search instagram arrow-down

Si vous ne me suivez pas sur Twitter, où je suis le plus actif, mais que vous voulez être prévenu.e par mail à chaque article. ;)

Rejoignez 95 autres abonnés

Mes réseaux

Archives

Guide de survie pour le voyageur du temps amateur, Charles Yu

Lost At Home – The Automatic (extrait de l’album Not Accepted Anywhere)

J’aime profondément Charles Yu et son travail : rien de nouveau. Quoi de mieux donc, pour tenter de reprendre un peu de rythme de lecture et de chronique, que de lire son dernier roman inédit en VF pour moi ? Je vous épargne une énigme nulle, pas grand chose. Et dans le même registre, je vais vous épargner une introduction trop longue qui répéterait tout ce que j’ai déjà pu dire à l’occasion d’autres chroniques sur le sujet ; on va s’y mettre direct, histoire de formuler des compliments, pour l’immense majorité.

Notre héros exerce le métier de réparateur de machines à remonter le temps. Il est accompagné par TAMMY, son interface d’exploitation personnelle, et son chien Ed, qui existe, mais pas vraiment. Et puis un jour, arrive ce qui doit arriver à tout le monde dans son corps de métier : il est pris dans une boucle temporelle. Dans laquelle il semble condamné à devoir se tuer lui-même, encore et encore, jusqu’à trouver la faille, le moyen de comprendre quel est précisément l’élément qui lui permettra de sortir de cette situation infernale.

Ce que j’ai toujours le plus aimé chez Charles Yu, sa marque de fabrique et sans doute le secret du génie tout personnel que je lui attribue, c’est sa capacité unique à toujours intriquer la forme et le fonds de ses histoires avec une audace à l’avenant. Et même si ce roman me semble être l’un de ses premiers, en tout cas le premier publié chez les forges de Vulcain, il est toujours aussi impressionnant de constater à quel point cet auteur se fout des conventions habituelles de la narration, avec autant de panache que de raison. C’est assez inexplicable, mais malgré ses digressions, malgré ses passages usant volontiers d’un épais technobabble que je crois un peu sarcastique, malgré la progression un peu tordue de son propos, il parvient toujours à conserver mon attention autant que mon attachement à ce qu’il raconte. Très clairement, ce texte est le plus conceptuellement vertigineux et narrativement velu que j’ai pu lire de lui, et je comprendrais d’ailleurs très bien qu’il laisse froid plus d’un·e lecteurice, de par sa nature volontairement foutraque, flirtant parfois avec une dimension trop technique. Mais pour autant, j’insiste, je n’ai jamais été perdu, précisément parce qu’au travers d’absolument tous les éléments du texte, je percevais quand même l’intention profonde et toute la sincérité brute de Charles Yu. Et c’est ça son secret, à chaque fois, c’est comme ça qu’il réussit à m’avoir, systématiquement.

Parce que je pourrais radoter des heures sur les mécanismes narratifs et dramaturgiques que je crois être à l’œuvre dans ce roman comme dans d’autres textes de Charles Yu, sur le fait que son concept central ne fait finalement office que de gigantesque allégorie merveilleusement ciselée, avec tout un tas de ramifications et symboles à analyser ; l’essentiel demeure finalement qu’il arrive toujours à me parler, à moi, au delà de mes obsessions analytiques. Malgré mes doutes passagers ou mes incompréhensions fugaces quant à la forme du texte, à ses rouages, je finis toujours par capter le message, avec le profond et inaliénable sentiment qu’il m’est personnellement adressé. Je sais que non, au fond. Mais de la même manière exactement, je sais que oui, un peu, quand même.
Il y a chez Charles Yu une incroyable et singulière capacité à faire rayonner tous les aspects de la vie humaine, allant de notre plus crasse médiocrité à nos plus grands instants de gloire, sans jamais trop en faire dans un sens ou dans l’autre ; et surtout sans jamais ignorer à quel point ces aspects peuvent être interconnectés. À partir de concepts Imaginaires, de grosses pelotes emberlificotées, il tire des fils et tisse avec des histoires aussi tristes que joyeuses, toujours merveilleuses d’inventivité, impressionnantes de retenue et de pudeur. Il met des mots sur des évidences soudaines avec une poésie et une douceur que je n’ai jamais croisées ailleurs, sans pour autant jamais se voiler la face, et je n’arrive pas à verbaliser comment il fait. Je le trouve juste si fort que ça.
C’est là le cœur de la réussite de ce roman, encore une fois, à mes yeux. Si oui, quand même, je le trouve moins percutant qu’un Chinatown : Intérieur ou que certaines nouvelles de Pardon, S’il Te Plaît, Merci, souffrant sans doute d’un déficit d’une maîtrise arrivant plus tard dans sa carrière, il demeure que l’ouvrage est simplement balaise. J’en reviens toujours là. Extraire un tel ouvrage d’un concept pourtant vu et revu et dont on sait qu’il est profondément casse-gueule, avec pourtant ses spécificités et une universalité aussi renversante, des idées si complexes exprimant des choses si simples avec la force de l’évidence, mais sans jamais verser dans la condescendance ou le simplisme, ça me souffle. Charles Yu, dans ce roman, s’approprie pleinement le voyage dans le temps pour en faire quelque chose de solide dans un paradigme qui lui appartient en plein, sans trop en faire. Il parvient ainsi à le rattacher à ses propres logiques narratives, lui conférant des capacités nouvelles, qu’elles fussent diégétiques ou symboliques. Et je trouve que c’est vraiment pas rien.

Que dire, à force ? Cet homme sait me parler, c’est tout. Il y a dans son travail science-fictionnel une singularité délicieuse, une façon d’aborder son travail que je n’ai jamais croisé ailleurs. Comme toujours, en terminant un de ses ouvrages, je ne peux m’empêcher de me dire que personne d’autre que lui n’aurait pu produire ce qu’il a produit et de cette façon précise. Et je m’en réjouis, évidemment, parce que j’ai alors le sentiment glorieux d’avoir vécu quelque chose de spécial en le lisant. En quelque sorte d’avoir retrouvé un petit bout de moi que j’avais perdu depuis longtemps sans même m’en rendre compte.
Bref. J’aime Charles Yu, et je souhaite à tout le monde de pouvoir l’aimer comme je l’aime.
Ah. Et merci infiniment, encore et toujours, aux forges de Vulcain. C’est grâce à vous. ❤

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

Votre commentaire
Your email address will not be published. Required fields are marked *

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :