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Des Nouvelles (Pas Si) Fraîches #3

Je me suis commandé tout un tas de bouquins de la formidable Collection Dyschroniques du Passager Clandestin ; ça faisait des textes trop courts pour des chroniques individuelles, mais ç’aurait été criminel de pas en parler sur le blog, alors j’ai dû trouver un compromis.
Le voilà.
Bon vous m’excuserez, c’est loin d’être idéal comme format ; les lectures et les chroniques sont très espacées, j’ai du ouvrir le premier brouillon y a deux ou trois mois. Faut ce qu’il faut.

Pleurons sous la pluie, Tanith Lee
C’est toujours saisissant de lire des dystopies imaginées dans les années 70/80, même 90, d’ailleurs, frappant aussi près des enjeux qui nous angoissent tant aujourd’hui. En l’occurrence, pour 1988, il faut bien dire que la société présentement imaginée par Tanith Lee est absolument redoutable de précision. Des pluies acides/empoisonnées, dont seuls les plus riches sont protégés, isolés du reste de la population dans des dômes ultra technologiques, c’est parfait d’horreur. Et ça sans compter sur l’idée de ces mêmes hommes riches faisant leurs courses dans les femmes des classes inférieures, dans une optique de reproduction et de divertissement.
J’aime toujours chez Tanith Lee cette capacité à écrire le male gaze depuis le point de vue de ses victimes ; elle apporte presque systématiquement une perspective féminine à ses histoires, ce qui leur confère toujours une profondeur et une personnalité dont d’autres ne pourraient pas se vanter en exploitant le même filon narratif.
Le texte est évidemment déprimant, et un poil trop court à mes yeux, mais il est assez brillant de percussion, m’évoquant au passage certains des aspects les plus clairvoyants du Bain des Limbes.

La montagne sans nom, Robert Sheckley
Depuis ma lecture de l’interview de l’auteur dans le numéro 06 d’Univers, je dois avouer que je galère à associer certains de mes aspects préférés de son travail avec son affirmation qu’il n’était pas un écrivain politisé, se concentrant plus volontiers sur les émotions et les implications techniques des situations qu’il créait ; y a un truc qui colle pas. C’est aussi pour ça que j’ai toujours du mal à m’intéresser à la vie des auteurices que je lis et apprécie ; ça parasite ma perception de leur travail, que ce soit avant ou après la découverte.
Et ce texte est un cas typique : je n’arrive pas vraiment à appréhender sereinement que Sheckley ait pu se considérer comme un écrivain apolitique alors que ce texte est très clairement une charge anticolonialisme – voire anticapitaliste – sans concession ni vergogne dans le traitement de son sujet. Cette idée d’une compagnie minière privée chargée de terraformer une planète entière pour la transformer en station de tourisme ultra moderne sans aucun respect pour la population, la faune ou la flore locale… Pas besoin de vous faire un dessin, c’est assez gratifiant. 1955, bon sang !
Alors ouais, là aussi, c’est peut-être un peu léger en terme de volume, et je trouve que la symbolique sous-tendant l’ensemble sent un peu trop le New Age pour vraiment me séduire, mais quand même, mince, la base est solide.

Demain le silence, Kate Wilhelm
C’est particulier, comme texte. Le genre de particulier qui me fait en dire que mon jugement est mitigé. Coupé en deux, presque.
D’un côté il y a un texte de pure SF à base de voyage dans le temps aux mécaniques un peu étranges – voire bancales – mais pas dénuées de charme, souffrant quand même pas mal de dialogues et d’une narration beaucoup trop expositionnelles, où on nous explique les choses plus qu’on nous les raconte. C’est malheureusement assez froid et clinique, trop conceptuel et pas assez humain à mes yeux.
De l’autre côté, c’est un récit à chute, avec un sous-texte assez glaçant et très réussi qu’il m’est difficile de décortiquer sans trop en dire, d’autant que même si ladite chute souffre elle aussi d’un certain manque d’organisme dans son exécution, fonctionne quand même vraiment bien à mes yeux pour rééquilibrer l’ensemble, au moins conceptuellement parlant.
Le vrai souci se situe entre les deux, dans l’interprétation des intentions de l’autrice.
La quatrième lacunaire concoctée par Le passager clandestin nous dit que Kate Wilhelm a imaginé « une époque où l’amour de la nature est synonyme de folie ». C’est une lecture possible de Demain le silence, effectivement, mais je pense qu’elle fait l’impasse sur un aspect autrement plus important du texte, qui à mes yeux est celui de l’emprise et de la manipulation conjugale, avec ce mari qui clairement refuse qu’on puisse lui dire non et ne voit pas le problème. 1970, et Kate Wilhelm sonne de nouveau une alarme qui prendra beaucoup trop de temps à être entendue.
Déprimant, donc, encore une fois. Et pas un texte exceptionnel, littérairement parlant. Mais marquant, un peu, à sa manière, quand même.

Le gouffre infini, Marta Randall
Alors c’est hyper gênant. J’avais écrit ma michronique, et je sais pas si c’est parce que je l’ai fait depuis mon portable et que j’ai pas fait gaffe ou quoi, mais elle a disparue. Et comme j’avais fini, j’ai jeté mes notes. Et comme le texte m’a pas non plus absolument marqué, je me retrouve un peu démuni de mes arguments de base, tout one-track-mind que je suis.
Mais c’est vraiment bien, hein ! Juste, on parle colonisation et anthropocentrisme face à la différence, alors forcément, c’est pas le texte le plus joyeux du monde, ce qui en ce moment, ne favorise pas l’accroche. Narrativement, c’est à l’os, pour le meilleur, je pense ; on ne perd pas de temps en péroraisons ou pontifications, c’est la mise en scène qui raconte tout ce qu’il y a à raconter, à coup de dialogues ou de scènes descriptives toutes simples. Ma seule réserve, c’est que c’est presque trop évident dès le départ, et qu’on ne fait finalement qu’attendre la conclusion à peine le récit démarré. Mais ça reste assez impeccable et le sens du texte est le bon, donc on ne pas trop se plaindre.

L’épidémie, Clifford D. Simak
1976, quelques années après l’interdiction globale de l’utilisation du DDT, avec l’aide de son fils chimiste, ce chez Clifford imagine un humble médecin de famille qui découvre une étrange épidémie liée à l’arrêt de l’utilisation du produit.
Ce résumé est un spoiler éhonté du texte, je l’avoue. Mais le fait est que l’intention de l’auteur était assez transparente à l’époque de la première sortie, avec son titre original – Unsilent Spring – faisant référence directe au texte qui avait dévoilé le danger du DDT après des années d’utilisation à travers le monde, Silent Spring, de Rachel Carson, et ayant mené à son retrait du marché. On est plus dans l’exploration à échelle humaine d’une potentielle ramification de l’arrêt du DDT qu’autre chose, avec juste un petit info-dump technique, parce qu’on est chez Simak, et ce qui l’intéresse lui, ce sont ses personnages et leur vie normale face à l’incursion de phénomènes plus grands qu’eux. Et c’est évidemment pour ça que c’est bien. Assez brillant, même, en dépit de la présence très légère de son argument science-fictif. La vibe est très proche de la claque visionnaire et clairvoyante de Sur l’onde de choc, à mes yeux, juste dans une dimension beaucoup plus soft et lancinante. Pas de jugement ni de prise de position radicale ici, juste la description posée d’une situation donnée sans réel jugement, mais avec une profonde empathie envers les personnes concernées.
C’est pas spectaculaire, mais c’est quand même assez grandiose, dans sa capacité à projeter une réalité alternative dans la fiction, qui n’a pas vraiment eu cours, mais qui, avec le recul sonne vraie quand même. Tout en formulant des hypothèses précises et évocatrices, qu’elles soient humaines ou technico-scientifiques.
Simak quoi. La classe.

Voilà voilà.
Vivent les Dyschroniques.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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