
Comme le veut la tradition, la (formidable) chanson du générique de cette édition pour accompagner la chronique.
Troisième édition du FEFFS de suite ! Quel plaisir d’avoir pu encore une fois nous concocter un programme robuste, quoique plus raisonnable que les années passées, la vie d’adulte et les retrouvailles avec le monde du travail obligent. Mais 19 films, tout de même, ce qui n’est pas non plus ridicule. On aurait voulu faire plus, mais on doit surtout se satisfaire d’avoir pu basiquement nous ménager un planning contenant tous les films qui nous donnaient spontanément envie à la lecture du synopsis, à l’exception de Penny Lane is Dead, qu’on a esquivé au dernier moment parce qu’il passait trop tard et que je bossais le lendemain.
Mais trève d’introduction ! Si on a pu craindre une édition un peu mid à un moment du festival, la faute à un enchaînement assez triste de déceptions d’entrée de jeu, le festival a fini sur des notes beaucoup plus positives, et considérant qu’on en a raté une bonne partie, je pense pouvoir affirmer sans trop de doute que c’était encore une très belle édition avec plein de supers films et des choix affirmés de l’équipe du festival, que je remercie encore chaleureusement pour leur implication et leur bon goût. Mention spéciale à l’organisation de cette année qui était particulièrement fluide et a vraiment été un gros plus dans l’appréciation des séances, même quand certains membres du public essayaient un peu trop d’être l’attraction à la place des films eux-mêmes, mais c’est sans doute le vieil aigri en moi qui parle.
L’essentiel, ce sont bien les métrages, alors allons-y, parlons en. Comme d’habitude, on va classer ça de façon progressive : d’abord ce qui ne tenait pas de la nouveauté, puis les inédits, en partant de ceux que j’ai le moins aimé, pour finir sur ceux qui m’ont positivement marqué et que je recommande chaudement.
Hasard heureux dans l’idée, nous avons commencé notre festival avec Génération Proteus (Demon Seed en VO), de Donald Cammell, projeté dans le cadre de la rétrospective Intelligences Artificielles proposée cette année. De base, le film ne nous aurait certainement pas plus intéressé que ça ; mais il y a une petite histoire. Il y a quelques années, sur la base d’un quatrième de couverture un peu délirant, et victime de mes goûts alternatifs en terme de littérature, j’avais acheté l’ouvrage La sémence du démon de Dean Koontz, dont le présent film est une adaptation directe. Je n’ai pas lu le bouquin, mais ma compagne, intriguée, n’a pas pu s’empêcher de se plonger dedans. En a résulté une lecture hallucinée et hilare, face à cette histoire de réseau domotique possédé par une IA de pointe obsédée par l’idée d’avoir une descendance. Je n’ai finalement jamais lu le roman, mais face à cette opportunité de voir le film, nous n’avions pas vraiment le choix.
Et honnêtement, le résultat est assez décevant. Si je reconnaitrais volontiers aux scénaristes quelques fulgurances dans leur clairvoyance de l’usage potentiel d’une IA telle que celle décrite dans le film, quelques idées de mise en scène au réalisateur, et surtout un design de créature vraiment chouette, pour le reste, on s’emmerde quand même pas mal. Et surtout, on est dans ce que je pourrais désormais conceptualiser comme la vallée du manque d’audace – faut que je travaille sur le nom – cet espace étrange et malaisant où une œuvre peut se retrouver piégée entre son envie de spectaculaire et sa peur du ridicule. On est constamment dans ce pas de deux d’une infinie frustration, où le film ose de temps en temps un truc iconoclaste qui pourrait faire basculer l’ambiance dans un grotesque complice avec son spectateur, mais à chaque fois se retient par excès de sérieux, et casse l’élan. Ça crée un faux rythme lancinant et ennuyeux, et on réalise très vite que les rares qualités du métrage sont systématiquement étouffées par ses gros défauts.
Déception, donc. Très mal vieilli.
Alors que The Raven et Pit and The Pendulum, de Roger Corman ! Bon, surtout le premier, j’avoue ; le deuxième m’a un peu endormi, d’autant plus que j’étais particulièrement crevé en entrant dans la salle. Mais avant d’en parler plus avant, là aussi, histoire : il y a quelques temps maintenant, j’ai découvert la formidable chaine Youtube Dark Corners Reviews ; son créateur Robin Bailes y propose toutes les semaines une chronique humoristique d’une dizaine de minutes sur des films plus obscurs les uns que les autres, aux qualités variables, avec un ton que je trouve personnellement assez parfait pour l’ambition affichée de la chaîne : partager le kiff du cinéma de genre à travers les âges. Et ponctuellement, Robin nous propose des rétrospectives plus fouillées, sur des sujets divers et variés, toujours en lien avec le cinéma de genre, évidemment. Et lorsque j’ai découvert sa chaîne et dévoré tout son contenu, j’ai été particulièrement marqué par sa vidéo sur le cycle Edgar Allan Poe de Roger Corman, passionnante et inspirante, me faisant noter dans un coin de ma tête de rester sur le qui-vive pour une occasion de voir ces films. Autant dire que quand j’ai vu que cette année le FEFFS nous proposait de voir deux de ces films… Voilà.
Et que dire. Peut-être, pour citer ma copine enthousiaste à la sortie de The Raven : « c’est ce genre de cinéma qui ressemble le plus à de la magie ». De fait, quel délice que ce film. Y a pas à dire, les décors en dur, les effets spéciaux cheap pour certains dessinés à même la pellicule, le cabotinage poussé à la juste limite par un casting qui s’amuse très clairement, le rythme impeccable, la musique en mode mickeymousing old school, si vivante, l’intrigue à la fois naïve et maîtrisée (Richard Matheson au scénario, you bloody genius), quel bonheur, vraiment. Mention spéciale, sans surprise, à l’exceptionnel Vincent Price, que j’ai enfin pu découvrir sur le temps long avec ce film, et mon dieu, si je n’avais aucun doute sur les mérites de sa légende, quel acteur, mais quel acteur. Sa déclamation du poème original de Poe en ouverture du film, même si ce dernier n’a presque rien à voir avec l’ambiance gothique, c’est du velours ; même la conclusion du film reprenant les strophes iconiques appuyées d’un regard caméra, ça passe crème. Juste parce qu’il a la classe absolue, associée à un sens du timing et de la mobilité faciale sans égal. Si on ajoute à ça Peter Lorre en roue libre, Boris Karloff qui s’amuse à jouer le méchant sirupeux, Hazel Court en mégère assoiffée de pouvoir, et un tout jeune Jack Nicholson qui ne sait pas trop ce qu’il fait là mais essaie de son mieux… C’est exceptionnel, vraiment. Un kiff total, intersidéral.
Et de fait, même si Pit and the Pendulum marche un peu moins bien parce que ce n’est pas une comédie et que le rythme horrifique d’un film des années 60 est déroutant pour nos yeux contemporains, c’est quand même super chouette. Super ambiance, Vincent Price et toute l’étendue de son talent, évidemment, des décors et des matte paintings de grande classe : toute la joie des séries B faites avec beaucoup de contraintes de budget et d’autant plus de créativité et d’imagination pour compenser.
Bilan extraordinairement positif. Je n’ai qu’une envie, c’est de retrouver les autres métrages du cycle. Trop bien.
Et maintenant, la sélection moderne !
Pire film du festival cette année : Corpus, de Corrin Evans. Et y a même pas débat. Pour tout dire, on n’est resté jusqu’à la fin que par pure curiosité morbide, et pour confirmer notre instinct initial, ayant deviné l’essentiel des surprises que le film comptait nous faire. Je l’ai déjà dit et je le redis : en art narratif, le pêché capital, c’est l’ennui. Eh bah si on rajoute à un film consistant basiquement en des scènes de discussions chiantes et toxiques un fétichisme homosensuel pénible et glauque, ça donne Corpus. Un film obsédée par le sexe entre ses personnages, n’ayant rien à raconter mais nous le disant quand même, encore et encore, sur fond d’un argument fantastique ultra fatigué qui parvient en plus à l’exploit de ne faire aucun sens à l’aune de son propre récit. Sauf que le film m’a tellement emmerdé que je n’étais même pas intéressé à l’idée seulement interroger tous les trous qu’il a dans la raquette. Tout ce que j’ai vu, c’est une réalisatrice/scénariste et sa co-autrice/actrice nous vendre un film au prétexte de la sueur et de la sensualité qu’il exsude, pour ensuite voir un film crasse et creux qui se complait dans son stupre en se croyant transgressif. Ça dégage.
Après ça on a The End of It, de Maria Martinez Bayona. Je vais pas ergoter, on est parti aux environs de la 45e minutes. Et vous pourriez alors vous étonner que je ne considère pas ce film comme pire que Corpus. C’est parce que celui-ci m’a seulement ennuyé, sans m’offenser. Le problème, c’est qu’il part sur des bases trop familières pour moi et les explore sans connaissance préalable d’un travail de défrichement science-fictif et thématique plus ancien. En tout cas c’est l’impression que ça m’a assez violemment donné, avec cette communauté d’ultra-riches apparemment immortels, isolés du reste du monde et chouchoutés au jour le jour par une armée de servants androïdes. Notre protagoniste est l’une d’entre eux, et elle veut soudain, à la lumière de son ennui mortel, mourir, bien sûr, et provoquer tout son petit monde, pour enfin retrouver son étincelle créative et artistique. Le problème, c’est que le film est turbo-bourgeois, du coup. Et que quand on a lu Le Bain des Limbes, comme moi, ou une nouvelle de Ken Liu basiquement sur le même sujet, dont j’ai oublié le titre ; et bah la proposition formelle et conceptuelle de ce film, elle semble très très fatiguée, et n’est certainement pas aidée par le fait que son casting entier est diablement antipathique. Ça et le fait que logistiquement, l’univers ne semble pas faire grand sens.
Et du coup, au bout de 45 minutes à s’emmerder et à attendre que le film raconte un truc un peu neuf, intéressant ou juste réellement transgressif ou seulement provocateur, bah on se casse, voilà. Ptet’ que je deviens un peu snob.
Abordons maintenant le cas très étrange de Hope, de Na Hong-Jin. Plus gros budget de l’histoire de la Corée et titanesque flop en dépit de sa vente historique à l’internationale et des participations de Michael Fassbender et Alicia Vikander pour aider à la curiosité : à la sortie de la séance, je ne suis pas spécialement étonné de l’échec. Qu’est ce que c’est que ce truc. C’est un bordel.
Alors c’est bien filmé, ça y a pas de problème. On a notamment droit à une première heure qui touche au sublime, avec cette course poursuite effrénée entre un flic de province un peu paumé et une créature horrible non identifiée qui fout le zbeul dans la petite ville portuaire qui donne son nom au film. C’est brillant de rythme et de tension, pour la majeure partie, même si on a droit à quelques séquences humoristiques un peu trop longues et lourdes, même si je comprend leur statut respiratoire. C’est après cette première heure, et la révélation partielle de la nature du monstre, que ça part carrément – n’ayons pas peur des mots – en couilles.
À partir de là c’est révélations tordues, scènes d’action interminables à la cohérence topologique discutable, humour potache parasite, persos qui passent leur temps à se gueuler dessus en se traitant de tous les noms, mélange des genres mal calibré, c’est n’importe quoi, et surtout c’est épuisant. Alors oui, y a des fulgurances, et on en prend plein la tronche, de fait. Mais le truc c’est que même si le budget du film est énorme à l’échelle de la Corée du Sud (46 millions, dont 35 financés par le gouvernement, wtf) bah il reste vraiment très modeste à l’échelle des standards contemporains imposés par Hollywood. Donc la moitié du temps, les VFX ne sont pas à la hauteur, et beaucoup de scènes se résument à une bouillie numérique sans âme ni direction. Si on ajoute à ça la fin complètement nawak qui veut clairement faire un appel du pied à des financiers cupides qui songeraient à produire la suite de ce qui se veut un début de saga, on se dit que le film aurait cruellement eu besoin d’un orchidoclaste de service pour faire comprendre aux créateurs du film qu’il y avait une bonne heure en trop à trancher dans le vif, et que parfois, la retenue, c’est bien aussi. Que less is more.
Au final, 2h48 d’un truc pas fini ni correctement réfléchi en dépit d’une indubitable maîtrise cinématographique. C’est boursouflé, hypertrophié, abusé, essayant trop fort de ressembler aux aspects les plus caricaturaux des blockbusters modernes d’Hollywood. C’est non, parce que c’est horriblement frustrant.
Ce qui en finit avec la section réellement négative du festival.
Changement de braquet pour rentrer le cruel territoire des films meh, avec Dead End, de Chan Chun-Hao. Que dire ici, à part ce que c’est un peu mou du genou. Bon concept de base, avec cette reprise d’une sordide histoire vraie arrivée à Taïwan dans les années 2010 ; sous prétexte d’associations d’aide aux seniors, des mafieux ont organisé pendant des années des paris autour de la mort à venir de leurs « protegé·e·s ». Notre protagoniste se retrouve embarqué dans une machination impliquant son père, son frère et son amour de jeunesse. Typique thriller à base de type lambda pas méchant mais pas très malin et à la limite de l’antipathie qui trouve sa rédemption dans la lutte contre un truc qui ne le concerne pas entièrement au premier chef. Je crois que le problème du film c’est qu’il essaie trop de tirer sur les cordes du mélodrame là où il aurait sans doute gagné à plonger plus en profondeur dans les mécanismes de l’histoire dont il s’inspire, et qui fait clairement tout le sel de l’évènement. Dommage, guère plus.
Pinnochio Unstrung, maintenant, signé Rhys Frake-Waterfield, et les gens de bon goût derrière l’adaptation horrifique de Winnie l’Ourson commise il y a quelques années au moment de son arrivée dans le domaine public. Le premier film a eu un succès incroyable pour le budget initialement misé, alors l’équipe a continué, et continue encore, jouant à développer ce qu’ils ont malicieusement nommé le Twisted Childhood Universe, à base de corruption des héros d’enfance classiques au gré de leurs droits intellectuels. Je ne sais pas trop quoi penser de la démarche dans son ensemble, puisque c’est clairement d’un goût discutable, mais qu’en même temps bah… si c’est bien fait, pourquoi pas, après tout.
Je dirais ici que c’est mitigé. D’un côté, c’est très – ponctuellement trop – potache, trash et gore pour le simple plaisir régressif de la transgression, commettant quelques fautes dommageables, me faisant un peu douter des ambitions du studio. C’est pas super bien écrit et c’est doute assez complaisant avec son concept de base, se reposant sur son high concept comme si ça pouvait tout excuser.
De l’autre, c’est quand même incroyablement généreux dans le n’importe quoi assumé, et ça joue parfois avec une vraie malice sur les codes du genre sans mentir une seule seconde sur la marchandise : vous voulez voir un Pinocchio psychopathe et une scène gore utilisant son nez et capacité à s’allonger, vous l’aurez. Le truc c’est que la meilleure partie du film à mes yeux, ce sont ses crédits de fin et l’intégration de scènes du making-of, qui prouve tout l’amour et la passion des équipes impliquées. C’est vraiment pas parfait, et ça va sans doute un peu trop loin avec l’enthousiasme d’un adolescent à qui on a donné trop de moyens pour la pièce de fin d’année, mais il y a une forme de sincérité dans tout ce joyeux foutoir qui m’empêche de ne pas ressentir une étrange tendresse à son égard. Je ne suis pas enthousiaste, mais je suis sincèrement curieux de voir le reste de la production, passée et à venir.
Jugement qui pourrait s’appliquer presque à l’identique au sujet d’Ikatan Darah, de Sidharta Tata. Les fans de The Raid comme moi, quand on leur annonce que Iko Uwais a mobilisé son tout jeune studio de cascadeureuses autour d’un projet de film de bagarre, devraient logiquement se réjouir ; il y a là une expérience et un savoir-faire reconnu à faire fructifier.
Et effectivement, ne nous mentons pas : la bagarre, il y en a. Elle est globalement bien chorégraphiée, bien filmée, bien rythmée. Et pourtant, le film m’a déçu. Parce qu’ironiquement, pour un bon film de bagarre, la bagarre ne suffit pas toujours. Ici le problème, c’est le rythme et l’écriture. Voulant ajouter une forte valeur mélodramatique à son intrigue, le film multiplie les fils narratifs et les rapports interpersonnels, ce qui nous donne des scènes de discussion un peu longues et chargées en une tentative d’émotion qui tombent régulièrement un peu à plat. Et surtout, même si c’est peut-être un peu personnel comme jugement négatif : ce film est écrit comme un shonen nekketsu. Chaque personnage a sa gimmick, son arme, son petit truc à lui, son potard personnel poussé à 11, ce qui donne à l’ensemble un côté caricatural et programmatique évoquant le mode histoire d’un jeu de versus. Typiquement, le méchant principal qui passe son temps à rigoler pour un rien, ou son lieutenant qu’on présente littéralement comme un limier capable de sentir l’odeur de ses proies à 10 km, pardon mais c’est un tantinet ridicule.
Et c’est dommage, parce que clairement, l’équipe a beaucoup de potentiel, bien au delà de la seule bagarre (mention spéciale à Ismi Melinda dans le rôle de Dini qui crève l’écran), mais là encore, ça manque de retenue et de maîtrise ; ça déborde un peu de tous les côtés. Mais bon, c’est un premier projet, et ça se termine là aussi avec un appel du pied vers une suite, avec l’implication directe d’Iko Uwais cette fois. On lui reconnaitra le mérite d’avoir su se mettre en retrait pour le démarrage. Avec un peu d’expérience et quelques retours spectateurs bien appréhendés, nul doute qu’on aura droit à de bons films. Ici, c’est juste ok. Honnête, mais imparfait.
Sans transition, on passe aux films chouettes.
No Rest For The Wicked, d’abord, signé Kasper Kalle.
Adaptation de la nouvelle Manor de Karl Heinrich Ulrichs, datant de 1884, et pionnière de la fierté homosexuelle, le film commence un peu trop lentement à mon goût, prenant un peu trop de soin à mettre en place ses éléments essentiels pour la suite du métrage, faisant intervenir ses arguments fantastiques un chouïa trop tard dans sa chronologie. Mais au delà de ça, c’est quand même vraiment chouette. Formidable alchimie entre ses deux sublimes acteurs principaux, et superbe travail d’atmosphère, bien aidé par les magnifiques décors des îles Féroé, on mange bien pour ce qui est du feeling gothique.
Et en vrai, je sais pas trop quoi dire de plus que ça. C’est une bonne histoire bien mise en scène. Et peut-être même qu’il y a un petit jeu de montage malin qui ajoute quelque chose au film, mais je ne sais pas si c’est fait exprès ou juste une contrainte de rythme qu’on a essayé de camoufler, donc je ne vais pas m’étendre dessus. L’essentiel, c’est que si j’avais mes doutes dans la première demi-heure, j’ai été absolument séduit par la suite et la fin. Cool.
Et maintenant, Girl In The Night, de Luka Marčetić, comédie noire slovène, c’est assez rare pour être signalé. D’autant plus rare que ce film peut à juste titre se vanter d’être vraiment singulier. Rythme très lent, personnages lunaires à l’expression limitée s’approchant de gosses qui font semblant d’être adultes, il y aurait tout pour être ennuyeux et négativement bizarre, mais je sais pas trop par quel miracle, ça fonctionne vraiment bien. Peut-être grâce aux quelques fulgurances humoristiques exceptionnelles qui jalonnent le récit, le montage efficace, ou juste parce que ses personnages sont vraiment touchants de vulnérabilité et de fragilité, ou peut-être encore un ingrédient spécial qui m’aurait échappé. Demeure que j’ai été véritablement fasciné et que je ne me suis jamais senti perdu dans le film, en empathie constante avec ses habitants. Et ne serait-ce que pour deux répliques particulièrement hilarantes que j’aimerais ne jamais oublier, j’ai envie de partager ce film avec tout le monde histoire qu’on ait les blagues en commun. C’est un signe qui ne trompe pas.
Ensuite : Coyote vs Acme, de Dave Green. Petit privilège de festival qu’on ne se refuse pas, de jouir d’une des seules projections en salle en France de ce film à l’histoire compliquée. Que dire au delà de ça : c’est chouette. Genre, vraiment chouette. On retrouve évidemment l’ambiance unique du mix Humains/Toons, avec beaucoup d’humour référentiel, énormément de gags, du slapstick en veux-tu-en-voilà, John Cena qui cabotine à mort en méchant sans scrupule ni intelligence ; je suis complètement client. Alors oui, les bons sentiments se déploient avec une forme de naïveté convenue qui ne casse pas trois pattes à Daffy Duck – il a déjà pris assez cher, le pauvre – et on n’échappe pas à certains clichés un peu lourdingues. Mais j’ai envie de dire que ça fait partie du contrat, et qu’une comédie comme celle-ci, avec l’histoire qui est la sienne, se moquant des puissants comme elle le fait, dans le contexte actuel, ça fait certainement plus de bien qu’autre chose. J’ai ri de bon cœur pendant plus d’une heure et demi, je ne vois pas pourquoi j’irais me plaindre de quoi que ce soit. Ce film mérite amplement de vivre sa vie de film à fond et de passer devant autant d’yeux et d’oreilles que possible.
De la même manière que Leviticus, d’Adrian Chiarella, remarquable premier film, dont le seul défaut m’empêchant de vraiment m’enthousiasmer à son sujet est l’épuisement un peu trop rapide de sa métaphore. Car si celle-ci fonctionne à la perfection, avec cette manifestation de l’homophobie communautaire au travers d’un esprit frappeur à l’image du désir de ses héros, le motif narratif au travers duquel elle s’exprime devient un chouïa répétitif sur la deuxième moitié du métrage. Je chipote un peu, parce que franchement, le message comme son écriture sont super solides – en dehors de quelques dialogues un peu bancals, allez – et que les deux interprètes du film sont désarmants de charisme ; mais n’empêche que j’ai ressenti cette petite pointe de « allez faut conclure maintenant » un peu trop tôt dans le film pour ne pas la mentionner. Et encore je fais mon chipoteur chronique, mais vraiment, beaucoup de moment qui tapent très fort dans le film, et surtout une fin assez parfaite, ce qui n’était pas gagné avec un sujet comme celui là. Je recommande quand même très fort, surtout si le sujet vous parle.
Et maintenant, les coups de cœur ! Je suis particulièrement heureux de réaliser qu’ils sont si nombreux, à l’aune de ma perception un peu tiède du festival, arrivé à sa moitié. Comme quoi, hein, c’est pas fini tant que c’est pas fini.
Pour commencer, The Saviors, de Kevin Hamedani, où une preuve de plus qu’Adam Scott est quand même très régulièrement dans les très bons coups ces dernières années, et ça fait super plaisir. Pensez Fenêtre sur Cour, mais en mode Amérique de Trump, où le soupçon s’infiltre partout, y compris au corps défendant de cielles qui ne se verraient pas être si méfiants que ça. Dialogues et situations cieslées, personnages hyper attachants et complexes, comédie de mœurs impeccable de précision et de satire, surprises et complicité avec le spectateur, c’est vraiment formidable et en résonnance parfaite avec le zeitgeist. Et aussi, il faut le dire, un cast qui déborde de charisme ; ça aide aussi beaucoup. Une excellente surprise.
On enchaîne avec sans doute le plus gros morceau de cette chronique générale, l’aussi formidable que déroutant Teenage Sex and Death at Camp Miasma, de Jane Schoenbrun. Depuis l’exceptionnel I Saw The TV Glow il y a deux ans, il va sans dire que Jane Schoenbrun est sur mon radar, et de fait, le présent film était sans conteste aucun celui que j’attendais le plus dans ce festival. Ce qui explique sans doute, tout à la force de ma hype, que je sois ressorti de la salle un brin déçu. Pas assez pour ne pas considérer le film comme raté ou réellement décevant, juste pas assez enthousiaste par rapport à ce que je m’attendais à ressentir. C’est compliqué. Mais pour ce que j’ai pu être un tant soit peu confus à la fin du métrage, le fait est que les heures et jours passant, je me retrouvais à y repenser de manière de plus en plus positive, relativisant mes éventuels reproches à l’aune de ce que je comprenais des intentions de læ réalisateurice.
Prenons les choses dans l’ordre. Je pense que le film souffre d’un départ un peu trop lent, dont je dirais qu’il donne l’impression d’un peu trop se regarder dans le miroir ; pas parce qu’il souffrirait d’un quelconque narcissisme, mais parce qu’il veut être sûr de bien ressembler à ce qu’il veut ressembler : tout à la peur de perdre son public avant sa deuxième moitié extrêmement audacieuse, fantasmagorique et allégorique, il nous en donne peut être un peu trop dans sa préparation. Ce qui donne quelques dialogues méta et expositionnels qui passent à *ça* de se toucher la nouille. Heureusement, c’est fait avec assez de rythme et d’énergie de la part des deux extraordinaires interprètes féminines du film pour que ça passe sans trop de dégâts, mais il va sans dire que si vous n’êtes pas versé·e dans la mythologie du film d’horreur ou que le charme millénaire de Gillian Anderson n’a pas prise sur vous, ça va peut-être un peu bloquer (mais je n’ai pas trop de crainte de ce côté là, c’était surtout pour faire un compliment à Gillian Anderson).
Et puis après le film démarre pour de bon, et là c’est un festival à tous les niveaux. Entre les décors sublimes en matte painting pour donner une atmosphère à la fois cheap, old school et irréelle au métrage, jouant comme aime à le faire Schoenbrun pour brouiller les pistes entre fantasmes et réalité, le jeu de métalepse constant, les deux interprètes qui se donnent à fond, la musique, et surtout le propos central du film autour de la sexualité, c’est un quasi sans faute. Mon seul regret à cet égard précis, étant donné que le film assume pleinement son côté queer et progressiste, c’est peut-être l’absence d’évocation de la possibilité de l’asexualité quant au souci intime qui turlupine l’héroïne, ou quelques plans de nudité un peu gratuits. Mais l’essentiel est clairement préservé par le message vital du film autour de la dimension ludique du sexe, et tout son cortège de messages positifs autour de cette question encore trop compliquée à aborder dans la vie de tous les jours.
À l’image du vrai-faux film Camp Miasma dont l’existence est au cœur du parcours d’apprentissage de l’héroïne du film, je ne doute pas que son avatar existant pour de vrai aura des échos très importants dans les parcours de tout un tas de jeunes personnes qui le verront peut-être un peu tôt mais finalement pile au bon âge. Le fait est que si ma tendresse pour ce film, comme pour le précédent de sæ réalisateurice, a grandi avec le temps et la réflexion, c’est bien parce qu’il répond à des questions que je n’ai jamais eu à me poser d’aucune manière ; et de fait, s’il ne s’adresse pas à moi, il s’adresse avec une indubitable force à tout un tas d’autres personnes qui ont un besoin vital qu’on leur parle pour leur dire ce que ce film leur dit.
Et ça, putain, si vous saviez comme ça me rend heureux, comme perspective. J’ai vu un très bon film, avec des défauts, certes, mais tellement compensés par sa personnalité, sa sincérité et sa richesse symbolique, qu’ils en deviennent infinitésimaux. Négligeables. De fait : j’ai vu un très bon film.
Et puis merde, aussi, hein, réussir à rendre sensuelle et drôle une scène de dégustation de poulet frit, il vous faut quoi de plus, hein.
Gros changement de braquet : Peleliu : Guerre au Paradis, de Goro Kuji.
Depuis quelques années, je suis relativement convaincu par l’argument disant que le problème de la plupart des films anti-guerre, c’est qu’ils esthétisent leur sujet, et de fait, deviennent malgré eux et leurs meilleurs intentions des films pro-guerre. Je ne pense pas que ce soit 100% vrai, mais ça exprime quand même une certaine réalité quant à la vision que posent certains réalisateurs sur ce sujet. Toute la force de cet excellent Peleliu, c’est je pense d’avoir su cadrer son sujet à la perfection pour ne pas tomber dans le piège de l’esthétisation. D’abord, ironiquement, avec le choix de sa direction artistique en mode chibi pour l’animation de ses personnages. En plongeant des personnages aussi « mignons » dans l’enfer de la guerre du pacifique, exagérant certaines mimiques et sentiments, en atténuant d’autres au gré des besoins, le film trouve un ton et des images très justes pour rendre compte de toutes les complexités matérielles et humaines de ce qu’il raconte. Et surtout, en racontant cet épisode des soldats japonais perdus sur une île après un débarquement massifs des américains, continuant à combattre même après la fin officielle du conflit, en montrant tout l’acharnement parfois criminel de l’armée japonaise envers ses propres troupes, il n’essentialise aucun des deux bords de la guerre ; tout le monde y est une victime, passée, présente ou potentielle. Et du coup, on est en empathie avec tout le monde, au fil d’un conflit horrible qui ne fait que prendre et prendre à des êtres humains qui ne demanderaient qu’à en finir s’ils le pouvaient réellement. La seule chose qui soit idéalisée, ici, c’est la camaraderie entre des pauvres gars qui n’ont pas vraiment d’autre choix que d’obéir aux ordres et se battre à mort avec d’autres gars qui n’ont le tort que de venir d’ailleurs.
C’est pas forcément toujours un bon moment, mais ça tape là où c’est nécessaire et ça tape fort.
Et encore un changement d’ambiance, avec Sanguine, de Marion Le Corroller ! Encore un premier film remarquable, combinant avec force intelligence le body horror et le film social, dans lequel on devine les symptômes politiques de la crise du covid ; et c’est très heureux. Excellente allégorie du burn out et de la pression salariale au travers du portrait d’une jeune médecin souffrant d’une boss tyrannique et volontiers cruelle, le film est traversé d’un tas de moments de bravoure, que ce soit grâce à son montage ou sa réalisation inspirée, quoique un brin maniérée par instants, mais on ne va pas chipoter. D’autant moins que des mentions spéciales s’imposent, pour la musique de Rob, d’abord, aux tons électros bien torturés et rythmés, et la performance marquante de Mara Taquin, qui envoie du très très lourd sur les quelques scènes où il y en avait le plus besoin. Super concept super bien réalisé, nerveux, moderne et hyper mordant. Le ciné d’horreur en Franco-Belgique me semble fort bien se porter, et j’en suis positivement ravi.
And now, ze top 3 !
Encore encore un énorme changement de braquem… de braquet, pardon, avec l’innénarable Friday the 69th, d’Alex Montilla.
Que dire. Si je croyais au concept de plaisir coupable, je pense que l’affiche de ce film se trouverait en face de la définition dans mon dictionnaire personnel. Pour tout dire, j’ai du me retenir de mettre ce film plus haut dans mon classement, devant considérer que les rires gras que j’ai lâché durant son visionnage doivent moins compter que les émotions et rictus d’admiration que j’ai concédés au deux suivants. Mais ça s’est pas joué à grand chose. Parce que réussir ce qu’a réussi à faire Alex Montilla, avec cette idée d’un studio de films porno se décidant à pivoter vers l’horreur à l’apogée de la popularité du genre dans les années 80, nous donnant en parallèle à voir la réunion préparatoire du film et sa réalisation, en mode parodie à tiroirs, c’était vraiment pas gagné d’avance.
Et le résultat est assez brillant, à mes yeux. Entre la qualité de pellicule dégueulasse, les erreurs de montage, la post-synchro immonde, le mauvais goût omniprésent, le scénario débile, les acteurices à la ramasse, mais tout ça fait exprès et dosé juste de la bonne manière pour être à la fois crédible et complice avec la salle, sans être trop potache ni stupide, et toujours avec un rythme et un timing parfaits ; le numéro de funambule est historique.
Et si on ajoute à ça la chanson des crédits qui vous colle « what’s worse, what’s worse, what’s worse than nazi curse ? » dans la tête en mode rock californien : le souvenir est gravé au fer rouge. On est peut-être bien sur une de mes parodies de film d’horreur favorites de tous les temps. J’ai pris mon pied comme rarement. Qu’est ce que c’était parfaitement con, mes aïeux.
Numéro deux : Never after Dark, de Dave Boyle. Vu très tôt dans le festival, j’ai longtemps cru qu’on tenait là mon film favori sans conteste possible. Il y a là dedans trop d’éléments que j’adore et de surprises délicieuses. À commencer par cette héroïne trop rare dans un film d’exorcisme comme celui-là : une pro qui maîtrise son boulot et n’a pas peur des fantômes. C’est con, dit comme ça, hein. Mais le fait que cette jeune fille, faisant équipe avec le fantôme de sa sœur décédée (ce qui est foutrement la classe aussi, au passage) enquête avec sérieux et détachement sur la hantise du lieu où elle se trouve sans stresser ni douter de ses capacités une seule seconde, je trouve ça incroyablement rafraichissant. Ça pose une ambiance totalement différente de ce qu’on a l’habitude de voir quand on parle fantômes au cinéma. Et si on ajoute à ça une pléthore de petits détails trop cools dans l’ambiance et le world-building, qui construisent un univers singulier sans jamais s’appesantir ou nous prendre pour des cons en explicitant tout, eh bah ça donne un film trop cool. Le scénario est super solide, la mise en scène redoutable, l’ambiance générale originale, le casting impeccable, et la musique hyper prenante ; c’est un quasi sans faute. À vrai dire, je saurais même pas vous dire où je trouverais réellement une faute, sincèrement. C’est juste si bon que ça.
Ce qui laisse fort à faire à notre numéro 1 pour justifier sa place. The Good Boy, de Jan Komasa. Rendez vous compte qu’au départ, avec son pitch, je n’étais pas chaud pour voir le film. Le coup du jeune connard enlevé par une famille cheloue, relié au mur de la cave par une laisse attachée autour de son cou le temps de sa rééducation, comment dire que… Bon. Je suis pas particulièrement fan de la logique répressive en général, et encore moins des châtiments corporels ; il allait falloir que le film réussisse vraiment son coup pour que je ne lui reproche pas un positionnement moral douteux, pour ne pas dire franchement condamnable.
Et c’est bien parce que le film a réussi cet absolu tour de force que je ne vois pas d’autre alternative que de lui confier cette première place dans mon classement. Quand un film auquel vous ne croyiez initialement pas parvient à vous faire serrer les poings au nom de son anti-héros en une prière silencieuse pour qu’il prenne la bonne décision au bon moment, quand il réussit à vous faire ressentir un sincère et intense soulagement face aux bouleversements inattendus de son intrigue, autant que de puissants serrages de gorge à cause de ses moments les plus prenants, c’est qu’il a réussi son pari au delà de vos attentes. C’est que c’est un putain de bon film. J’aurais jamais cru qu’il était possible de conceptualiser une « dark found family« , mais The Good Boy l’a fait. Immense bravo aux deux scénaristes, Bartek Bartosik et Naqqash Khalid pour leur écriture subtile et ciselée, bravo à Jan Komasa pour la réalisation de cette vision, et surtout, surtout, immense bravo au cast pour l’incarnation impeccable de ces personnages si délicatement complexe, avec une mention super spéciale à Anson Boone, absolument saisissant, sans qui ce film, je pense, ne pourrait pas fonctionner comme il le fait. Incroyable expérience de cinéma.
Pfiouh ! Jamais facile comme exercice. Mais on est arrivé au bout.
Vive le cinéma de genre, même quand il est pas bon.
À l’année prochaine ! 😀
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
