
MIROH – Stray Kids (extrait de l’album Clé 1 : Miroh)
Il y a quelques temps, j’ai été contacté par La Volte, me proposant quelques SP de mon choix. Comment refuser une telle offre. Me voilà donc devant vous aujourd’hui pour vous parler du premier des quatre bouquins qui m’ont très généreusement été envoyés, le plus évident du lot et celui qui m’a fait répondre fiévreusement au mail initial.
Parce que moi et Michael Roch, si vous ne le saviez pas, c’est à la vie à la mort (en tout cas de mon côté).
Parce que Michael Roch, c’est pour moi un écrivain spécial. Un tel concentré de talent et d’intentionnalité singulière qu’il parvient à me faire aimer et adhérer à une approche littéraire qui devrait normalement me laisser complètement de côté. L’usage du style de Michael Roch, son usage des concepts qu’il mobilise, ses angles d’attaques, c’est usuellement tout ce qui me gonfle en littérature ; c’est sans doute pour ça que je suis d’autant plus soufflé à chaque fois que je le lis d’être toujours captivé et emporté par ce qu’il propose au travers de son travail.
Et aujourd’hui, je vais donc vous parler d’un bouquin qui fait encore ça. J’étais triplement curieux de lire cet ouvrage.
D’abord parce que c’est le premier recueil de nouvelles – fût-il un fix-up – que je lis de l’auteur : j’avais hâte de voir comment sa verve si particulière allait pouvoir s’articuler dans le format court.
Ensuite parce que ce bouquin s’annonçait clairement comme une œuvre satellite de Tè Mawon, et que c’est une démarche qui me parle beaucoup. (cf Rêves de Gloire & Le Train de la Réalité.)
Et enfin parce que Michael Roch. Qu’est ce que ce funambule lanceur de couteaux allait encore me réserver pour me rendre une fois de plus admiratif en même temps qu’un peu sidéré ?
Ça en fait, des interrogations auxquelles apporter des réponses.
Je vais faire de mon mieux. Ce que je peux déjà vous dire – sans trop de surprise – c’est que c’est fondamentalement vachement bien.
Michael Roch, pour moi, c’est un peu l’auteur de la fulgurance, du surgissement. C’est le genre d’auteur qui me fait partir dans des envolées lyriques et stylisées qui me feraient grincer des dents quand d’autres que moi s’y livrent. Parce que pour décrire ce que cet auteur me fait ressentir, je suis obligé d’en faire des caisses ; par crainte de ne pas être précis ou même suffisamment juste. Le truc, c’est bien qu’il doit juste être trop fort, pour enchaîner comme ça les néologismes et l’altérité d’une langue semi-inventée, son kréyòl virevoltant qui me perd plus souvent qu’il ne me cueille, sans que pour autant je ne me sente réellement perdu. Il doit bien se passer un truc qui tienne de la magie noire ou du cybervaudou, au bout d’un moment, pour que j’avance parfois à tâtons dans ces textes anguleux et nébuleux, où jamais rien ne fait d’emblée sens, pour toujours, au détour d’un coin de récit, l’essentiel me braque sa lumière en plein dans les yeux, me faisant comprendre l’essence de ce que je lis, aussi douloureusement ou difficilement que ce fut. C’est la même étreinte, à chaque foutue fois, qui me contraint à vous expliquer tant bien que mal que cet auteur me fascine à un niveau rare, créant des trucs avec ses mots qui parviennent à se faire comprendre alors qu’ils me sont régulièrement totalement étrangers. Je capte pas un mot sur deux de son fichu kréyòl, bon sang, mais je le capte toujours quand c’est important !
En fait, je crois que si j’aime autant ces textes, c’est qu’ils m’obligent à temporairement complètement reconfigurer mon cerveau, à m’inscrire moi-même dans un paradigme différent de celui dans lequel j’évolue habituellement ; pour lire du Michael Roch, je dois me mettre en mode Michael Roch. Et c’est peut-être pour ça que j’accepte avec autant de plaisir l’idée de devoir toujours me confronter à ses textes avec une certaine impuissance, à devoir parfois avancer avec le poids de notre relative incompatibilité langagière aux pieds : parce qu’elle est un prérequis à la sincérité et à la crudité des idées de leur auteur. Comme je l’ai déjà dit par ailleurs, et ce que je ne cesserai jamais de répéter parce que j’y crois un peu plus à chaque lecture : Michael Roch est un boss absolu quand il s’agit d’intriquer le fonds et la forme, et encore plus particulièrement quand il s’agit d’évoquer et invoquer Lanvil. Passons sur le cliché évident qui ferait de la ville un personnage à part entière des œuvres qui en parlent même en passant – c’est le cas mais c’est un détail – et concentrons nous plutôt sur le fait que cette ville n’existerait certainement pas avec autant de force si ce n’était pour le kréyòl et son utilisation par les personnages qui habitent la mégalopole. Le langage et la pensée ne sont pas deux entités séparées, ce sont deux forces qui se débattent ensemble et s’influencent mutuellement en permanence ; si j’étais espiègle, je dirais même qu’elles sont emmêlées, tiens. Qu’un personnage s’exprime avec une plus forte dose de kréyòl que son voisin, et vous saurez déjà quelque chose d’important à son propos. Encore plus et encore plus précisément s’il le fait différemment et avec une certaine emphase.
Ce qui nous amène aussi au fait que décidemment, Michael Roch adore envoyer balader certaines conventions littéraires pourtant bien assises ; mais de l’exacte même manière, ça fait bien trop sens à l’aune de Lanvil pour que je n’y vois pas malice et intelligence meta-textuelles. Après tout, dans un monde qui se veut rejeter son ancien modèle, faire les choses différemment, quel usage pour des tirets dans certains dialogues ? Pourquoi exactement on mettrait des majuscules à chaque début de phrase pour rendre compte d’un certain flux de conscience ? Pourquoi on se servirait pas de l’absence assumée et mise en avant de virgules pour rendre compte d’un certain état d’esprit ? Bah parce que ça fait tellement sens qu’une fois qu’on a fait l’effort d’un petit pas de côté pour intégrer le changement très relatif de paradigme, ça donne tellement plus de corps et de force à l’ensemble des textes qu’on trouve ça limite naturel. Je ne dirais pas que ça fonctionnerait systématiquement en dehors de Lanvil, mais à l’intérieur, pour sûr, c’est foudroyant.
Et c’est d’autant plus foudroyant qu’il n’est pas question pour moi que de la réussite du style, ici. C’est évidemment une énorme partie du travail de Michael Roch, mais de la même manière que la langue et la pensée s’articulent l’une avec l’autre, chez cet auteur, le dialogue entre le fonds et la forme est délicieusement interminable.
Là où j’avais pu trouver Tè Mawon peut-être un peu tiède dans ses implications cyberpunk/grunge, s’intéressant plus volontiers à l’évocation d’une atmosphère politique et littéraire qu’à l’établissement d’un paradigme plus technique ou conceptuel, son œuvre satellite, elle va plus loin. Si toutes les nouvelles ne m’ont pas attrapé de la même manière ou avec la même force de conviction, l’ensemble vibre de l’exacte même intensité créative, poussant plus loin certains potards créatifs, pour mon plus grand plaisir. À chaque itération, l’approfondissement d’idées qui sous-tendaient l’idée que je me faisais de Lanvil et de ses environs, et donc, ces surgissements, ces épiphanies ; ces petits moments, plus ou moins fugaces, qui à chaque fois me faisaient comprendre de quoi il était, au fonds, vraiment question. Et des idées, juste des idées, mais tellement d’idées. Tellement cools, tout simplement. Est-ce que j’ai absolument tout compris ? Certainement pas, je n’aurais pas l’audace de l’affirmer : j’ai fait des progrès en kréyòl, c’est certain, mais certainement pas assez non plus pour avoir tout saisi. Mais ce que j’ai saisi, je peux vous assurer que je l’ai bien saisi, et que je n’ai jamais compté le laisser s’échapper. Et le plus beau là-dedans, ce qu’en dépit de mes souvenirs trop flous de Tè Mawon – je lis peut-être un peu trop depuis quelques années – j’ai pu renouer quelques liens sans avoir le sentiment qu’ils étaient essentiels à ma bonne réception de ce recueil. Au contraire, je le vois plus comme un complément bénéfique ou un bon point de départ pour ensuite repartir vers Lanvil dans un format plus long.
Bref, Michael Roch trop fort, rien de nouveau sous le soleil, déso pas déso.
Que voulez vous que je vous dise, le monsieur m’hypnotise. J’ouvre ses livres, et je les lis, et puis voilà, je suis intellectuellement conquis. À chaque fois. Il fait un truc qui lui appartient à un tel point que son aura déborde des pages, parvenant à toujours m’accompagner le long d’un chemin escarpé et instable sans que j’ai pour autant le sentiment qu’on me tienne la main ou la moindre peur de jamais trébucher et tomber. C’est prodigieux.
Et je prie pour de nouvelles escapades très vite, à Lanvil ou ailleurs.
De toute manière je sais que ce sera trop bien.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
