
Dracula From Houston – Butthole Surfers
Tenter des trucs, il en restera toujours quelque chose.
J’ai demandé un SP de l’ouvrage du jour en tant que libraire il y a quelques mois en arrière maintenant, très sincèrement, avant tout à destination du moi bloggeur et éternel curieux. Parce que bon, ne nous mentons pas ; autant moi, on me vend un roman serbe de la fin des années 80 à base d’exploration littéraire d’un complot cycliste évangélique international (oui oui), je bave instantanément d’envie et d’anticipation, autant la clientèle moyenne, elle reste – au mieux – poliment indifférente.
Et si j’avoue qu’après mon bilan assez frais au sujet de la Rentrée Littéraire et de sa signification à l’aune de mon rapport à la production actuelle, j’étais pas forcément ultra enthousiaste à l’idée de m’y mettre, j’ai très vite mis de côté mes doutes et mes craintes pour joyeusement plonger dans le présent texte. Et en retirer, je pense, une de mes expériences de lecture les plus singulières et déroutantes de l’année, pour ne pas dire de ma vie entière. Carrément. La basique tagline de ce blog n’aura jamais été autant vraie ou d’actualité, surtout en confrontant ce que je viens de vivre avec ce que j’ai vécu en me plongeant dans le Retour au Goudron d’Antoine Volodine, qui partage beaucoup de points communs créatifs avec son homologue Svetislav Basara. Pour tout dire, si je devais apprendre un jour qu’il n’était qu’un autre hétéronyme, je ne serais pas choqué ; et c’est un grand compliment que je formule ici.
De fait, histoire de dissiper le moindre doute avant de commencer à seulement essayer de verbaliser mon ressenti et une vague tentative d’analyse du bousin, on va lâcher un mot que je redoute toujours d’utiliser, tant je le trouve galvaudé : avec cette Conspiration des Cyclistes, son auteur fait preuve de génie.
Maintenant que c’est dit, faut justifier.
Alors justifions.
Comment seulement résumer un tel ouvrage sans raconter n’importe quoi ou en trahir la substance. Difficilement, voilà comment. Prenons deux voire trois détours successifs pour essayer de peindre un tableau un minimum juste. Tout à mon enthousiasme pour le début de ma lecture, j’ai fait un truc qu’ordinairement je déteste chez les marketeux·ses du livre, à savoir user de la comparaison par triangularisation : j’ai placé La Conspiration des Cyclistes à mi-chemin entre le travail d’Antoine Volodine, donc, et celui de l’Umberto Eco qui se prend le moins au sérieux, le co-auteur de la Cacopédie, notamment (mes aïeux que ça se la pète). On est sur un objet littéraire usant abusivement de l’altérité et de l’absurde, usant de la métalepse et de l’ironie comme un toon userait de la violence. Disons le tout net : on est sur du plaisir de gourmet qui prend plaisir à analyser son plaisir et l’analyse de son analyse de son plaisir. On est là pour se faire des nœuds conceptuel au cerveau, et kiffer ça. On parle fiction et usage de fiction, réalité et illusion, tout en même temps, en voyageant dans le temps, en faisant des sauts intertextuels dynamiques : la mécanique quantique littéraire appliquée qui n’a même pas l’amabilité d’un cours de mise à niveau en introduction. On a un éditeur fictif qui nous confie un corpus de textes gigognes qui se répondent les uns aux autres, se volant des paragraphes et des expressions, usant des mêmes personnages, présumés fictifs mais côtoyant des personnes réelles qui ne le sont pas forcément, avec autant de continuité que de contradiction, une secte de bicyclistes évangéliques traversant le pays du rêve autant que le temps et l’espace en s’inspirant des moines tibétains et de Sigmund Freud ; en un mot comme en cent, c’est le zbeul. Et, pardon my french, mais putain de merde, c’est brillant.
Alors oui, c’est pas toujours simple à suivre. À la fois parce que c’est diablement complexe, étant donné que ça part dans tous les sens, formellement comme conceptuellement, mais aussi et surtout parce que, à l’instar d’un Rêve de fer, par exemple, c’est un peu fait pour être ponctuellement hermétique et désagréable à lire. Avec cette secte millénaire aux motivations floues et protéiformes, on est assez clairement là pour attaquer frontalement la pensée complotiste et sa capacité d’adaptation face à ses contradictions internes, autant que son criminel manque de consistance idéologique. Tout en pondant un corpus entier de documents apocryphes faisant œuvre d’intertextualité interne à l’échelle de quelques siècles, avec ironie et sérieux tout en même temps, et en jonglant avec une multitude de formes littéraires, histoire de donner un peu plus de profondeur à l’ensemble, parce que bon, hein, tant qu’on y est.
Le moment idéal, ici, pour tirer un chapeau si bas qu’il traverse la croûte terrestre à Gojko Lukić à la traduction, dont le travail est proprement exceptionnel et contribue sans le moindre doute à mon enthousiasme, et ce même si je sais qu’en dépit de ses efforts de localisation, j’ai raté une trop grosse partie des vannes référentielles essaimmées dans le roman.
À vrai dire, quitte à avoir lâché le mot en G dès l’introduction, face à la réelle difficulté que j’éprouve à en parler, je peux m’accorder un autre joker quant à ce bouquin et dire que c’est le genre d’ovni total qui ne se lit pas tant qu’il se vit. Je pourrais rentrer dans le détail de certaines de mes séquences favorites – notamment celle autour de Charles le Laid – mais ce serait vous voler l’opportunité future de découvrir à quel point Svetislav Basara a commis un braquage insolent en écrivant ce bouquin. Un ouvrage exceptionnellement vivant et lumineusement nébuleux, où rien ne fait vraiment sens tout en faisant preuve d’une cohérence incroyable, se ponctuant de moments de bravoure et de fulgurances rares. L’exploit central, c’est de nous donner à lire des choses aussi fascinantes que parfois abjectes sans que jamais on ne puisse douter du réel propos tenu par l’auteur planqué derrière tous ces étranges personnages. On en revient encore à Rêve de Fer, qui puise sans doute dans les mêmes angoisses existentielles, avec une touche de la Lolita de Nabokov : cette capacité toujours aussi renversante pour moi à instaurer la juste distance dans ce qui est écrit pour qu’on en saisisse toute l’ironie sans que le sérieux nous échappe. J’ai régulièrement ri au fil de tous ces textes, alors qu’ils sont remplis de pensée et de schémas idéologiques mortifères, conférant d’ailleurs à ce texte de 1987 une portée contemporaine extraordinaire ; sans doute un bon moment pour féliciter l’équipe des éditions Noir sur Blanc pour l’inspiration de ressortir cette dinguerie aujourd’hui, et les remercier pour le SP. Quand bien même c’est ma repré qui me l’a envoyée et que l’équipe en question ne lira jamais cette chronique. Mais on sait jamais, c’est le geste qui compte de toute manière.
BREF !
Je sais pas quoi dire de plus, ni même comment conclure proprement. La Conspiration des Cyclistes, je sens que ça va probablement être mon texte de hipster ultime. LE bouquin à citer dans une conversation à propos des pépites obscures qui n’intéressent que cinq nerds prêt·e·s à s’infliger des concepts fumeux pour l’amour du jeu littéraire, sans jamais aucun regret ni scrupule. Non, c’est pas une lecture évidente, certainement pas accessible ou divertissante, en tout cas pas si vous cherchez une intrigue linéaire, des personnages attachants ou la moindre satisfaction narrative. Mais si vous aimez les expériences bien perchées, les audaces éhontées et l’insolence de la réussite d’un concept qui ne devrait pas pouvoir fonctionner : foncez. Foncez et ne vous retournez pas.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
