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Chromatopia, Betty Piccioli

Hardcore – Beast In Black (extrait de l’album Dark Connection)

Je crois l’avoir déjà dit quelque part sur ce blog sans pouvoir me rappeler de quelle exacte occasion, ou si c’était avec un ton aussi péremptoire. Mais disons le clairement, à force de lire des bouquins non-stop, de découvrir tout un tas d’ouvrages différents aux ambitions variées : l’originalité, c’est un peu surcoté, comme qualité. Tout simplement parce qu’elle ne peut se mesurer dans une œuvre qu’à l’aune d’autres œuvres, similaires ou non. Tout dépend réellement de son parcours de lecteurice, de l’ordre dans lequel on a pu découvrir les récits qui nous forgent. A posteriori, il est assez évident de reconnaître la primauté de certaines idées ou autres concepts à des œuvres particulières qu’on explorera plus tard, mais le choc premier, la découverte d’une idée, c’est impossible à effacer ou ignorer.
Partant de cet état de fait que je tiens comme assez irréfutable pour me faire confiance jusqu’à ce qu’on arrive à me prouver le contraire, j’ai décidé de ne plus vraiment tenir rigueur aux ouvrages que je lis de ne pas toujours faire preuve de cette sainte originalité dans leurs globalités respectives. Entendez par là que je ferais plus volontiers attention aux détails qui sous-tendent des structures ou des concepts déjà utilisé·e·s en littérature qu’à ces structures elles-mêmes ; et surtout que je ferais toujours plus attention aux ambitions qui ont poussé à l’utilisation de ces structures. Pour le dire plus clairement, je serais bien moins sévère dans mon jugement vis-à-vis d’un roman qui ne se cache pas d’exploiter des tropes communs avec légèreté en cherchant à y insérer des twists personnels plus ou moins discrets sans trop de prétention, qu’à l’encontre d’un roman qui prétend tout révolutionner avec emphase et se vautre complètement faute du travail suffisant.
Chance pour moi, la Théorie faisant que les auteurices que j’aime bien fournissent un travail que j’apprécie autant est passée par là. Le roman du jour est, je crois, plus largement dans la première catégorie que dans la seconde. À l’aise, même. Et, comme toujours, je m’en vais essayer de vous expliquer au mieux pourquoi.

À Chromatopia, la monarchie est depuis des siècles organisée autour d’un système de castes colorées ; chacun·e à sa place, et une place pour chacun·e. Tout en haut, les Pourpres royaux, suivis des Rouges, des Oranges, Jaunes, Verts et Bleus. Plus vous descendez, plus votre statut est mauvais, vos tâches ingrates, et plus la pauvreté vous assaille, avec une cruauté croissante. Mais lorsque les destins d’Aequo, apprenti teinturier Jaune, Haycintha, voleuse Bleue, et Améthyste, princesse Pourpre à quelques jours de se marier et devenir reine, se croisent, c’est l’avenir entier de Chromatopia qui s’apprête à être bouleversé.

Voilà pourquoi je parlais d’originalité d’emblée, et pourquoi j’avais quand même quelques craintes au moment d’entamer ce roman ; sous la conjoncture de mes difficultés ponctuelles – quoique en raréfaction constante – avec la littérature jeunesse et des quelques spoilers des enjeux premiers du roman, que je n’avais pas réussi à éviter. Rien de bien nouveau dans l’idée d’une société contre-utopique basée sur une division arbitraire de ses citoyens et sa contestation par certains de ses éléments conscients des injustices qu’il engendre ; rien de bien original. L’enjeu était dès lors pour moi de trouver quels éléments j’allais pouvoir croiser qui satisferaient mon envie de twists, de particularités d’écritures propres à Betty Piccioli, qui me séduiraient avant de me convaincre. Dès le départ, je ne m’attendais pas à être surpris par le déroulement global, la destination, mais plutôt par d’éventuelles singularités ou choix, des méandres dans le trajet. Ma chance a sans doute été, du coup, de tomber sur un roman qui a su effectivement faire certains de ces choix, prenant des virages inattendus, mais aussi de varier un peu dans la finalité. Sans être pleinement original, et sans jamais prétendre l’être, Chromatopia a donc su être rafraichissant.

Sur la forme, déjà, je dois dire que j’ai été pleinement conquis par le format à multiples points de vue, la narration interne aidant bien à s’imprégner des différentes psychologies des personnages, d’autant plus avec le travail de l’autrice sur les vocabulaires différenciés et l’intégration de raisonnements correspondants plutôt bien aux cultures des trois Nuances d’origine de nos personnages. Évidemment, je dois déplorer au passage que certains événements et enchainements manquent parfois un peu de détails et de profondeur, mais dès lors que nous sommes dans un ouvrage destiné à la jeunesse, je ne peux pas vraiment le reprocher à Betty Piccioli qui n’a rien fait d’autre qu’un choix logique et nécessaire, privilégiant une certaine intensité à la contemplation.
D’autant plus que de ces points de vue multiples naît un habile et plutôt malin entrelacement des lignes temporelles, les chapitres s’enchâssant régulièrement les uns dans les autres pour apporter des contradictions ou des compléments d’informations entre les différentes péripéties des personnages. Et j’aime beaucoup ce fonctionnement, d’autant plus qu’il est mené assez parfaitement à mes yeux, créant une émulation entre les chapitres sans jamais donner l’impression de se répéter, autant qu’une perpétuelle envie d’aller de l’avant pour voir comment certains éléments en arrière-plan, plutôt discrets voire inconnus pour un personnage, révèlent tout autre chose à propos d’un autre, et revêtent pour iel une toute autre importance, y compris parfois à l’aune du récit.

Un récit qui, comme je l’ai dit, se permet quelques digressions du modèle convenu, sans pour autant s’en départir complètement, avec, je trouve juste ce qu’il faut de nouveauté et de lien avec l’air du temps pour être pertinent et intelligent. On se retrouve donc avec une intrigue nuancée, plus complexe à mes yeux qu’une simple opposition entre le bon et le mauvais camp, où tout le monde (ou presque) a des torts à des degrés divers, et surtout du recul sur soi-même, ce qui donne un souffle bienvenu à l’ensemble. C’est là, pour moi, la principale qualité du roman ; car s’il va parfois un peu vite, il n’en oublie pas pour autant de régulièrement s’appesantir sur la complexité des rapports humains et leurs conséquences. Personne dans ce roman ne prend de décisions hâtives prises uniquement pour faire avancer le récit, et les mauvaises décisions comme les bonnes sont avant tout cohérentes et motivées par des données qu’on maîtrise, quitte à être dramaturgiquement décevantes. Mais paradoxalement, elles ne le sont dès lors plus, parce qu’elles nous attachent encore un peu plus aux destins mêlés de nos personnages, et contribuent à ancrer tout cet univers dans leurs psychologies respectives, œuvrant à démontrer la puissance de l’intégration culturelle dans les rouages décisionnels et la construction personnelle.

En bref, oui, c’était franchement bien. Effectivement, mon côté exigeant en aurait pris un peu plus dans la construction et les détails de fonctionnement de Chromatopia pour pleinement apprécier ma lecture, ou du moins encore plus l’apprécier ; mais mon côté plus ouvert et curieux, lui, a été autrement plus séduit. Séduit par une volonté claire d’inclusivité, qui au delà d’être utile et nécessaire, apporte de la réelle fraîcheur à l’ensemble, pour ne pas parler d’originalité, comme séduit par une réelle réussite dans la complexité des enjeux qui évacue très vite une vision manichéiste des enjeux qui aurait cruellement nui à l’ouvrage. Au contraire, il y avait là du souffle et de la nuance, des personnages aussi humains qu’attachants, ce dont je suis bien évidemment très friand, autant que des vrais pas de côté qu’opère l’autrice, des choix aussi audacieux que justifiés et signifiants. Mes seuls griefs tiennent finalement plus du fait que je ne suis évidemment pas le cœur de cible d’un roman comme Chromatopia sur des aspects plus formels, mais ils sont vraiment légers, convaincu que j’ai été par le sérieux du travail effectué. Avant toute autre chose, ce roman est solide, et je suis convaincu qu’il saura toucher un bon paquet de lecteurices plus jeunes que moi, provoquant ce choc d’originalité que j’évoquais dans mon introduction ; ce que j’ai salué comme d’habiles pas de côté de la part de Betty Piccioli seront sûrement pour iels une découverte bien plus importante. En tout cas, c’est ce que je leur souhaite, nul doute que découvrir Chromatopia à un âge plus réduit m’aurait mis ce roman au cœur, me démontrant que la façon dont le monde m’est présenté n’est pas une fatalité, et qu’il ne tient qu’à moi d’essayer de le rendre différent, pour mieux me correspondre. Tourner la page, ce n’est pas la déchirer.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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