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Les Dieux Lents, Claire North

No Lock, No Prayer – Snarls (extrait de l’EP In Heaven There’s Rainbows)

Après une semaine de lectures liées à mon retour à durée déterminée mais-pas-vraiment dans le joyeux monde de la librairie – dont vous apprendrez plus tard la teneur et les résultats – il était temps de ponctuellement revenir à mon amour de l’Imaginaire, à la fois pour respirer, mais aussi et surtout parce que j’ai tout un tas de SP que j’ai demandés avant de savoir que j’allais retrouver du travail qu’il me faut honorer.
Et j’ai décidé que ce serait ce roman de Claire North en premier, parce que je l’ai demandé par pure curiosité, sans savoir du tout de quoi il allait être question, et que je me suis dit que tenter un truc un peu à l’aveugle, c’était l’angle le plus poétiquement satisfaisant à ma disposition. Ça et la date de sortie qui collait bien aussi.
Et bref : encore une chronique (très) compliquée à écrire à la sortie de ma lecture. Pas tant à cause de sentiments contradictoires ou mitigés, pour une fois – je suis plutôt au clair sur ce que je pense de ce roman – mais parce que je trouve que lesdits sentiments sont simplement complexes à verbaliser avec suffisamment de précision pour exprimer avec justesse l’ampleur de mon ressenti. Un truc du genre : c’est vraiment pas ma came, c’était loin d’être le moment idéal pour le lire, et pourtant j’ai plutôt bien aimé. Pas simple, vous voyez.
Mais vous savez quoi, le mieux c’est encore que j’attaque, et on verra comment ça sort.
Alors on attaque.

Mawukana na-Vdnaze est, au départ, un type ordinaire. Coincé comme beaucoup d’autres dans le système politique cruel et injuste de l’Éclat, il ne parvient à s’en échapper que grâce à un coup du sort ; là où d’autres sont morts, il a survécu, et acquis une capacité unique, le rendant absolument exceptionnel à l’échelle de l’univers tout entier. De là, il deviendra tout à la fois acteur et spectateur des évolutions erratiques d’un monde en bouleversement permanent, son pouvoir à la fois un don et une malédiction, car une cause de répulsion autant que de convoitise.

Très mauvais résumé de la part de votre serviteur, encore et toujours allergique à l’idée de trop en dire, surtout à propos d’un roman aussi dense et ambitieux que celui-là, forcé à en dire à la fois trop et pas assez quant aux réels enjeux de l’histoire concoctée par Claire North. Mais, à ma décharge, difficile de synthétiser proprement les ambitions de ce space opera que je serais tenté, de manière fort taquine, de retitrer La Main ecoanxieuse de la nuit.
Parce que bon. Difficile de passer à côté, du moins à mes yeux ; la convocation de la figure d’Ursula Le Guin et de son travail dans une de ses œuvres phares, ici, me parait absolument inévitable, au moins par deux aspects.
D’abord et avant tout, évidemment, l’énorme travail autour de la question du genre et de sa fluidité, avec une sorte de mise à jour des propos progressistes énoncés dans l’ouvrage original, une extension du domaine de la réflexion, au delà de la brèche initiale dans la binarité. On saluera – bien bas ! – au passage le travail de traduction de Michelle Charrier, décidemment toujours dans les bons coups dès qu’on touche à ces sujets, qui abat tout ça avec sa classe habituelle et facilite énormément la compréhension des thèmes déployés par Claire North. On a une pléthore de pronoms et d’accords autres avec lesquelles composer, autant de témoins importants de la diversité et de la richesse générique et humaine du futur cosmique dont l’autrice nous entretient, et pour ce que ça peut être un brin confusant par moment, c’est quand même toujours fort chouette quand c’est si bien fait.
Ce qui amène à l’autre aspect, anthropologique, celui-là, du récit, avec l’exploration en pointillés des différentes Cultures qui composent la mosaïque du futur que notre héros explore en notre compagnie. On parle des nuances du langage complexe d’un peuple en particulier, comme de la signification technique des scarifications qu’on pratique sur une autre planète, etc… En marge du récit lui-même et de ce qui s’apparente le plus à une intrigue, on comprend assez vite que cette dernière est surtout un prétexte à l’exploration des thématiques qui découlent des différences entre les différents peuples que notre héros côtoie ; Mawukana na-Vdnaze est le prisme par lequel nous sommes conviés à réfléchir à l’état de son monde, et de fait, du nôtre.

Parce que si l’influence d’Ursula Le Guin m’a très vite parue comme difficilement discutable, j’ai encore plus vite été submergé par le sentiment encore plus fort que toute l’histoire des Dieux Lents n’est, au fonds, qu’une gigantesque allégorie en miroir de l’actualité dont nous sommes collectivement victimes depuis bien trop d’années maintenant. Et je dis « allégorie » pour ne pas dire « thérapie » ou « exorcisme », qui me paraîtraient un brin trop mesquinement connotés pour être honnêtes.
Demeure que tout ce que vit notre protagoniste peut facilement être rapproché des drames que notre monde vit quotidiennement : son regard est un miroir du nôtre, et Claire North nous convie avec plus ou moins de subtilité à réfléchir en sa compagnie à ce qu’on pourrait ou devrait faire face à un monde qui s’effondre en emportant avec lui les gens qu’on aime, ainsi qu’un massif et incommensurable nombre d’innocent·e·s et vies gâchées.
C’est là que commence mon clivage interne avec ce roman.
D’un côté, une bonne part de ses aspects les plus forts s’inscrivent dans une tradition littéraire qui a le don de me gonfler et de me faire décrocher de ma lecture, qu’on retrouve par exemple pas mal dans Les Dépossédés d’Ursula Le Guin, toujours – tant qu’on y est – à savoir une certaine tendance à la pontification. Régulièrement, on perd subitement en immersion et en organicité dans le récit pour laisser la place à de longues séquences de dialogues ou de monologue, où l’histoire s’efface derrière des déclarations emphatiques, pleines de pathos et de gravité, où l’auteurice oublie de se cacher un minimum derrière ses personnages, et nous livre le fonds de sa pensée, avec force lyrisme et poésie : je n’aime pas ça. D’abord parce que hey, rends moi mon histoire, arrête de m’attraper le col comme ça c’est super désagréable ; et ensuite parce que si je lis de la fiction, c’est pour lire de la fiction, tiens. Quitte à ce qu’on me fasse la leçon, je préfère que ce soit subtil, et que je tire ladite leçon de ce que je lis de façon passive, plutôt que de me la voir infligée aussi frontalement.
Des sentiments d’autant plus gênants à ressentir au fil d’une lecture telle que celle-ci qu’ils s’appuient, je le répète, sur d’évidents rappels à la réalité du monde réel : ç’a beau être sur le mode de la métaphore distante, il demeure qu’on parle ici de réchauffement climatique, avec ce que ça suggère de migrations forcées, de destruction programmée d’un habitat millénaire, de pertes des traditions et des repères culturels, tout ce genre de joyeusetés bien trop matérielles pour pouvoir être prises autrement que très sérieusement. Et de fait, Claire North fait très sérieusement le job, sur ces questions, ce qui est à la fois une force et une faiblesse pour un tel ouvrage, à destination d’un lecteur tel que moi.

J’ai déjà dû le dire je ne sais où et à plusieurs reprises : je ne crois absolument pas à l’idée que l’Imaginaire est une échappatoire. Je ne lis pas ma SF ou ma Fantasy pour « m’évader » ou quoi que ce soit de ce genre. Au contraire, je le fais précisément parce que ça me permet de me confronter à la réalité d’une manière nouvelle, avec un pas de côté qui me permet de réfléchir différemment à des sujets que j’ai trop longtemps appréhendé d’une manière trop normative.
Mais paradoxalement, quand ce pas de côté est insuffisant à mes yeux pour parvenir à créer ce décalage complémentaire, cette aide à la vision, il devient contreproductif. Vous l’aurez compris, on tombe dans ce travers avec ce texte, pour moi.
Le parallèle entre le parcours notre protagoniste et les interrogations de son autrice à l’égard du monde dans lequel elle vit sont trop évidents à mes yeux pour parvenir à exprimer quelque chose qui pourrait provoquer en moi la moindre réflexion endogène ; j’ai plus eu l’impression de la lire, elle, mettre en situation ses dilemmes moraux et ses cas de conscience.
Qui, et c’est là que ça devient vraiment compliqué pour moi, honnêtement, ont résonné avec mes propres prises de tête perpétuelles.
L’histoire de Mawukana na-Vdnaze peut se résumer très simplement en un tas de questions individuelles : face au délitement du monde, qu’est ce que je peux faire, à mon échelle minable ? Est-ce que le peu de bien que je peux faire aura réellement la moindre influence positive ? Est-ce qu’en me mobilisant, je ne risque pas de faire plus de mal qu’autre chose ? Est-ce que j’ai seulement le droit de m’arroger le privilège d’influer sur des situations et des gens que je ne connais pas, dont je ne sais rien ? Est-ce que je fais le bien parce que j’ai envie ou le pouvoir de le faire, ou simplement pour soulager ma conscience et me donner un beau rôle dans un monde rempli de salopards dont j’aurais trop peur de faire partie si je ne faisais rien ?
Des questions valides, et en mêmes temps éculées. Pertinentes, et en même temps, un brin bourgeoises, vides d’une réelle substance. Des questions que sincèrement, je n’aime pas lire être posées, parce que je me les pose bien trop souvent ces derniers temps.

C’est là tout le paradoxe de ce roman pour moi. Formellement, avec ses ellipses généreuses, ses liens de causalité parfois nébuleux, son côté auto thérapeutique, sa tendance à la pontification autour de sujets et de motifs vus et revus, son rythme régulièrement trop contemplatif et sa lenteur assumée… Pas ma came, vraiment pas.
Mais à l’opposé de ça, on a quand même une histoire extrêmement organique, motivée par une forme de nihilisme positif auquel je suis obligé d’adhérer a minima par souci d’honnêteté intellectuelle, mais aussi et surtout parce que ça me parle vraiment, un bon paquets d’idées super chouettes bien mises en scène en appui de concepts solides, une forme de familiarité émotionnelle avec les interrogations formant les racines du roman… J’ai été touché. Sans doute plus que je voudrais bien l’admettre.
Et je n’arrive pas vraiment à déterminer de quel côté la pièce est tombée, finalement. Ce roman, en dépit de ses défauts évidents au sein de ma perspective, a su me tenir tout du long. Pour ce que j’ai pu un peu soupirer, un peu lutter, par moments, je n’ai jamais cessé d’être curieux ou poliment intéressé par ce que Claire North avait à me proposer.
Et une fois le bouquin terminé, j’ai pris quelques secondes pour contempler le vide, celui-là même qui semble à la fois la terrifier et la fasciner, en me disant que je ne comprenais que trop bien le sentiment. Certes, je ne l’aurais pas exprimé de la même manière, mais bon sang que je comprends.
J’imagine que c’est le signe d’un roman réussi, tout bien considéré.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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