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C’est pour le travail #14

Comme son nom l’indique. C’est la reprise, comme on dit.
(Avec beaucoup de bouquins qui attendent depuis un bon paquet de temps dedans.)

Solak, Caroline Hinault
Fini.
« […]Y a tellement peu de choses auxquelles se raccrocher quand le temps vous cogne dessus, alors pourquoi pas l’illusion de savoir. »
J’aurais voulu avoir suffisamment de choses à dire sur ce texte pour justifier une pleine chronique, malheureusement, son seul vrai défaut est d’être trop court, je manque de matière. Mais c’est vraiment bien, surtout pour un premier roman. À certains égards, on sent déjà beaucoup des qualités purement littéraires de l’autrice qui m’ont tant fait apprécier son Ce qui se joue ; notamment un jeu incessant et ludique avec la langue, faisant preuve de beaucoup de style, avec juste assez d’économie pour ne pas souffrir d’overdose.
Petit huis clos bien dense, bien ramassé, tout en tension latente, perspective et intrigue à l’os ; ce qu’on perd peut être un peu en subtilité ou en nuances, on le gagne en efficacité et en mordant. C’est osé, de nous balancer comme ça dans un lieu dont on ignore presque tout, avec des personnages dont on ne sait presque rien, à qui on sait qu’on ne peut pas vraiment faire confiance, mais qu’on doit bien suivre parce qu’il n’y a pas d’autre alternative, et de dérouler chichement une intrigue dont on ignore quasi intégralement la teneur. Mais le fait est que ça marche, et c’est chouette jusqu’à la chute !
C’est propre. Le genre de roman qui m’aurait fait attendre les publications suivantes avec envie et curiosité. Et j’aurais eu raison.

SP RL – La dernière des Wilberforce, Julia Kerninon
Fini.
Je ne suis allé au bout que parce que chez L’Iconoclaste, clairement, on aime l’aération et les grandes marges ; ça fait d’un bouquin de 279 pages une lecture tranquillement bouclable en une petite journée, ce que j’ai fait avec diligence et professionnalisme. Mais disons le tout net, si je n’ai pas vraiment de raison tangible d’être à proprement parler hostile à ce bouquin, c’est vraiment, mais alors vraiment pas mon truc.
Chronique familiale tragique à la chronologie et à la perspective éclatée, je trouve que La dernière des Wilberforce essaie beaucoup trop de compenser la banalité de son sujet – la terrible révélation d’un secret de famille – en noyant le poisson à coup de digressions et de scènes de pure description sans grande valeur ajoutée. C’est terrible de me dire que, alors que j’ai une bibliothèque interne fort limitée dans le domaine, ce bouquin m’a donné l’impression de cocher beaucoup trop des cases dramatiques du bingo du Roman Français™, avec sa famille bourgeoise se retrouvant dans sa maison familiale de vacances où des liens spéciaux se sont créés au fil des années, semant au passage les graines terribles d’un règlement de comptes ultérieur ; avec ses personnages aussi creux que symboliques, le patriarche ombreux, la mère courage, le fils parfait, le frère jaloux, la sœur solaire et délurée, projetant une ombre regrettable sur sa petite sœur dévouée mais discrète, etc, etc, etc.
Je ne veux pas dire que c’est mauvais, je ne veux pas dire que c’est mal intentionné ou feignant, je pense même que l’autrice essaie très fort d’éviter certains écueils classiques ; mais pour autant, c’est juste si terriblement convenu, j’ai basiquement deviné la moitié des inévitables twists promis par l’absolu manque de subtilité de la mise en scène opérée par Julia Kerninon dès les premiers chapitres. Tout ça se déroule certes au fil d’une intrigue bien construite, où les différentes perspectives se passent le relais assez élégamment pour nous peindre un tableau général de la situation, mais c’est tellement creux, ça manque tellement de profondeur et de nuances, je me suis senti complètement étranger à l’intégralité du roman.
Je crois que j’ai si peu apprécié ce texte parce qu’il représente trop bien une certaine image de la complaisance que je reproche à un gros pan de la production française : une situation dramatique confinant au tragique, des personnages symboles, un sous-texte vaguement féministe, et roule ma poule, ça fera bien l’affaire. C’est fonctionnel, mais ça ne propose pas grand chose de plus que des évidences déjà défrichées par ailleurs, et ça manque d’un sens singulier, d’une idée forte qui sous-tendrait réellement l’ensemble et lui conférerait un quelconque supplément d’âme. Ça donnerait presque l’impression d’avoir été écrit avec l’espoir de se voir acheter ses droits pour une adaptation audiovisuelle.
Pas pour moi, disais-je.

RL – L’adolescence du perroquet, Amélie Nothomb
Fini.
*Soupir*
J’aime bien Nothomb, de base. J’ai lu quelques uns de ses premiers romans, il y a quelques années, par curiosité, et j’avais été très positivement surpris. Je serais encore aujourd’hui capable d’en dire tout le bien que j’en pense, sincèrement (Les Combustibles, quel banger, vraiment).
Et puis, avec les années, et les sorties tic-tacantes, franchement, j’ai perdu tout intérêt ou curiosité. Je n’ai lu la fournée de cette année que par intérêt professionnel et acquit de conscience ; je ne peux pas croire qu’eune auteurice balançant son quota annuel avec une telle régularité puisse encore le faire par passion ou avec une réelle volonté de faire de la qualité. C’est sans doute mon côté cynique.
Mais bref, honnêtement, ici, c’est pas si pire. La plume de Nothomb demeure efficace et relativement élégante. Mais c’est tout. Pour le reste, cette histoire de mec médiocre qui au lieu de faire une thérapie prend une mauvaise décision et s’entête dans son erreur, projetant dans son perroquet adoptif des sentiments et des problématiques qui lui appartiennent, bonjour l’anthropomorphisation de comptoir. On souffle. Et vas-y que ça balance des vérités générales sur l’amour et les affres des relations interpersonnelles avec des airs empruntés au fil de péripéties qui auraient pu être évitées si notre protagoniste avait oublié d’être con. Je vois tout à fait ce qu’elle a essayé de faire, hein, mais c’est tellement superficiel que ça en devient agressif d’inconséquence. Lu en quelque chose comme une heure, oublié aussi vite.
Meuf, essaie plus fort, merde.

SP RL – Lui, Geoff Ryman
Stop page 99/314
Je sais pas. Avec un roman comme celui là, dont la prémisse pourrait sans doute se résumer à « L’histoire de Jésus si c’était un homme transgenre », les potentielles raisons d’un massif et impardonnable plantage sont trop nombreuses pour en faire une liste exhaustive. J’imagine que Geoff Ryman, à certains égards, commet quelques erreurs ou maladresses, mais dans l’ensemble de ce que j’ai lu avant de laisser tomber, je pense sincèrement que ce roman et son auteur ont le cœur au bon endroit. L’idée, très clairement, c’est d’explorer une époque et des faits plus ou moins documentés avec une hypothèse de lecture préalable qui change les données établies de l’équation : on sent l’historien de formation dans la façon de cadrer l’ensemble. Il n’est pas question de blasphémer pour le plaisir de la transgression ou de pointer un doigt moqueur ou haineux vers la communauté trans ; il est juste question de faire une proposition un peu iconoclaste avec curiosité et un peu d’audace.
N’étant pas religieux, relativement dépourvu de la moindre forme de foi, et en rien concerné par la majorité des enjeux présentés dans le roman, difficile de me prononcer sereinement quant au traitement de son concept par l’auteur, a fortiori de déterminer s’il fait preuve d’un quelconque aveuglement ou d’ignorance malveillante à l’égard des sujets qu’il manipule. De là où je suis, ça m’a l’air relativement équilibré et sain, mais je ne jurerais de rien, évidemment.
Mon problème avec le roman est juste littéraire, honnêtement. Si j’ai trouvé les saillies de questionnements théologiques et la capacité à nuancer les caractères des différents personnages à l’aune de leurs natures complexes assez magistrales, évitant les clichés ou la moindre regrettable essentialisation… Bah je m’ennuyais assez sévère, hein, honnêtement. On tombe sans doute dans le fameux éblouichiant de l’ami ours inculte: c’est conceptuellement très chouette, mais dans la réalisation, ça manque d’étincelles. La multiplication des noms, des surnoms, des tribus et sectes religieuses, le rapport à la colonisation romaine historique de la région dans laquelle se déroule notre histoire, les querelles théologiques : ça fait beaucoup. Ça fait tellement beaucoup, pour être sincère, qu’à certains moments, d’une section du récit à l’autre, je n’arrivais pas à capter comment on en était arrivé là, voire même ce que les différents personnages se disaient les uns aux autres.
L’impression que ça me donne, c’est que Geoff Ryman a écrit un bouquin pour lui, a exhaustivement et précisément retranscrit une expérience de pensée historique qu’il a échafaudée avec ses codes et ses obsessions personnelles, et qu’il a un peu oublié que les gens qui allaient le lire n’avaient pas forcément son bagage ou son expertise sur le sujet. Ce qui donne un truc extrêmement érudit, assez brillant, mais carrément hermétique. J’aurais pu avoir plus de patience et m’accrocher plus fort, sans le moindre doute. Mais j’ai juste pas le temps de perdre des heures pour rassembler mon courage entre chaque session d’une demi-heure où je me fais des nœuds au cerveau pour essayer de suivre une histoire à laquelle je n’arrive pas vraiment à m’intéresser.
(Et puis bon. La librairie dans laquelle je bosse est progressiste, clairement. Mais elle reste religieuse. Et si je n’ai pas spécialement peur de ma clientèle, je ne pense pas être prêt à me confronter au faible mais tenace pourcentage de gens qui s’énerveront sans doute et me tomberont dessus à la simple idée d’un Jésus transgenre. J’ai pas encore ce courage, et j’en suis le premier désolé.)

RL – JE, Lilia Hassaine
Stop page 78/251
Ma déception se doit d’être décomposée pour être bien comprise.
D’abord, il y a le côté réinterprétation. Mes souvenirs de Jane Eyre remontent au collège ou au lycée. J’avais lu ce roman par curiosité et volonté de ne pas pouvoir en dire du mal gratuitement ; j’étais probablement au pic de mon éducation patriarcale, mais je me console en me disant que j’étais quand même intellectuellement honnête à défaut d’être féministe. Toute l’ironie étant que dès cette époque, j’avais vraiment beaucoup aimé. L’image que j’en avais gardé, c’était celle d’un couple formé par une femme modeste mais qui n’en s’en laisse jamais compter, et d’un homme bourru et aigri qui se laisse séduire par cette force de caractère jusqu’à laisser tomber ses défenses et redevenir un homme charmant et joyeux. C’était élégant et feutré sans être mièvre, c’était pas un classique pour rien, voilà. J’avoue que la femme dans le grenier, elle m’avait un peu échappé, depuis le temps ; ce qui symboliquement, évidemment, est trop parlant pour que je ne me sente pas un peu coupable.
Lilia Hassaine qui propose de réécrire cette histoire du point de vue d’un personnage initialement invisibilisé et maltraité : je dis pourquoi pas. Et j’aime bien Lilia Hassaine, de base, même si mon premier essai avec sa littérature avait été meh. Son travail a du succès : professionnellement, je suis un peu obligé de tenter.
Voilà, ça c’est pour le préalable. Maintenant on rentre dans le dur.
Donc. Première gêne pour moi, quand on arrive avec l’intention claire de réécrire deux bouquins en un : l’original et sa première réinterprétation de 1966 par Jean Rhys et sa Prisonnière des Sargasses. Dès le prologue, en forme de déclaration d’intention, y a un truc qui me titille négativement. Comme une volonté de rendre justice, que je ne peux pas m’empêcher de trouver déplacée. J’ai appris à respecter la fan-fiction, comme concept, mais j’ai toujours été gêné aux entournures par la prétention inhérente à certaines de ses incarnations à « corriger » ce qui avait été « raté » dans l’œuvre originale. Ici, Lilia Hassaine, avec son portrait d’un Rochester prédateur, qui cacherait ses pulsions d’emprise et de violence sous des dehors grossiers et aristocratiques, me semble faire un contresens par rapport à l’œuvre de Charlotte Brontë, projetant dans le personnage des marqueurs absents de son existence diégétique originale. Je conçois que ma mémoire soit imparfaite, et qu’à la relecture je retrouve exactement tout ça, mais je pense que le coup des morsures, même avec la distance des années et de mon incompréhension de certaines problématiques, je m’en serais souvenu, je crois.

Le truc, c’est que l’ambition de Lilia Hassaine, assez clairement, c’est de montrer au travers de la trajectoire d’Antoinette, l’invisibilisation intersectionnelle subie par une femme racisée en un temps où l’esclavage avait encore cours, au sein d’une société patriarcale. Ce qui est, entendons nous bien, une très saine ambition. Le problème, c’est que je crois que l’autrice a renoncé à l’idée de déployer un éventail systémique de ces problèmes dans son roman, pour les charger sur les seules épaules de son personnage masculin. Ce n’est pas pour dire que je la trouverais misandre ou quoi, pas plus qu’il faudrait « remettre les choses dans le contexte de l’époque » et le dédouaner de quelconques reproches valables ; je ne pense pas que Lilia Hassaine commette d’anachronisme analytique. Son erreur, ici, à mes yeux, c’est d’oublier les aspects acquis de l’éducation de Rochester pour le charger uniquement de failles innées. En faisant de lui un monstre d’emprise plutôt que le produit malheureux de son époque où trop d’horreurs étaient normalisées, ou a minima un mélange des deux, son personnage perd trop en subtilité pour que son histoire ait le moindre intérêt à être ainsi réinterprété.
Ça donne l’impression que Lilia Hassaine, avec 200 ans de distance, dit à Charlotte Brontë qu’elle n’a pas raconté la bonne histoire. Et je trouve que c’est un très mauvais procès à intenter en fiction. Je n’aime vraiment pas la démarche de se réclamer d’un classique pour le réécrire d’une manière plus satisfaisante, au goût du jour. Je pourrais presque dire que je ne vois pas vraiment l’intérêt ; tout en admettant un peu mesquinement que c’est probablement bien plus complexe que ça, mais que le principe de ces chroniques, c’est de ne pas trop m’étendre. D’autant que je n’ai même pas fini le roman, donc mon avis ne vaut pas tripette.
Ce qui nous amène à la deuxième gêne, à propos de laquelle j’exprimerais beaucoup moins de scrupules et qui souffre de moins de détails à expliquer : wow bordel ce que je me suis fait chier. Bon sang que le style est scolaire et creux. Descriptions et atmosphères, jolies formules qui n’expriment pas grand chose, comptes-rendus d’avancées d’intrigue sans intrigue, arrivée à un tiers, alors que je savais pertinemment où tout ça devait aller, je n’en avais strictement rien à faire. Mais alors rien du tout. Parce que ce roman, très vite, m’a donné l’impression de tourner en rond autour de l’idée de la mise en scène de l’oppression subie par son héroïne. Terrible de se dire qu’en voulant donner une voix à celle qui de base n’en a pas, Lilia Hassaine n’a fait qu’illustrer sa silenciation, et pas sa libération.
Ce qui pour moi prouve que son projet était foutu dès le départ. Si vous trouvez qu’une histoire est ratée, à mes yeux, il ne sert à rien de la raconter d’un autre point de vue si le point de vue en question n’est pas le vôtre et ne s’intéresse pas à un autre cadre.
Décevant, je disais.
(J’aurais eu sans doute quelques développements à ajouter çà et là mais je veux poster la chronique ce matin et je dois aller au boulot.)

Grosse reprise.
Et c’est pas fini !

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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