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Chinatown, Intérieur, Charles Yu

Royal Blood – Trouble’s Coming

J’ai habituellement beaucoup de mal avec l’auto-fiction, comme avec la littérature dite « blanche » en générale. C’est d’abord une question de pur goût personnel, à lier à une certaine envie d’autre chose que des rappels incessants à une réalité qui ne cesse de me donner des raisons de la détester. Mais c’est aussi je crois un rejet un peu plus large, que j’admets partiellement injuste, envers un système entier de publication faisant la part belle à la perpétuation d’un statu quo qui ne me convient pas (Sans doute un sujet pour une autre fois). Je serais sans doute plus enclin à plus souvent sortir de ma zone de confort, à laisser de côté pour un temps l’Imaginaire, si seulement j’avais le sentiment que cette Littérature Générale, chère à nos « élites » et aux plus grandes maisons d’éditions de notre pays, essayait seulement de s’adresser à moi, parfois ; plutôt qu’à se conforter dans sa vision des choses sans admettre de réelles transgressions conceptuelles ou thématiques. Et pour autant, je me dois d’être cohérent avec moi-même, et de faire cet effort, parfois (peut-être un peu plus souvent), d’aller chercher d’autres choses à découvrir. Ne serait-ce que parce que je prêche pour la curiosité et la capacité à se pousser à la prise de risque plutôt qu’à l’oisiveté intellectuelle, la moindre des choses est de m’y atteler moi-même. J’ai eu suffisamment de bonnes surprises dans ma vie de lecture en me laissant emporter sur des chemins hors de mes pistes habituelles pour savoir qu’on ne cesse jamais de découvrir des merveilles ; pour peu qu’on se donne réellement le mal de chercher.
Par chance, j’aime beaucoup le travail des forges de Vulcain. Je l’ai déjà dit, à l’occasion de mes lectures de Souviens-toi des monstres ou Un Long Voyage, notamment, et je le redirai tant qu’il sera nécessaire. D’abord parce que leur travail éditorial demeure à mes yeux unique dans le paysage francophone, et parce que leur positionnement, dans l’optique que j’évoquais précédemment, me parle et ma paraît salutaire. Publier des textes de tous les horizons de genre ou de culture, c’est ce à quoi la Littérature toute entière devrait aspirer, transcendant les genres pour accéder simplement à la recherche incessante de la qualité, de ce supplément d’âme universel capable de parler à tou·te·s sans distinction ni contraintes. Celui-là même que j’avais trouvé dans la première lecture que j’avais faite dans leur catalogue : Super-Héros de Troisième Division, d’un certain… Charles Yu.
Au moment d’entamer Chinatown, Intérieur, j’avais donc toutes les raisons du monde d’être confiant, malgré mes réserves habituelles. Et autant dire que ma confiance n’a pas été trahie. Et je m’en vais vous expliquer pourquoi cet excellent roman justifie cette introduction.

Auto-fiction oblige, je vais faire l’impasse sur un quelconque résumé au-delà de l’évidence : il s’agit de l’histoire d’un jeune homme asiatique au cœur d’un Chinatown typique des Etats-Unis, d’un retour nostalgique sur le parcours de ses parents. Tout ce roman est prétexte à une réflexion sur la place de la communauté asiatique dans ce pays qui a tant de problème à considérer objectivement et sereinement son immigration et toute l’histoire qui va avec.
Si j’ai tendance à souvent préférer l’Imaginaire à la Littérature Générale, c’est parce que j’ai souvent le sentiment que cette dernière s’embourbe dans le réel. En s’attaquant trop frontalement à ses sujets, en les faisant trop souvent dépendre d’un contexte socio-économico-politique précis, elle se piège elle-même dans des considérations techniques et factuelles qui l’affaiblissent. En s’approchant de trop près, en s’attachant à des détails et à la précision, elle perd en puissance évocatrice pour se perdre, à mes yeux, dans des constats passionnés qui ne permettent pas de se dégager de la situation décrite pour aller toucher du doigt des réalités plus générales. On s’accroche à des destins personnels, des choix individuels perdus dans une pléthore de situations trop similaires les unes aux autres pour pouvoir en tirer des enseignements ou des idées plus globales. Et si je devais vraiment oser donner mon avis jusqu’au bout, je dirais qu’on couvre l’anecdote grâce à l’arnaque conceptuelle qu’est devenu le sacro-saint style. Ecrire avec mille variations stériles les mêmes histoires pour raconter la même chose, créer de toute pièce l’exception d’un destin finalement commun, aussi tragique puisse-t-il sembler dans la plupart de ces histoires. Et si je ne veux pas contester l’importance de raconter ces histoires, ni le tragique de ces destins, j’ai perdu le plaisir de les lire car j’ai le malheureux sentiment qu’elles n’ont plus grand chose à m’apporter de neuf que je n’aurais pas déjà appris ailleurs et autrement. Je tire mes enseignements d’ailleurs, de ces œuvres qui savent prendre du recul, regarder les choses de loin, les étudier, et au fil de leurs récits les conceptualiser pour mieux les transmettre, subtilement, entre les lignes.

Et voilà pourquoi j’aime tant Charles Yu, et pourquoi j’ai tant aimé Chinatown, Intérieur ; pour sa capacité à écarter la question du style par une élégante astuce d’écriture sur la forme, qui affecte dans le même temps le fond, par un non moins astucieux pas de côté, qui m’a agréablement ramené à la petite merveille qu’est son Fable. Il s’agit ici de constamment brouiller la ligne entre la réalité brute de la vie de Willis Wu, le personnage principal, et une réalité plus éthérée, alternative, fantasmée, fictive (barrez les mentions inutiles). Le récit, écrit pour bonne partie et mis en page à la façon d’un scénario, oscille sans cesse entre des séquences de narration et de dialogues dont on ne sait jamais vraiment à laquelle de ces réalités il faut s’accrocher, tout en fourmillant de détails savamment distillés qui racontent beaucoup de choses au delà du récit lui-même. C’est cet effet qui m’a séduit avant tout le reste, il n’est même pas question d’envisager autre chose ; c’est bien trop malin. En littéralement deux pages, j’avais compris l’idée, ou du moins j’y avais trouvé mon compte, et je n’ai jamais regardé en arrière. J’y ai lu une des façons les plus habiles qu’il m’ait été donné de voir de lier le fond et la forme pour renforcer les deux par une osmose extraordinaire tout en parvenant à cette prise de recul qui m’est chère ; sans pour autant perdre l’attachement et la profondeur des personnages qui évoluent sous nos yeux. Je crois bien qu’on appelle ça un tour de force.

Ce roman est investi d’une force rare. Le même élan vital que j’ai jusque là toujours lu entre les lignes de Charles Yu, et qui ne cesse de m’ébaubir ; une lucidité soyeuse qui n’épargne rien à ses lecteurices de la difficile vie que nous menons tou·te·s, sans pour autant les priver de ses instants de lumière. C’est assez compliqué à exprimer : comme pour certaines des nouvelles de Super-Héros de Troisième Division, je demeure simplement submergé par l’évidence du ressenti, sans pour autant être capable, pour le moment, de le retranscrire avec suffisamment d’éloquence pour lui rendre justice. D’une certaine façon, Charles Yu ne raconte ni ne constate rien de nouveau pour qui faisait déjà un peu attention ; par exemple dans le domaine du racisme systémique, qui enferme les gens jusqu’à ce qu’iels ne se rendent même plus compte de la présence du piège autour d’eux et participent de fait malgré eux à la pérennisation du système coupable. Ce qui, d’ailleurs, n’est pas sans me rappeler L’Incivilité des Fantômes, une heureuse et logique coïncidence.
Et lorsqu’on allie cette lecture puissante du monde que nous partageons, les dialogues ciselés, la capacité d’analyse et d’observation du monde avec l’humour féroce de l’auteur, cela résulte en un roman qui nous reste entre les mains du début à la fin ; parce qu’on s’y attache, tout simplement. J’aime profondément la littérature de Charles Yu parce qu’elle ne ment sur rien, elle n’embellit ni n’enlaidit rien ; elle raconte avec lucidité et tendresse la médiocrité comme le génie dont nous sommes tou·te·s capables, au gré des hasards et nos décisions, bonnes comme mauvaises. Ce roman, à mes yeux, esquive tous les écueils habituels du genre pour en sublimer les forces, par ce simple choix de cette forme qui va bien plus loin qu’une simple pirouette stylistique. En se dépouillant d’une forme classique, l’auteur se départ également de ses présupposés et se permet le luxe d’offrir une vue neuve sur un problème qui n’a rien de nouveau mais qui mérite amplement qu’on s’y intéresse.

Vous l’aurez compris, c’est un très grand oui. Charles Yu est un auteur à part. Ses efforts pour lier le fond et la forme dans ses œuvres littéraires d’une façon qui renforce les deux à la fois sont à ce jour, à mes yeux, inégalés ; avec des résultats assez exceptionnels. J’aime sa littérature car elle va toujours au delà d’elle-même et de ses récits, elle fait précisément cet effort d’abstraction et de prise de recul que je reprocherais à d’autres auteurices de ne pas faire ; souvent enfermé·e·s dans un point de vue unique, manquant d’un regard extérieur. Par son auto-dérision et son effort de conceptualisation, Charles Yu s’extrait malicieusement de certaines de ces logiques que j’estime volontiers mortifères pour créer une réflexion plus globale, qui permet de sortir des schémas mentaux et habituels ; et crée quelque chose qui a su résonner avec mes affects comme peu d’autres romans de cet acabit ont su le faire. Il est peut-être simplement question d’effet de surprise, d’une compatibilité d’humeurs, de croisement de références sachant me parler, tout ça à la fois ou bien d’autres choses encore, je ne saurais le dire vraiment. Il y a là ce fameux supplément d’âme, c’est tout ce dont je suis réellement sûr, aux côtés de cette malice et de cette étrange sagesse, cette acceptation bienveillante de la médiocrité qui sait nous amener à la beauté au fond de nous-mêmes pour finalement parvenir à la partager.
Et ça, c’est déjà franchement pas mal. Merci Charles Yu, et merci les forges de Vulcain de nous l’avoir amené par ici.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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