et j’ai oublié, oops. Mon top 3 du Retour au Goudron, si jamais vous avez la flemme de tout en lire :
Ultimes Sursauts
Malaise chez les Plongeuses
Les meilleurs d’entre nous
Ça ne vous garantit pas une compréhension exhaustive de tout le projet, mais clairement, en isolation, je trouve que ce sont les meilleurs textes. Voilà.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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