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Rentrée Littéraire 2026 – Mon bilan

Eh bah voilà, on y est.
La saison des prix littéraires d’automne est à nos portes, et j’ai fini de lire tous les romans de la Rentrée que je m’étais astreint à lire pour acter mon retour surprise au métier de libraire ; deux décennies de lecture quasiment uniquement en Imaginaire, ça ne se rattrape certainement pas en quelques mois. Mais jouer le jeu de l’évènement majeur du paysage littéraire francophone, c’est un inévitable début si on veut faire ça bien. Et je me suis dit qu’en plus des chroniques des bouquins qui m’avaient le plus convaincu, j’allais évidemment chroniquer l’évènement en lui-même, de l’intérieur, histoire de donner mon avis sur tout ça et éventuellement vous donner une perspective un peu différente de ce qui peut se faire par ailleurs. Personnelle, tout du moins, n’allons pas pécher par arrogance.
J’aimerais vous dire que cette chronique va se vouloir aussi nuancée et optimiste que possible. Après tout, j’ai quand même eu de vrais coups de cœur au fil de mes découvertes, et certaines maisons ont su faire mentir la plupart de mes préjugés à l’encontre du monde éditorial français. Mais le fait est que plus j’y réfléchis, plus je me rends compte qu’elle va être méchamment salée, quand même. Les raisons de me réjouir sont là, elles ne font juste pas le poids face à mon aigreur.
Soyez prévenu·e·s : on est pas là pour coller des gommettes.

Commençons par un petit point statistiques, si vous le voulez bien. D’après les chiffres que j’ai pu voir passer, cette année, l’ensemble des maisons d’édition participant à la Rentrée Littéraire ont à son occasion sorti 460 ouvrages en tout. J’ai pu commencer à demander des SP et mettre la main sur mes premiers exemplaires aux alentours de la fin mai, et je me suis essentiellement consacré à la préparation de l’évènement tout l’été, en dehors de quelques incartades respiratoires, jusqu’à la fin septembre, où j’ai lu mon dernier roman estampillé Rentrée Littéraire ; en attendant sans doute les quelques suivants auréolés de prix auxquels je m’intéresserai peut-être dans l’intérêt de ma clientèle (je sais déjà que je n’ai lu aucun des bouquins ayant encore une chance d’avoir le Goncourt).
Et donc, dans l’espace de ces 4/5 mois, j’ai entamé 76 textes, pour un total de 21095 pages. Les polices, interlignes, marges et autres maquettes variant beaucoup d’une ME à l’autre, ce n’est qu’un indicateur de volume médiocre, mais ça vous donne une idée quand même, je pense. Sur ces 76 textes, j’en ai effectivement finis 39 totalisant 13039 pages belles et bien lues. Plus de la moitié, ce que je trouve extrêmement satisfaisant. Considérant que je lis en moyenne une page à la minute, donnée empiriquement déduite du fait que je lis souvent une soixantaine de pages quand je passe une heure à activement lire – je ne suis pas un forcené de la performance qui se mesure non plus, hein, calmons nous – je peux vous dire que j’ai, à la louche, passé environ 217 heures de ma vie entre mai et octobre à lire des bouquins pour la Rentrée Littéraire.
Un tas de statistiques qui pourraient paraître assez superficielles, exprimées comme ça. Une manière de me faire mousser et de montrer comme je suis un élève sérieux et appliqué. En fait, ce n’est pas tant pour ça que j’ai mesuré ces données très brutes ; l’idée c’était de démontrer par l’effort à quel point la Rentrée Littéraire est une gabegie et une connerie absolue, d’un point de vue de libraire ; voire même de simple lecteur. Faut bien se dire que toute cette lecture, je l’ai faite en plus d’un 35 heures hebdomadaire, et parce que le seul avantage de la canicule de cet été est qu’il n’a pas plu sur les 30 minutes de chemin entre chez moi et le boulot, et que je lis en marchant.

Alors que j’ai consacré l’essentiel de mon temps à lire des ouvrages en préparation du plus gros événement littéraire de l’année, assisté à quelque chose comme 5 réunions de présentation, fait ma veille aussi proprement que possible, je n’ai pu effectivement lire que 16% de la production émise pour ledit évènement, et j’en ai raté ce qui en sera probablement l’essentiel ; à la fois parce que je ne suis finalement qu’un très jeune libraire qui apprend encore tous les jours son métier, son rayon, et à connaître sa clientèle, mais aussi et surtout parce qu’exerçant en province, même si dans une grande ville, beaucoup de grand éditeurs s’en foutent de notre existence : tout ou presque à leurs yeux se joue à Paris et sur les plateaux de l’ausiovisuel.
Il me faut aussi préciser qu’au moment de mettre mes coups de cœur sur table et en rayons, ma clientèle – il est vrai endémique et singulière, tout de même, je bosse dans une librairie religieuse, ça change beaucoup de choses – en boude l’essentiel pour se concentrer uniquement sur les ouvrages qui auront eu le droit à la bonne promotion ou la continuité mémorielle suffisante pour se vendre tous seuls. Mais c’est tangentiel au propos général de cette chronique, donc je ne vais pas insister là dessus. L’idée, c’est juste de dire que logistiquement, la Rentrée Littéraire ne fait absolument pas sens. Si moi, en tant que libraire et très gros lecteur, consacrant l’essentiel de ma vie à mes bouquins, je n’ai pas le temps ni la bande passante mentale pour tout en lire ou seulement parvenir à en appréhender la moitié, alors comment seulement imaginer que les gens puissent le faire ? Ça ne se veut pas méprisant ou condescendant de ma part, c’est juste factuel ; les études sur la pratique de la lecture classent comme « grands lecteurs » les gens qui lisent plus de 20 bouquins par an. Comment alors espérer que les gens s’intéressent vraiment à 460 bouquins publiés en l’espace de deux ou trois semaines ? C’est quoi ce délire.
Je sais qu’on bassine tout le monde avec le concept de surproduction depuis des années, mais va peut-être falloir réaliser que c’est pas pour rien. Si le côté all you can eat buffet de la Rentrée a ses aspects jouissifs, pour un libraire dont la passion est encore vivante, avec sa cascade de bouquins potentiellement chouettes qu’on nous envoie gratuitement sans trop poser de question, il faut quand même dire aussi que c’est assez intimidant et lassant de courir après les catalogues en espérant dénicher la perle rare qui nous permettra de contenter notre clientèle et éventuellement nos goûts personnels.

Et c’est d’autant plus compliqué quand on voit l’état du paysage éditorial français. Parce que pardon, mais c’est vraiment pas la joie de ce côté là non plus. Aucune volonté de cracher dans la soupe, mais bordel, dans l’ensemble, que ces programmes et les réunions de présentation qui vont avec sont d’un ennuyeux. Certes, j’ai pu extirper quelques vrais coups de cœur et satisfactions de tout ce qui m’a été proposé, mais à quel prix !
Pour 1 roman intéressant et proposant quelque chose d’un peu neuf ou singulier, faisant preuve du minimum de personnalité pour être séduisant ou à défaut convaincant, combien de bouquins réinventant l’eau tiède avec une arrogance cuistre, mes aïeux. Une attaque qui je pense est à mettre sur le compte d’une certaine lassitude subie par les ME elles-mêmes à l’égard de leurs propres titres et du fait de devoir les défendre, années après année, auprès d’un public exigeant qui ne se prive pas d’exprimer ses attentes et ses réactions face à ce qu’on lui propose ; surtout quand ce qu’on lui propose, précisément, est un peu toujours la même chose tous les ans.
Alors certes, je ne me suis jamais vraiment intéressé à la production de la littérature générale avant cette année ou l’année de mon apprentissage en librairie : tant que je n’y avais pas de billes professionnelles, je ne voyais pas l’intérêt de me faire du mal avec une littérature qui ne me parle pas, sans parler de simplement s’intéresser à ce que je vis ou cherche. Disons le tout net, sans forcément mettre ces mots précis dessus, j’ai toujours trouvé cette production bourgeoise et déconnectée. Dans son ensemble, je trouve que les parodies les plus dures qui en sont faites, à base de familles riches qui se battent autour d’un héritage ou histoires de coucheries… bah elles tapent juste. Beaucoup trop des récits qui m’ont été soumis pendant cette Rentrée se résument à ça : des gens n’ayant pas vraiment de problèmes matériels, qui s’en créent par désœuvrement. Et leurs auteurices me donnent de fait souvent l’impression de n’avoir aucune conscience de ce à quoi ressemble la vie ordinaire, cherchant à atteindre une sorte de transcendance artistique, explorant des thèmes vus et revus, mais espérant sans doute que la bonne métaphore enquillée avec une pléthore d’autres déchirera le voile de leur ennui pour atteindre un ailleurs aussi vaporeux qu’hypothétique, où le chœur des anges changera leurs louanges pour avoir résolu la quadrature du cercle littéraire.

Je suis aigre, et sans doute un brin vindicatif, j’en conviens. Mais bon sang, je vous jure que je suis aussi sincère que possible pour rendre compte de ma profonde lassitude face à l’essentiel de ces textes, souffrant d’un narcissisme et d’un égocentrisme absolument délirants, lorsqu’on les met en balance avec le reste de la production, présente ou passée. Je reste traumatisé par cette phrase prononcée par une éditrice, pendant une de ces fichues réunions – probablement la plus intéressante, ironiquement – à l’attention d’une des autrices dont elle faisait la promotion : « tu as osé la fiction ». Hanté, que je suis.
À quel moment, dans le domaine romanesque, la fiction est elle devenue une audace ? À quel moment le microcosme éditorial français s’est il si radicalement atrophié, recroquevillé sur lui-même, pour qu’il considère comme une prise de risque de là part de ses auteurices, de parler d’autre chose que d’iels-mêmes ? Sur le concept seul, je n’éprouve pas la moindre hostilité envers l’auto-fiction. J’en ai lu des exemples brillants qui justifiaient pleinement leur existence et celle de leur sous-genre. De là à ne plus ou lire que ça ou presque, à ne plus écrire que ça ? Ben non, enfin.
C’est d’autant plus épuisant qu’une énorme part de cette production semble être obsédée par l’idée de se placer dans un parcours d’ascendance prestigieux, semblant estimer qu’il faut systématiquement montrer patte blanche par un réel et visible effort référentiel, par la revendication d’une influence passée ; paradoxalement, souvent, une influence romanesque, précisément, s’appuyant bien plus largement sur une production fictive, même si basée sur de la mimesis. Comment personne ne se rend compte de la dissonance que c’est d’autant se réclamer des pans les plus révérés de la Culture Légitime, se plaçant sous un patronage considéré comme si prestigieux, pour si souvent en produire quelque chose d’aussi éloigné ?

Comprenons nous bien. Je ne suis pas toujours fan des textes considérés comme des classiques, qu’ils soient anciens ou non ; et pour une bonne part, mon jugement doit être pris avec une grosse pincée de sel et de goûts personnels. Ce serait hypocrite de ma part de ne pas reconnaître qu’une grosse part de ma défiance envers la littérature générale et une grande partie de sa production émane d’une forme de réaction au mépris dont mes goûts à moi sont victimes depuis des années. D’autant plus que j’en ai vraiment marre de si régulièrement voir des bouquins empruntant clairement aux genres que j’aime tant et avec tant d’attention depuis des littérales décennies être édités en se cachant éhontément de le faire. Voir des bouquins de fantastique ou de SF, plus rarement de fantasy, être défendus comme des textes de « réalisme magique », voire « anticipation » pour les plus audacieux, ou à coup de « c’est pas de la SF, hein » pour les moins scrupuleux, j’ai du mal à voir ça autrement comme une insulte à mon intelligence et à celles de mes collègues ou du reste du lectorat. Je n’arrive pas à comprendre comment, si un texte à réellement plu à eune éditeurice, iel ne peut pas parvenir à le défendre pour ce qu’il est vraiment, avec ses specificités génériques ou thématiques. Ou alors la plupart des maisons d’éditions sont habitées par des marketeux sans âme ni goûts personnels, ne cherchant qu’à anticiper ou surfer sur des tendances défrichées par d’autres.
Je n’oserais le croire.
Moins subjectivement, j’ai essayé de comprendre ce qui faisait la différence concrète entre les textes qui m’avaient séduit et les autres, et à force d’y réfléchir, je pense que j’ai trouvé un axe satisfaisant. Les romans les plus plaisants de cette Rentrée et plus généralement dans mes rayons de Blanche, ce sont ceux qui s’intéressent à l’autre. Si je n’y trouve pas toujours l’altérité sacrée que je prête au genre Imaginaire, je peux au moins me consoler dans certaines œuvres de mimésis avec des auteurices suffisamment ouvert·e·s sur le monde pour ne pas avoir à se contenter du reflet du miroir comme seule inspiration. À l’image de ce monde éditorial en vase clos, je crois sincèrement que trop d’auteurices n’arrivent pas à sortir de leur bulle et de l’influence de « ce qui marche », sans se rendre compte que pour qu’une tendance se lance, il a toujours fallu une personne pour casser la tendance précédente. Ce qui explique sans doute pour moi à quel point, en dehors des exceptions ponctuelles qui défraient la chronique, dans un sens ou dans l’autre, la production française est fatiguée, parce que tout devient la copie d’une copie d’une copie, avec des maisons d’éditions qui paniquent à l’idée de heurter le confort de leur lectorat de relai le plus prestigieux, leurs animateurices de radio ou de télé qui n’ont pas le temps de fouiller au delà des évidences (quand ces dernier·e·s ne sont pas également leurs auteurices, d’ailleurs *TOUSSE*).

Et on en revient alors aux présentations que j’évoquais plus haut. Là encore, si quelques personnalités et éditeurices isolé·e·s ont pu me donner le sentiment de ne pas être en pilote automatique, de croire à leurs bouquins, et donc me donner envie de les lire… Pour la triste majorité, c’est vraiment pas la même limonade. Quelle tristesse, bordel.
Je n’arrive pas trop à savoir à quoi c’est dû, si c’est parce que la plupart de ces attaché·e·s de presse sortent tou·te·s du même moule marketeux estampillé école de commerce, si parce qu’à force de devoir défendre une vingtaine de bouquins qui se ressemblent un peu tous lors de réunions magistrales interminables, ou un mélange des deux épicé de soucis que je n’ai pas pu identifier cette première année, mais bon sang de bois, il y a là un vrai problème.
Comment on est censé défendre des bouquins qui nous sont vendus à la louche, à coup de buzzwords tellement galvaudés et redondants – et à la lecture, régulièrement mensongers – qu’ils finissent par perdre la moindre signification. C’est un peu humoristique ? Allez, « déjanté » ! On joue la carte de l’émotion ? « Poignant », let’s go ! Un brin de tension, une ambition de rythme ? C’est parti pour « addictif » ! On tente vaguement de dénoncer des trucs ? « Lecture coup de poing », on se fait pas chier ! Tout est superlatif, tout est une révélation, rien ne peut être moins qu’exceptionnel. C’est quand même extraordinaire, de se dire que certaines maisons qui sortent 17 bouquins en même temps n’ont vraiment, mais alors vraiment, que des chefs d’œuvre à nous proposer. Vous savez qu’une bonne lecture sympathique, c’est bien aussi ? C’est pas grave d’être « ok », vous savez, c’est même plutôt bien ; c’est très difficile d’être un bouquin même ok. Et tant qu’on y est, si vous n’avez que trois bouquins auxquels vous croyez assez fort pour les mettre sur le devant de la scène à un moment critique, eh bah peut-être qu’on y prêtera d’autant plus attention si vous les défendez avec un peu plus d’exigence et d’enthousiasme. Ça vexera sans doute llustre auteurice X ou Y de lui dire que cette année son roman est pas à la hauteur, mais peut-être que tout le monde pourra bénéficier d’un petit temps de respiration pour remettre les ambitions de chacun·e à niveau, plutôt que de juste sortir un texte médiocre de plus qui ne satisfera personne en dehors des stans.
Et je sais qu’il y a des enjeux financiers en jeu, et qu’il vous faut vos locomotives, tout ça. Mais à un moment donné, vous ne pouvez pas vous plaindre de l’état de la lecture dans le pays et continuer à alimenter la surproduction et votre dépendance au système de prix qui vampirise toute l’attention. Vous ne pouvez pas juste balancer une poignée de livres en comptant uniquement sur l’aléatoire du bouche à oreille ou d’un éventuel emballement médiatique pour qu’un bouquin fonctionne plus que les autres et vous permette de tenir une année de plus. C’est pas viable et ça fait du mal à tout le monde, vous les premiers, parce que votre réputation de dénicheureuses de textes se corrode un peu plus à chaque itération.
Et puis merde, nous on peut pas suivre, tout bêtement, libraires ou lecteurices. Et le système médiatique non plus, d’ailleurs.

En fait, trop souvent, j’ai l’impression que c’est du bluff, tout ça. Que ce soit du côté de certaines auteurices aussi bien que de celui de certaines maisons d’édition, hein, dans des registres variables mais tout de même parents. Là où la pub qu’on nous assène se fait à coup de marketing fade et pas très inspiré, je crois que les bouquins concernés, régulièrement, ne savent pas non plus ce qu’ils veulent vraiment raconter et surcompensent avec du style, ou du moins ce qu’ils estiment être du style. En tout cas c’est trop souvent le sentiment qui me submerge à la lecture de textes qui multiplient les figures et autres pirouettes, versant dans une surverbalisation aussi oppressante que paradoxalement lisse, empêchant souvent l’émergence d’une voix identifiable ou d’une personnalité palpable.
Le truc c’est qu’avec cette domination culturelle de quelques noms et plumes depuis des décennies, que ce soit dans les cursus scolaires ou les relais médiatiques légitimisants, il me semble trop souvent que les auteurices dont le travail passe le crible des maisons les plus établies et influentes sont cielles qui savent le mieux se conformer à l’idée qu’on promeut d’un bon texte. D’un texte qui, à force, est devenu un standard à atteindre plus qu’un heureux accident artistique ou la réelle incarnation d’une vision sur le monde exprimée d’une manière intime et organique trouvant résonnance avec un public de circonstance.
Ce qui fait que pour quelques textes auxquels je n’avais sincèrement pas de reproche réel à avancer en dehors d’un vague « c’est pas pour moi et c’est ok », j’en ai eus bien trop qui, à mes yeux, ressemblaient à un exposé scolaire bricolé au dernier moment par eune élève en panique. Eune élève qui aurait capté quels éléments devaient constituer le corps de son travail, quelle attitude on attendait d’iel pour avoir une bonne note, mais qui n’avait, fondamentalement, pas la moindre idée de ce que signifiait réellement la problématique et qui, de fait, n’avait aucune autre proposition à formuler qu’un remâchage des éléments de base vus en cours, simplement paraphrasés pour éviter qu’on l’accuse d’avoir fait un copier/coller depuis Wikipédia. Et du coup, ça donnait des trucs sans âme ni personnalité, qui pontifiaient avec un air pénétré sur la nature humaine ou autre sujet vaporeux qui fait classe, sans jamais me fournir le moindre élément matériel sur lequel m’appuyer pour pouvoir partager leur prétendue sagesse.
Beaucoup trop de ces livres, pour moi, n’ont rien à dire en dehors de l’envie de leur auteurice d’avoir écrit un livre. Ce qui n’a rien d’étonnant quand on sort 460 ouvrages en l’espace de trois semaines pour créer un engouement totalement artificiel autour d’un évènement logistiquement et économiquement absurde.
Ça se sent que toute cette histoire m’a fait plus de mal que de bien, ou ?..

J’adore mon métier, vraiment. Sans galvauder le mot une seule seconde, être libraire c’est ma vocation. Mais si je suis positivement ravi d’avoir pu retrouver un poste et d’exercer mon activité à plein, bon sang que c’est devenu un taff de merde, j’vous jure. Les grosses maisons possédant une énorme partie de la chaîne du livre, de l’édition à la distribution en passant par la diffusion – et parfois même des librairies – ont indirectement fait de nous, libraires censément indépendants, leurs employés indirects. Nous sommes devenus des agents logistiques de plus dans une industrie pour laquelle nous ne comptons plus vraiment. La machine médiatique décide ce qui sera idéalement populaire, à coup de pub et de couverture médiatique, et met ses pions en place à l’avenant, mises en place et prix compris. L’essentiel de la clientèle n’a plus aucune considération pour notre expertise ou notre opinion. L’immense majorité des gens qui rentre dans mon magasin – encore une fois c’est peut-être une rareté, je l’espère – le fait avec son portable à la main, référence toute prête à être demandée. Si c’est là c’est cool, si c’est pas là c’est dommage, il le fallait pour demain, on va aller voir ailleurs. Des fois on commande, mais c’est rare.
Ce que je veux dire, c’est que face à un tel déluge de références déjà présentes et de nouveautés incessantes, la décantation est horriblement ardue, et le travail de passation culturelle devient de fait quasi impossible ; la curiosité semble zombifiée, artificielle. On ne tente une référence que parce que tel journal/émission/influenceur l’a recommandé, parce que telle personnalité un peu populaire l’a écrite, peu importe ce que c’est. Le livre est pour trop de personnes devenu quelque chose de statutaire, n’important pas pour elles, mais pour ce que ça renvoie de leur image. Et comme tous les ans, on va se retrouver avec des piles de Goncourt, de Renaudot et autres résidus de blanchiment d’influence en bande organisée qui vont se vendre comme des petits pains, sans réflexion ni attente, parce que quand on veut prétendre la littérature, on les achète ; les lire est sans doute optionnel.
Et nous libraires, qui sommes censés opérer une sélection proposer une vision personnelle sur la production, faire un tri pour notre clientèle à nous, eh bah on fait et défait des cartons pour en extraire les mêmes ouvrages, mois après mois, puis en retourner d’autres. Et face à un évènement comme la Rentrée Littéraire, on souffle, parce qu’en fait c’est comme le reste de l’année, mais en pire. Alors oui, il y a des moments de lumière, mais ils sont exceptionnellement rares et espacés dans le temps, en dépit de tous nos efforts. Ça compense, mais à peine.

Quand j’en étais encore à la moitié de mon projet de couverture de cette Rentrée 2026, j’anticipais déjà la conclusion de cette présente chronique. Je me voyais déjà dire que tout cet événement était effectivement effectivement n’importe quoi, logistiquement et humainement, que c’était épuisant, mais gratifiant, et que j’avais paradoxalement hâte de recommencer l’année prochaine. Dans les faits, je commence déjà à recevoir les sorties estampillées Noël, et je commence à travailler les nouveautés de la Rentrée de Printemps ; j’ai reçu des SP pour de nouvelles sorties qui repoussent encore l’éventualité de mon retour à des lectures plaisir, celles là même qui ont donné naissance à ma vocation. Et il y a fort à parier que d’ici à ce que j’ai fini ces SP là, d’autres me parviennent, convergeant avec d’autres lectures obligatoires, parce que je ne peux pas imaginer vendre le Goncourt sans l’avoir lu, vous vous doutez bien : il faut que je puisse répondre à la question « alors, il vaut quoi cette année ? » sans bafouiller, parce que ça ferait mauvais genre.
J’étais vraiment heureux de pouvoir m’attaquer à cet événement de manière professionnel pour la première fois cette année. Et maintenant je me retrouve à réaliser qu’à lui seul, il incarne et symbolise tous les torts de la chaîne du livre et du paysage éditorial francophone, allant, à mes yeux, jusqu’à corrompre et phagocyter l’année entière. Parce qu’au delà de la gabegie conceptuelle qu’elle représente, la Rentrée Littéraire est aussi le moment de l’année où sortent tous les bouquins censément majeurs de l’année, ceux qui jouent les prix les plus prestigieux, ceux auxquels les éditeurs croient le plus (ou tentent de le faire croire).
Alors que penser de ceux qui sortent le reste de l’année ? Ils sont moins bons, moins importants, du coup ?
Bon, c’est pas le sujet du jour, donc on va passer. D’autant qu’à vrai dire, même au moment de mon introduction, je n’anticipais pas que cette chronique se dégraderait à ce point là en diatribe décousue, et j’en suis désolé.
Il fallait que ça sorte, j’imagine.

Mon plus grand regret, finalement à l’issue de tout cet épisode, c’est que j’ai le sentiment que les textes sont devenus secondaires aux problématiques agitant le système qui les produit. Pour tout ce que j’ai envie de défendre les textes que j’aime et qui valent qu’on les promeuve, je suis plus régulièrement obligé de me prendre la tête sur des sujets satellites au monde du livre. Et c’est épuisant.
C’est quoi le vrai bilan de tout ça ?
TL ; DR : Je n’apprends rien à grand monde, mais ça vaut d’être répété aussi longtemps que la situation perdurera : le système de la chaîne du livre en France est complètement pété et ne profite réellement qu’à ses acteurs les plus riches et puissants. La surproduction c’est de la merde, ça coûte aux auteurices, aux libraires et aux lecteurices, ça rend le marche illisible et confus, et la Rentrée Littéraire en est le prime exemple, l’incarnation ultime. On substitue la qualité et la défense sincère et honnête des bouquins à une suite ininterrompue de coups marketings sans inspiration ni créativité, espérant un coup de bol annuel plutôt que la manufacture d’un succès mérité et convaincant. Tout le monde court après le pognon sans avoir le temps de produire ou de lire de façon qualitative, alors on fait dans le quantitatif dans la panique. C’est nul.
Et moi-même, en tant que libraire, j’ai le sentiment d’être dépossédé de ce qui fait la valeur et le charme de mon métier. Ça me fout la rage.
Encore heureux qu’au milieu de tout ce zbeul j’arrive encore à trouver des bons livres à lire et – parfois – à conseiller. Je m’y accroche, mais c’est pas toujours simple. Et il faut être lucide, l’indépendance dans la chaine du livre est de plus en plus menacée. Je pense que ça me dépasse de très loin, et c’est là dessus que je dois insister, même si c’est de façon très inarticulée et bordélique.
Merci de m’avoir lu jusque là.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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