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Moby Dick, Herman Melville

Dead Company – Royal Blood (extrait de l’album Dead Company)

C’est marrant comme la réputation d’un bouquin – et particulièrement d’un classique – peut, au moment de s’y attaquer pour de bon, en teinter la perception. Ou même, dans le cas qui nous intéresse aujourd’hui, le corrompre.
Je n’irais pas jusqu’à dire que si j’avais exactement su quoi attendre du roman de Melville, je l’aurais plus particulièrement apprécié ; mais je pense quand même qu’il m’aurait sans doute moins prodigieusement gonflé. Parce que oui, spoiler, je dois bien dire que je n’ai vraiment pas aimé Moby Dick. Tout en devant lui reconnaître, quand même, un extraordinaire paquet de qualités et d’audaces remarquables. On n’est jamais un classique pour rien.
Mais avant de m’expliquer plus avant, je dois préciser quelques petites choses pour mieux contextualiser ma lecture. C’est important. Je n’ai jamais vraiment été attiré par ce classique là. Curieux, oui, évidemment, on parle d’un si grand texte que certains de ses éléments font partie intégrante de la pop-culture internationale ; mais moi on m’a toujours vendu la vengeance comme son moteur narratif principal, et si vous me connaissez un peu, vous savez que c’est probablement celui que je déteste le plus, parce qu’à mes yeux surfait et presque systématiquement vain. Donc, dans l’absolu, pas envie.
Sauf qu’en ce mois d’octobre, sort en traduction un roman titré La femme du Capitaine Achab, et que son éditeur semble y croire, et que ça m’a rendu curieux. Je me suis dit que j’allais le lire. Et donc, logique, je me suis dit que lire l’original avant de lire la réinterprétation, c’était quand même pas déconnant. Ce qui explique pourquoi je n’ai pas abandonné en dépit de mon ennui, et pourquoi, aussi, je ne regrette absolument pas d’avoir poussé jusqu’au bout. Même si, on le verra, j’ai un peu triché. J’ai pas tout le temps du monde non plus.
Mais bref. Expliquons plus en détail pourquoi je n’ai pas aimé ma lecture de Moby Dick.

Le mot-clé, je pense, c’est, comme souvent quand je n’aime pas un bouquin d’une manière qui va plus loin que le simple ennui : frustration. Je n’ai cessé, au cours de cette lecture, de sentir son potentiel m’être régulièrement ravi. Mettons les pieds dans le plat directement : je pense qu’Herman Melville n’en n’avait rien à carrer de ses personnages. Il était là pour nous faire un bouquin de proto-fantasy qui s’ignore sur le sujet de la chasse à la baleine, où tout n’était prétexte qu’à nous fournir une leçon épique sur la mythologie biblique du Léviathan et de ses avatars de toutes les espèces recensées à l’époque. Si on passe sur l’éventuel syndrome de « l’auteur qui a fait des recherches et qui tient à ce vous le sachiez », étant donné la passion qui animait clairement l’auteur, ça nous laisse quand même avec un sérieux problème de rythme, où les séquences d’info-dump constituent facilement 50% du roman mais sont ressenties 80% tellement elles prennent leur temps et s’infiltrent même dans les dialogues et les scènes de vie du navire d’Achab.
Mais revenons deux secondes sur ce terme volontairement un peu provocateur de proto-fantasy. Une quête, des prophéties, une mythologie poussée, des info-dumps de world-building, narration à emphase prononcée, créatures fantastiques, de la bagarre mise en scène, de la superstition, du folklore, une arme – métaphorique – magique ultime, forgée dans le sang, pitié : tout ça constitue à mes yeux autant de marqueurs du genre de la fantasy, simplement mis ici bout à bout par les ambitions littéraires de Melville, dans un genre pas encore codifié, mais auquel, d’une certaine manière, il a contribué. En poussant si loin la transcription littéraire de cet univers baleinier, il a pour moi crée un alter-monde constituant un univers à part, détaché du nôtre, répondant à des règles et traditions propres, qui fait rentrer son roman de plain pied dans le genre.
(Notons qu’Estelle Faye, qui fait autrement autorité que moi, m’a parlé de roman gothique, j’imagine en se basant sur la hantise d’Achab et sur le poids de l’héritage qui pèse sur lui et son navire, c’est une hypothèse chouette aussi. Mais c’est pas la mienne, donc forcément, ça me convainc moins. Je connais pas des masses le roman gothique non plus, ça n’aide pas.
[EDIT : Précision de ladite Estelle Faye : « Pour le roman gothique, une précision, j’en parle pour l’atmosphère bien sûr, mais aussi pour cette structure qui refuse de suivre une ligne droite, et qu’on retrouve dans le Melmoth de Maturin par ex ou dans des variations modernes sur le genre comme Le Quinconce. » On fait ça proprement.)
Tout ça ne m’enjoint pas à pardonner l’auteur pour son manque de mesure dans l’écriture de son roman et ses éléments les plus techniques et méta-physiques, mais au moins, ça m’a donné un angle d’analyse intéressant pour tenir le coup au fil de ma progression.

Le truc, c’est quand même que Moby Dick demeure un texte d’une richesse exceptionnelle. Ça je n’oserais lui retirer. Je trouve même que son côté qui en fait des caisses lui confère un réel charme et ne ressemble pas à un auteur qui donne dans le lyrisme exacerbé pour se donner un genre, mais bien à un écrivain qui use de son expression la plus riche possible pour donner corps et vie à ce qu’il veut évoquer. De fait, si tout le roman avait du se résumer, par exemple, à la relation entre Ismaël, notre narrateur qui ne sert à rien rien d’autre qu’être spectateur privilégié et encyclopédie sur pattes, sans doute hanté lui-même par la baleine blanche et ses coreligionnaires et Queequeg, le harponneur natif avec qui il se lie d’amitié ; j’aurais pu être extrêmement client de ce texte. Disons le tout net : Queequeg, meilleur perso du bouquin et y a pas de débat. Représentation certes datée et un chouïa paternalo-raciste – à l’aune de beaucoup des représentations du roman – mais débordant de ce que j’ai envie de lire comme de belles et bonnes intentions de la part de Melville. On a là un perso païen se liant d’amitié avec un chrétien, puisant tous les deux dans la spiritualité de l’autre avec autant de condescendance amusée que de compréhension généreuse, nouant une relation allant au delà des mots et des origines sans jamais accorder la moindre importance aux premières impressions ; pour la moitié du 19e siècle, pardon mais c’est trop bien.
Sauf que ça dure une cinquantaine de pages, et après on embarque, et leur relation se termine là, narrativement parlant. Frustration.

Et ça représente bien tout le problème du bouquin pour moi, sa façon de ne jamais réellement rien développer de dehors de son propos exhaustif et encyclopédique sur la chasse à la baleine, et donc la baleine elle-même. Pour moi l’objet littéraire proposé par Melville est complètement bâtard et arythmique. On a pas le temps de s’installer dans le moindre morceau d’intrigue qu’il nous balance un chapitre entier sur une pratique particulière au sein d’un macrocosme cétologique d’une richesse terrible et étouffante. Alors certes, il a de la verve et de la passion à revendre ; on apprend des trucs, c’est plutôt chouette. Au début.
Après 350 pages de ce traitement, moi à qui on avait prévu une quête de vengeance immortelle, j’avoue que j’avais le sentiment qu’on se foutait de moi : Achab n’apparaît qu’après 150 pages et 28 chapitres, et n’est vraiment là pour 5 à 10% du roman à tout casser. Et sa caractérisation est légère, pour être généreux. Alors certes, son obsession pour Moby Dick plane sur tout le texte, étant donné qu’il est capitaine et que c’est lui qui décide pour le reste de l’équipage, m’enfin ça n’a pas l’air de les traumatiser plus que ça les p’tits loulous hein. La vie à bord suit son cours, on trucide des baleines, on croise d’autres bateaux, on tape la discute, on mange on boit, on rigole, on s’interroge sur le cap à suivre… On s’interroge à peine quand on découvre que le capitaine a embarqué des mercenaires en scred’… Ça manque cruellement de tension narrative, pour ce à quoi on m’a dit que ce roman prétendait, voilà. Et c’est sans doute ça qui me gave le plus : le sentiment de réaliser qu’encore une fois, un classique m’a passivement été vendu sur de fausses prémisses pendant toute ma vie. Frustration.

Finalement, que dire à part que c’était bêtement long. Je vais pas vous mentir, à partir de la moitié du roman, face à ce qui était clairement une grosse déception, je me suis mis à lire en diagonale, passant systématiquement les passages encyclopédiques et les séquences les moins pertinentes pour ce qui restait d’intrigue. Je n’ai aucun problème avec le fait que Melville voulait écrire un grand roman aux proportions bibliques établissant un parallèle épique entre le travail harassant de la chasse à la baleine et l’absurdité de la vie en général. Pour parties, il fait même ça très bien, et les contemplations de ses personnages les plus prolixes face à l’océan – Stubb en particulier, autre personnage qui vole la vedette à Achab – ne me semblent pas voler leur emphase et leur pénétration, générant même ponctuellement quelques réflexions respectablement sages. C’est juste qu’en dépit des avertissements que je croyais plus joueurs qu’autre chose des lecteurices disant du livre qu’il était super « à part le long passage sur la chasse à la baleine au milieu », j’ai quand même été désarçonné, parce qu’en fait c’est pas un long passage, c’est plein de longs passages entrecoupant les quelques séquences narratives.
Si on me demande, ce roman n’est certainement pas consacré à Achab et sa vengeance, qui ne sont finalement qu’une composante parmi d’autres plus importantes qu’elle, il est consacré à la petitesse du monde humain face à l’immensité de l’océan et des créatures qui l’habitent ; c’est pas pour rien que le roman est titré Moby Dick. C’est cet avatar de la noblesse divine incarnée dans une créature légendaire qui est au cœur du roman, c’est le symbole usé et abimé d’une quête sans fin vers la compréhension de choses qui nous dépassent et qui n’ont pas vocation à être comprises autrement que dans leur magnificence qui est au cœur du texte, pour moi. Pour tout dire, même si on devait ne parler que d’Achab, il n’est même pas tant un symbole du concept de vengeance, pour moi, qu’un nouveau cas d’hubris à ranger aux côtés d’autres personnages mythologiques ; son histoire est celle d’un homme normal qui n’accepte pas la défaite face à une manifestation divine, et qui emporte son équipage avec lui dans sa chute, ce dernier méritant son sort pour n’avoir pas su le stopper.
Sans doute qu’avec ma fin de lecture un peu dilettante, il me manque des éléments pour étayer proprement cette perception. Mais de toute évidence, ce sera toujours plus pertinent que la non-lecture que beaucoup trop d’autres personnes ayant fait semblant de lire le livre pourront en faire.

Donc oui. Déçu par le livre, mais pas de l’avoir lu. Le fait est que malgré mon manque de goût pour un tel texte, je ne peux que saluer son existence et comprendre pourquoi il a fait date. En dépit de tous les reproches formels que je peux lui faire, j’y vois trop d’audaces pionnières et de radicalités romanesques courageuses qui ont sans doute influencé bien d’autres auteurices après Melville. Pour l’époque, je visualise très bien comment et pourquoi un tel ouvrage a défrayé la chronique et mis le temps à convaincre son lectorat le plus réfractaire avant de s’imposer comme un livre culte.
C’est ça qui est bien aussi avec les classiques : ils ne le sont pas toujours pour les raisons qu’on aimerait, mais il y en a suffisamment pour qu’on puisse y trouver notre compte en faisant quelques efforts.
Et donc maintenant je peux lire son adaptation moderne en toute connaissance de cause. Après une petite pause plaisir, quand même.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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