
En plus là y a un rapport direct avec plusieurs nouvelles.
J’avais envie. Pris entre la simple curiosité de juste lire un autre Univers dans sa formule annuelle, celle de découvrir ce que valait Joëlle Wintrebert en rédac’ chef, et le moyen de lire autre chose qu’un Fiction pour me nourrir de nouvelles qui datent un peu.
Alors voilà.
Je vous propose qu’on s’y mette directement.
Détails de l’exposition, Jean-Claude Dunyach
Je ne connais que peu cet auteur et mes seules rencontres littéraires avec lui n’ont pas été extrêmement fructueuses, donc je n’étais pas spécialement enthousiaste en croisant son nom au sommaire, sans être non plus particulièrement circonspect.
Le fait est que c’est franchement pas mal, ici. La forme est peut-être un poil trop rigide à mon goût, mais au vu du concept déployé, et eu égard au resserrement du texte, c’était probablement inévitable ; je ne peux pas trop faire la fine bouche quand on pousse la cohérence au maximum. Le truc, c’est que c’est effectivement le concept en question qui fait l’essentiel du boulot, et il est très solide : le texte que nous propose Jean-Claude Dunyach est un extrait de catalogue/critique artistique nous décrivant par le menu une exposition singulière, dont les pièces sont des extraits de temps découpés dans le continuum d’univers parallèles, parfois créés sur mesure. C’est très stylé, et c’est fait d’une façon très exigeante et inventive. Ce que l’auteur dessine en creux, ici, c’est l’idée que « notre dieu » monothéiste pourrait n’être qu’un artiste parmi d’autre, ayant construit notre Terre uniquement pour en manipuler la matière afin d’en extraire son chef d’œuvre rêvé. C’est classe.
Retour à la vie, Michael Bishop
Meh. Y a guère qu’un squelette de récit, ici, je trouve, et il n’est qu’à peine satisfaisant. J’aurais pu composer avec son point de départ confusant, puisqu’il est raccord avec la situation de notre protagoniste, qui se réveille bien loin de chez lui sans raison, au milieu d’un village habité par d’autres personnes ramenées de partout dans le monde, parlant des langages et des cultures éloignées de la sienne. Le problème, c’est que l’explication à proprement parler ne vient jamais, on enchaîne juste les péripéties de façon décousue, presque onirique, à la recherche d’un sens qui se refuse continuellement à nous, jusqu’à une conclusion qui éclaire vaguement les intentions de son auteur. On pourrait alors tenter une ou deux hypothèses autour de l’idée du deuil ou de la spiritualité, de la réinvention de soi après une perte ou un drame quelconque, au travers des épreuves, mais dans un cas comme dans l’autre, je trouve que Michael Bishop laisse un peu trop de trous dans sa démarche pour nous les laisser les remplir à sa place ; son texte manque de l’ampleur nécessaire pour vraiment exprimer quelque chose de substantiel, en tout cas de façon satisfaisante à la hauteur des ambitions qu’il affiche. Ç’aurait pu marcher en novella ou en roman, en faisant des efforts aux bons endroits. C’est le genre de texte qui m’agace parce qu’il utilise un langage et des images superficielles sans jamais les sous-tendre par la moindre expression matérielle ; il prétend à des idées qu’il ne se donne pas les moyens de les faire concrètement exister. Ses personnages ne vivent réellement rien dans la narration, ils illustrent uniquement des étapes d’un processus zombifié. Un squelette, pas de chair ni de sang.
Et puis j’ai pas compris pourquoi à un moment l’auteur glisse l’existence d’une adaptation cinématographique de La Main gauche de la nuit par Stanley Kubrick dans son récit. Peut-être que c’est un indice du fait que tout ce qui se passe pour son personnage principal se déroule au Purgatoire ou je ne sais quelle autre imagerie religieuse, allez savoir. Toujours est il que c’est bizarre et que je devais le dire.
Diffère quelque temps ton bonheur céleste…, Somtow Sucharitkul
Voilà un nom que je vais désormais toujours être content de croiser dans mes aventures littéraires : lisez Mallworld Graffiti.
Ici, on est assez sobrement sur une chouette variation autour d’une bonne vieille boucle temporelle, avec des thèmes qui justement se rapprochent de ma nouvelle favorite du recueil susnommé : qu’est ce qui fait qu’on est humain, et pourquoi ça vaut le coup de toujours essayer d’être meilleur. Une jolie surprise.
Les derniers philosophes, J.-H. Winterhall
Première incursion dans la non-fiction. Et comment dire. C’est léger. Très léger. En substance : la SF au cinéma c’est super, ça permet de faire de la philosophie comme rien d’autre au monde actuellement. Ça cite Tron, E.T. et Blade Runner, et ça disserte vite fait sur la nature de l’homme et son regard sur lui-même, ses créations et ce qui lui ressemble. Bon. Si je suis personnellement agacé par la révérence exaltée envers « La SF » comme une sorte d’incarnation supérieure des aspirations artistiques de l’humanité parce que je trouve que c’est une erreur à beaucoup trop de niveaux, je préfère le comprendre, ici, comme une hyperbole uniquement liée à l’enthousiasme de l’auteurice ; pour le reste, je trouve ce court texte bien insuffisant à l’aune de ce qu’il prétend démontrer. On sent qu’il a fallu faire des choix du côté de Joëlle Wintrebert pour casser le rythme des textes de fiction, et inclure des choses différentes, quitte à manger des merles fautes de grives à cause de la pénurie de poulets. Pour être un peu taquin. Ou alors je suis juste un cuistre. C’est possible.
La vallée des ascenseurs, Sylviane Corgiat et Bruno Lecigne
Très très dommage. Parce qu’on tient un excellent concept, avec cette espèce de monde parallèle né d’un réseau informatique, créant une ambiance à mi-chemin entre Tron (amusante coïncidence) et Le Dernier des Ainés, pour faire dans la comparaison facile. Le problème, c’est qu’en dehors de l’introduction hyper efficace parvenant à mettre en place la très bonne vibe d’un personnage hyper technologique perdu dans un monde aux apparences de fantasy, la nouvelle se traîne et semble diluer sa narration. On a un ventre mou qui dure et dure, ne racontant pas grand chose, ne justifiant qu’à peine le titre de la nouvelle en la déviant de tout ce qui semblait initialement faire son sel. Et c’est d’autant plus dommage qu’on a droit à une chute pas trop mal, voire plutôt bonne, dans l’idée, mais qui semble complètement déconnectée de ce qui la précède.
Mon impression, à vrai dire, c’est que les auteurices avaient une bonne idée de ce qu’iels voulaient raconter, pour ce qui est du début et de la fin, mais pas vraiment d’idée pour développer cette idée en dehors de ces deux instances. Ce qui explique le manque de lien logique entre les deux, et la dilution du texte dans des considérations tertiaires à mes yeux pour le reste. Y a un arrière goût d’inconséquence, d’un manque de volonté de pousser le texte aussi loin qu’il aurait mérité. Frustrant.
Ifrit, R.A. Lafferty
Y a des textes qui me font me dire que je vire doucement snobinard méprisant avec l’âge et l’accumulation de mes lectures, et celui-là est de cette catégorie. Le soupir désabusé que j’ai lâché à sa conclusion était un des plus chargés que j’ai lâché depuis longtemps ; la faute à un texte si terriblement naïf et amateur que je me demande sincèrement ce qui a pu motiver à sa sélection dans cette anthologie.
Honnêtement, je ne suis pas sectaire sur les critères qui peuvent me pousser à trouver qu’un texte n’est ni fait ni à faire, mais vraiment, l’incipit qui consiste en « Je m’appelle Henri Nezcreux, et je suis journaliste »… Pitié.
D’accord, le texte se veut en grande partie humoristique, notamment dans son traitement du catch professionnel et du cœur de son intrigue, à savoir la rencontre entre le protagoniste et un Génie du Jéroboam qui lui apprend les secrets de son existence, jusqu’aux formules magiques pour rapetisser et grandir ; mais même le rire, on le sait, ça demande un minimum de sérieux. Et bon sang que le compte n’y est pas. Rien ne fait vraiment sens, les évènements s’enchaînent sans rime ni raison, le fonds de l’histoire est inexistant en dehors de quelques instances d’exposition d’une rigidité terrible à propos des Génies jusqu’à une chute d’une pauvreté abyssale : c’est nul. Le genre de raté tellement phénoménal que je me demande si j’ai pas raté un truc.
Les licornes sont contagieuses, Roger Zelazny
Un texte de Zelazny qui n’aborde pas le thème de l’immortalité ! Serait on en présence d’une sorte de miracle ?!
Plus sérieusement, non, on est plutôt sur une sorte de fable métaphysique, avec cette petite histoire d’un homme qui joue le destin de l’humanité aux échecs avec une Licorne. C’est un peu perché, honnêtement, et disons que ça prend quelques raccourcis narratifs à la grâce des choix génériques opérés par l’auteur. Mais Zelazny, pour ce que je peux être ponctuellement taquin à son endroit, n’est certainement pas une buse, et c’est assez bien maîtrisé, dans l’ensemble. Sans aller jusqu’à crier au génie ou admettre à un quelconque enthousiasme réticent, je dois dire que j’ai plutôt bien aimé cette nouvelle pour ce qu’elle a d’allégorique, plutôt que pour ce qu’elle propose frontalement, littérairement parlant. L’idée, c’est encore une fois, ici, de montrer que la plus grande qualité de l’humanité, c’est sa capacité d’adaptation, de remise en question, sa façon de pouvoir faire front de façon unitaire, quand c’est vraiment nécessaire. C’est pas la démonstration la plus flamboyante que j’ai pu lire de cette idée, mais elle fonctionne quand même, dans son propre paradigme singulier.
Chouette.
Les dieux du lac Taxhling, John Brunner
J’étais tout content d’avoir du John Brunner au sommaire, parce que c’est mon gars sûr comme peu d’auteurs peuvent se le permettre. Sauf qu’en attaquant cette nouvelle, la figure de son protagoniste s’est très vite révélée, et c’est celle du Voyageur en Noir, dont j’ai déjà lu toutes les aventures dans l’intégrale que lui a consacré Mnémos il y a quelques années. Et bon, même si mon souvenir de ce bouquin dans son intégralité s’est adouci avec le temps et l’idée que je me suis faite de la démarche, ça ne vaut pas encore que j’en relise intégralement un bout isolé dans son coin, quand bien même c’est sans doute un des meilleurs extraits possibles. Je m’accorde donc un demi-joker : tout ce que je dis du roman s’applique grosso modo à cette nouvelle, avec le bénéfice d’être un peu moins confusante, parce que plus ramassée et un brin plus claire sur ses implications les plus directes. Avec le bénéfice d’en plus avoir compris ce que j’aurais dû comprendre à l’époque, à savoir que ce roman est en fait un fix-up réarrangé de nouvelles avec Le Voyageur en Noir comme protagoniste, expliquant son côté volontiers un peu frénétique et confus par moments, puisque c’est juste un enchaînement de nouvelles sans titres ni transitions. Demeure une fable de fantasy satirique, un brin sardonique, s’appuyant sur le karma et le principe de réalité pour punir des gens qui le méritent, avec la colère du juste de Brunner pointée dans les bonnes directions. C’est sympathique.
Le retour des Barbes Blanches, Pascal J. Thomas
Deuxième détour par la critique. « Quand je me laisse aller à la mélancolie, je me demande parfois si la science-fiction n’est pas entrée dans son automne. » Ça commence bien. Nan mais qu’est ce qu’il faut pas lire, hein, vraiment. Mais lisons le reste avant de nous énerver.
Basiquement, ça s’énerve parce qu’on écrit plus que des trilogies, plus de romans seuls. Que ça produit trop (en même temps pas vraiment assez) : qu’on donne trop de places aux vieux et aux vénérables, qu’on »remet de la vieille soupe dans des nouveaux pots ». Asimov en prend pour son grade parce qu’on a publié 8 anthologies à son nom sur la seule année 1982.
En vrai, cette chronique, bien qu’assez longue, se résume assez vite à un catalogue des auteurs bénéficiant de largesses du monde éditoriales au seul mérite de leurs noms ou de leur prestige. Ça sent un peu le seum, et ça manque d’arguments en dehors de « les gens sont bêtes, ils achètent que des vieux noms qui font l’événement plutôt que des jeunes auteurs », je trouve. Et c’est tellement le bordel dans l’argumentaire que ça me fait me dire que quand bien même mes propres griefs pourraient ressembler à ça dans mon récent bilan, je suis un peu moins aigri et que je cible un peu mieux mes frustrations. Ou peut-être pas, et je suis un peu hypocrite. Ce serait dommage. Mais non : je pense que déplorer des errements éditoriaux et des problèmes structurels, c’est pas pareil que pleurer sur « la mort de la SF ». Surtout quand avec 40 ans de recul supplémentaires, on sait que la SF et ses copain·e·s du genre se portent très bien, culturellement parlant. Passons donc.
Bon après, l’anecdote de fin qui balance des bastos en rafale dans la tronche de L. Ron Hubbard et de son Terre Champ de bataille, j’avoue qu’elle fait plaisir. Surtout parce qu’elle sonne très juste et qu’elle m’apprend au passage que Van Vogt était probablement un scientologue, puisque fervent défenseur de la dianétique. Et ça, c’est quand même pas mal, comme petite info en passant.
Comme la blague de fin de cette chronique, meilleur moment de ce qui est globalement un mauvais billet d’humeur mal organisé. Les grives, les merles, les poulets, tout ça…
On passe à la suite et on pense pas trop fort à ce que les billets suivants pourront bien raconter.
Le pape des chimpanzés, Robert Silverberg
Je m’attendais pas à un texte de science-fiction uniquement basé sur l’éthologie, je l’avoue. Mais c’est sans doute la grande force de cette nouvelle : Robert Silverberg a un concept, et il s’y tient à fond. Et de fait, puisque tout le récit est bien resserré autour de l’idée du surgissement du concept de religion dans un groupe de chimpanzés doués de la capacité de parler le langage des signes, et des conséquences de ce surgissement vu par les yeux des scientifiques qui en ont la charge… Bah je vois pas trop quoi dire d’autre. C’est pas le sense of wonder le plus renversant de l’histoire, et l’intrigue n’est pas palpitante, mais le fait est que c’est assez captivant, quand même. Y a un propos, il est bien tenu, en équilibre entre sa métaphore et les libertés scientifiques que prend sans doute Silverberg. C’est une bonne histoire, par dessus tout. Que demander de plus, parfois.
Un amour de licorne, Gene Wolfe
Vous allez dire que je suis aigri, à force, mais cette nouvelle là non plus, je l’ai pas trouvée terrible. Disons que si j’avais dû raconter la découverte de l’existence des licornes dans notre société moderne, je l’aurais certainement pas fait comme Gene Wolfe ici. Et c’est peut-être pour ça que je serai jamais un écrivain à succès, pourriez vous me faire remarquer avec malice et sans doute un brin de raison. Mais n’empêche que vraiment, je trouve l’utilisation que fait l’auteur de la créature qu’il mobilise ici complètement accessoire à bien d’autres considérations allant d’assez ennuyeuses à carrément contre-productives. En fait, on dirait, pour la majorité du récit, une péripétie secondaire d’une histoire qui n’a pas encore réellement commencée, qui plus est gâchée par une chute qui rend caduque une partie des enjeux présentés par le reste de la narration ; où la seule finalité semble être de savoir si le héros va bel et bien pouvoir se taper son love interest qui n’a pas beaucoup de personnalité en dehors du fait qu’elle pourrait être jolie si elle était moins maigre. On souffle.
Intersections, John M. Ford
Ça commençait bien, pourtant, mince. On part d’un futur où la guerre est devenue un divertissement contrôlé, où les clients peuvent aller se plonger dans tout un tas de lignes temporelles différentes pour simuler des batailles en compagnie de professionnels spécialistes des périodes en question ; notre héros, Kramer, est un pilote de la Seconde Guerre Mondiale qui se perd dans un étrange brouillard pendant une séance de vol en escadre, et se retrouve sur une véritable base anglaise en novembre 1940. Chouette concept !
Sauf que je sais pas trop ce qui est passé par la tête de John M. Ford, il s’est mis à tout mélanger. On a une histoire d’amour contrariée aux tons tragiques, des questionnements sur la nature du temps frôlant la hard-sf, un changement de perspective sauvage et une réflexion quasi philosophique sur les effets d’une prophétie venant du futur. Que des éléments qui, individuellement ou a minima bien dosés ensemble, feraient un texte tout à fait acceptable, voire super cool. Sauf qu’ici, on a tout ça balancé à la va comme je te pousse, sans aucun focus ni soin, avec une deuxième moitié du récit complètement dispersé et en déséquilibre total avec la première moitié nous servant d’introduction, et dont une bonne partie n’est finalement absolument pas pertinent pour le reste du texte.
C’est peut-être mon obsession toute personnelle pour l’idée d’unité de perspective et mon goût bien singulier pour le traitement raisonné des thématiques invoquées qui parlent trop fort, mais vraiment, je trouve que ce texte est d’une bordélique, c’est terrible. Une idée en chasse une autre en permanence, le récit chasse une multitude de lièvres et n’en attrape finalement aucun, rendant le fil narratif quasiment illisible à force de rajouter des couches les unes sur les autres ; c’est extraordinairement frustrant, pour une nouvelle qui s’affiche au départ comme un divertissement d’action hyper malin mais pas prétentieux. Au final, on a, je trouve, un texte lourd et pédant, qui plus est inefficace.
Le cabinet du discophile, Jean Bonnefoy
Le bien aimé Jean Bonnefoy pourra-t-il sauver ce numéro jusqu’ici fort décevant, au moins un petit peu ?
Oui et non. Parce que Jean Bonnefoy oblige, il y a une joie frénétique et contagieuse dans cette chronique nous racontant 12 disques rares ou introuvables, aux qualités et défauts suffisamment marquant·e·s pour mériter leur recension par leur illustre et singulier critique. L’exercice est ponctuellement marrant, continuellement curieux et intéressant, à la limite du passionnant, tant Bonnefoy y injecte de son plaisir et de son érudition.
Par contre : qu’est ce que ça fout là ? J’aurais pu formuler l’hypothèse d’une chronique imaginaire, construite autour d’inventions totales de la part du chroniqueur, m’évoquant avec tendresse le Rêves de Gloire de Roland C. Wagner, sauf que je n’y crois pas du tout.
De l’aveu même de Bonnefoy, le lien avec l’Imaginaire est quand même extrêmement ténu, et il doit presque tricher pour parfois insérer lui-même des connexions au forceps histoire de vaguement justifier sa chronique ; d’autant plus que la majorité des disques qu’il cite ne sont même pas de 1983. C’est n’importe quoi. Un fort sympathique n’importe quoi, certes, et c’est du légendaire traducteur de Douglas Adams qu’on parle, et je suis convaincu que je l’adorerai toujours, mais vraiment, mon sentiment d’un remplissage de ce numéro par désespoir plus que par motivation commence à sérieusement se confirmer. Et ça ne fait pas plaisir.
La bête des étoiles et l’empathe, Jean-Pierre Andrevon
Bon bon bon… Ici, c’est plus mitigé, plus compliqué. Je dirais que le plus gros défaut de cette nouvelle, c’est d’être terriblement datée. D’abord pour le côté très « New Age » dont souffre pas mal sa narration. On parle empathie, Yin et Yang, spiritualité hindou, on a quelques allusions assez lourdingues à la chose sexuelle ; d’autant plus datée qu’on nous parle de la différence entre les orgasmes clitoridien et vaginal, comme vécus au travers de l’empathie exacerbée du protagoniste. C’est chaud, même pour 1983, je trouve, sans même compter sur cette sorte de révérence hypocrite envers le sexe comme vecteur ultime de compréhension et de partage émotionnel : je souffle. Par dessus ça, on est dans du cyberpunk vieille école, où Jean-Pierre Andrevon nous balance de l’énergie psychotronique, des robots, de la métaconscience, des facultés psis gonflées aux tachyons ; ce qui peut avoir son charme désuet, pour sûr, mais qui ici, alourdit sacrément le cœur du récit par une narration empesée.
Après, conceptuellement, il faut bien dire que ça tient quand même la route, et que ça fonctionne pas trop mal ; j’aime bien le contraste entre une certaine capacité mentale/spirituelle et un monde mécanisé et électronisé que construit l’auteur au fil de son récit. Certes, c’est un peu rigide, dans l’exposition, mais l’ambiance est quand même là, et j’ai pris un relatif plaisir à suivre notre protagoniste empathe dans sa traque bienveillante d’une créature des étoiles semble-t-il perdue dans le centre d’une mégalopole cyberpunk, mettant en danger ses habitant·e·s.
Disons diplomatiquement, à défaut d’être totalement objectif, que Jean-Pierre Andrevon, ici, souffre plus du poids des années que d’un manque de soins ou de travail sur son texte ; c’est franchement pas mal, et je ne dirais que ce n’est pas vraiment bon uniquement parce que ça appartient trop à son époque. On perd en intemporalité ce qu’on gagne en authenticité, on va dire.
Gardiens, George R.R. Martin
Croyez le ou non : absolu premier contact entre moi et cet auteur géant. Et jamais je n’aurais anticipé pouvoir le croiser dans mes fouilles archéo-littéraires si je n’avais pas lu mon sommaire en amont de ma lecture de cette anthologie. Mais ici nous sommes, alors voyons voir ça.
Merci George, merci ! On va pouvoir retirer un vrai coup de cœur de ce recueil. Quelle grandiose idée, que cette adaptation d’une certaine vision de Sherlock Holmes en space opera. Haviland Tuf, technicien écologiste et propriétaire de l’Arche, dernier vaisseau semoir de la feue Ingéniérie écologique de l’Empire Fédéral aux possibilités infinies, se porte au secours de Namor, colonie planétaire en danger d’extinction face à une terrible invasion venue de ses océans.
C’est si cool, que dire de plus. Un protagoniste altruiste et délicieusement arrogant, amoureux des chats, qui tente de résoudre une énigme écologique depuis l’orbite de la planète à laquelle il propose ses services quasi bénévoles ; permettant ainsi à son auteur de déployer tout un attirail d’outils science-fictifs et narratifs super chouettes à lire, au fil de dialogues bien équilibrés, le tout au sein d’une intrigue maline, inventive et malgré tout digeste : c’est top.
Jeu, Dominique Martel
Dernier arrêt non-fictionnel !
En guise d’intro, un constat intemporel : la SF a mauvaise presse à cause du mépris de l’intelligentsia de la culture dominante. Jusque là, tout va bien.
Derrière, ça dérape : c’est la faute du cinéma de SF qui a un demi-siècle de retard sur la littérature, et on cite Alien et La Chose en guise d’exemple. Je suis même pas fan d’Alien, mais y a un moment, s’agirait quand même de se respecter.
Derrière, on insiste même, je cite : « En fait, il suffit de visiter Temps Futurs ou toute librairie assimilée, et de jeter un coup d’œil sur les rayons spécialisés pour comprendre quelle idéologie semble véhiculée par la littérature concernée, et à quel niveau de débilité elle paraît être restée – sexualité primaire, machisme, monstruosité, culte de la laideur, violence, etc. »
J’avoue que je suis extraordinairement dubitatif face à une telle déclaration. Enfin oui, la SF a toujours des problèmes de représentation et de thématiques gênantes, évidemment, mais ça me paraît extrêmement exagéré de tirer un constat aussi large, et surtout d’en exclure toutes les autres formes d’expression artistique, à ce compte là. La SF n’est certainement pas une île. Je comprends vraiment pas d’où ça vient, tout ce fiel.
Mais bref, on nous a promis un jeu !
Qui consiste en 12 résumés d’œuvres connues, mais formulés uniquement à partir des couvertures des ouvrages en question. Beaucoup de malice et de mauvais esprit à prévoir, évidemment. Tout le problème à partir de là, pour moi, c’est évidemment que je ne connais absolument pas les couvertures en question. Ma recension se trouve donc logiquement fort dépourvue maintenant que la bise est venue.
Mais ! Considérant à quel point il faut admettre que les couvertures en France, ç’a toujours été un délire bien particulier et rétrospectivement très gênant ; je vais laisser le bénéfice du doute à l’auteur de cette chronique : peut-être que tout ça n’est qu’une dénonciation un peu bourrine du mauvais travail des éditeurs pour faire la promotion visuelle des bouquins qu’ils vendaient à l’époque. C’est possible. Ça reste globalement très cringe, mais peut-être que ça part pas d’une trop mauvaise intention, et souffre juste d’une chronique mal construite. Mystère et boule de gomme.
Le corps du texte, Emmanuel Jouanne
*Insérez ici un grognement guttural et vulgaire de lassitude*
Quelle insupportable note finale. L’idée, ici, c’est une déclaration d’amour aux livres et aux librairies, dans une longue litanie de figures de styles oniriques, faisant de la librairie une sorte de pouponnière à livres dans laquelle on viendrait chercher un reflet infini de soi-même. Mon rejet de ce texte est multiple.
D’abord, encore et toujours cet imbitable et pompeux usage du style, où chaque foutue phrase est une métaphore plus torturée que la précédente, chaque proposition est une occasion prise de contorsionner la syntaxe pour en faire des caisses en dépit du bon sens et de la compréhension basique de ce qu’on essaie de raconter.
Ensuite, pitié, il faut arrêter avec cette vision éthérée de la littérature comme une sorte de portail transcendantal vers une compréhension quasi divine du cosmos et de son moi intérieur, qui fondamentalement, à mes yeux, quand elle est exprimée par les écrivain·e·s, revient à se masturber (intellectuellement) en public. Respectez vous, par pitié. Oui, les bouquins, c’est super, j’adore ça moi aussi, mais des fois, je lis aussi juste parce que je veux simplement lire une bonne histoire pendant quelques heures, simplement m’amuser : il n’est pas toujours question de s’élever vers des plans supérieurs de l’existence à coup d’allégories pétées et d’évocations lyriques d’idées évanescentes.
Et enfin, et bon là c’est peut-être un chouïa mesquin, mais en tant qu’ancien libraire qui rêverait de le redevenir : vraiment, faut arrêter d’idéaliser ce métier. Alors ouais, hein, le conseil client, c’est super, c’est clairement la meilleure partie du taff. Trouver le bouquin que la personne ne savait pas qu’elle était venue chercher, c’est un sentiment merveilleux, c’est potentiellement supérieur au sexe. Mais c’est 10 à 20% du taff, quand on a de la chance. Tout le reste, c’est de la gestion, de la logistique, de la manutention, de la prise de tête et de l’angoisse existentielle. Pour une heure à conseiller des livres et se nourrir d’étoiles dans les yeux de la clientèle, vous allez en passer dix à vous péter les ongles, sous les coups des cartons ou de vos dents.
Azy il m’a énervé ce texte. Je pensais qu’avec Gardiens j’étais peinard pour finir détendu, et maintenant je suis tout tendu. Fichtre.
Eh bah… Le bilan est sale, franchement. Sur 16 occurrences, on a quoi… Trois, quatre, quatre occasions et demi d’être réellement satisfait, pour le double de réelles déceptions et de moment d’agacement ? C’est chaud.
Et si je n’avais pas envie de juger Joëlle Wintrebert trop hâtivement après son très rapide édito où elle s’excusait de ne pas avoir pu sélectionner plus de femmes dans son sommaire sous des prétextes un brin fallacieux – les seuls textes biens étaient trop longs – et mon souvenir très propice aux grincements de dents du texte qu’elle avait elle même soumis dans Univers 1982, cette occurrence ne va pas m’aider à la considérer plus positivement pour le moment.
Il est possible que l’année 1983 n’ait simplement pas été très généreuse en textes d’exception ou que la mode littéraire de l’époque ne soit simplement pas du tout en adéquation avec mes goûts ; mais je crois surtout, ici et maintenant, que mes goûts soient surtout diamétralement opposés à ceux de Joëlle Wintrebert, à en croire ce que j’ai lu d’elle jusqu’à maintenant.
Ce que ça augure des éditions à venir ne m’enchante guère. Je me console en me disant qu’elle débute, ici, et que ça pourra difficilement être pire. Avec un peu de chance, je serais tellement préparé à être déçu que j’en finirais par être agréablement surpris.
Croisons les doigts.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
