Avec la reprise du boulot de libraire à plein temps dans un rayon généraliste, il y a un prix à payer : je ne peux pas lire que ce que je veux tout le temps. Y a des sorties récentes, des œuvres de fonds, tout un tas de bouquins que je dois connaître un minimum si je veux bien faire mon taff ; et ça ne peut pas toujours être du Laurent Gaudé, il faut diversifier les explorations, et ne pas me laisser guider uniquement par mes envies. L’enjeu, c’est de construire un rayon compatible avec notre clientèle, mais qui me ressemble un peu quand même. Alors certes, je suis aussi têtu que plutôt bon public, donc il y aura quand même certaines de ces lectures plus ou moins obligatoires qui auront droit à leurs chroniques complètes sur le blog ; mais pour les autres, il y aura cette rubrique spéciale. Celle où j’avoue que j’ai la flemme de faire les choses avec autant de soin ou de temps pris que d’habitude, parce que… Parce que. Voilà. Il y aura des bouquins que j’ai bien aimés, d’autres moins, d’autres où je saurais pas, d’autres encore ou ce sera un autre cas de figure bizarre, on verra en fonction du feeling du moment. Au contraire de la Série Noire, ce ne sera pas par lots de trois, mais au gré de ma sensation d’avoir atteint un seuil de volume acceptable/pertinent. Et pas juste des abandons ou des aveux de faiblesse ; plus simplement des lectures plus ou moins complètes, en passant, victimes de mes contraintes plus qu’autre chose, qui ne me semblent pas valoir le coup que je m’y étende plus que ça ; soit parce que le volume manque au départ, ou parce que je n’ai pas assez de choses à dire pour me prendre la tête à développer le même argument en boucle.
Et donc voici la première fournée.
Panorama, Lilia Hassaine
Fini.
À l’époque où je regardais encore Quotidien avec mes parents, une émission qui dans l’ensemble me gonflait plus qu’autre chose, la chronique de Lilia Hassaine était la seule chose que j’attendais vraiment avec curiosité et ce qui ressemblait à de la hâte ; parce qu’elle me semblait être la seule de l’équipe à faire un vrai boulot de journalisme sérieux et recherché, s’élevant un minimum au dessus du standard assez faiblard de l’infotainment sauce Barthès. Du coup, quand j’ai appris qu’elle s’était mis à l’écriture romanesque, et que les premiers retours étaient plutôt bons, j’étais vraiment curieux.
Et puis le temps, les choix, tout ça, j’ai jamais passé le cap. Jusqu’à aujourd’hui.
Peut on parler de déception ? Sans doute, un peu, oui. C’est pas que c’est mauvais, en soi, c’est même assez bien fichu, dans l’ensemble, cette intrigue policière au sein d’une contr’utopie qui se dévoile au fil de son enquête. Le premier souci, c’est que Lilia Hassaine a quand même un style très scolaire et un registre de langue un chouïa trop soutenu pour que l’organicité de son récit s’exprime à plein (arrêtez de faire parler les gens au passé simple, par pitié !). Et le deuxième, plus dommageable à mes yeux, c’est tout son argumentaire dystopique n’est basiquement qu’un grand argument de la pente glissante trop logistiquement et matériellement bancal à mes yeux pour que j’arrive à réellement y croire dans le paradigme qu’elle nous propose. Et du coup, même si une majorité de ses éléments fonctionnent pas trop mal en relation les uns avec les autres et au sein de sa proposition science-fictive générale, notamment sa chute, eh bah… Ça marche quand même très moyennement parce que je n’arrive pas à suffisamment croire à son point de départ, trop superficiel dans son concept et surtout sa mise en place.
J’imagine que c’est le genre de bouquins qui ne s’adresse pas à moi, et ça se sent bien. Dommage.
Sainte Emmerderesse, Audrey Alwett
Abandon à la page 71/411
C’était trop beau pour être vrai, j’imagine. Premier roman en litté générale – présenté comme tel – d’une autrice que j’ai connu avec ses formidables Poisons de Katharz, qui plus est sorti relativement récemment, j’avais envie de croire à la jolie coïncidence. Sauf qu’au bout de 70 page : mouaif. Certes, c’est enlevé, en terme de rythme et de registre, c’est joyeusement provocateur et volontiers iconoclaste, c’est bien écrit, dans le genre gouailleur et oralisé ; mais ça pêche trop par ailleurs pour me convaincre. D’une certaine manière, je trouve que c’est trop et pas assez. Il y a une claire volonté de transgression mais ça reste trop sage pour vraiment choquer ou surprendre, de la même manière que ça se veut rebelle, mais dans des limites relativement convenues. Ça s’affiche comme féministe et progressiste, et c’est bien, mais ça reste timide dans les constats et les attaques. Alors certes, je n’ai pas dépassé les 20 premiers pourcents, mais avec un titre comme Sainte Emmerderesse, je ne m’attendais certainement pas à devoir passer par une longue mise en place tout en foreshadowing et en digressions historiques qui donnent l’impression de ne pas vouloir gâcher les recherches préalables à l’écriture du roman, où tout pointe dans la direction d’une certes probablement jubilatoire mais sans doute mesquine vengeance féminine contre des hommes médiocres qui l’auront bien cherché.
Dans des circonstances plus normales, j’aurais sans aucun doute poussé plus loin, je ne passais pas pour ainsi dire un mauvais moment ; mais pour autant, je dois bien avouer que je n’étais absolument pas curieux : l’image que je me faisais d’Audrey Alwett avant cette tentative de lecture jure bien trop avec l’impression de compromission qui se dégage de ces 70 pages. Une impression de lissage pour ne pas risquer de choquer le bourgeois tout en glissant quelques grossièretés au fil du récit pour se convaincre qu’on a pas perdu son mordant. C’est probablement injuste, notez bien, encore une fois je me suis arrêté très tôt. Mais c’est quand même le sentiment qui domine
Les promesses orphelines, Gilles Marchand
Abandon à la page 77/272
Y a des moments comme ça où je me rappelle avec une certaine brutalité pourquoi je suis d’abord et avant tout un lecteur d’Imaginaire : bordel que la mimesis m’emmerde. C’est pas une question de qualité ou quoi, je pense qu’il y aura toujours des exceptions, mais le fait est que l’obstacle à franchir pour les auteurices afin de m’accrocher à leur récit quand il ne s’agit que d’y raconter « la vraie vie » sans grand ajout conceptuel ou enjeu majeur à l’échelle, il est massif. Massif, et cruel, d’une certaine manière ; je ne peux pas m’empêcher de penser que j’ai assez de la vraie vie à gérer comme ça sans avoir à la lire non plus. Il faut sans doute mettre ça sur le compte de mon éternelle déconnexion émotionnelle ; le lien devra toujours se faire par la convocation des bonnes images, exprimées de la bonne manière, au bon moment, aidé si possible par des efforts formels constants et équilibrés pour créer l’effet de synergie qui me fera rentrer dans le récit une bonne fois pour toutes.
Ce qui est terrible ici, c’est que je vois tout à fait l’idée ; je suis le premier à saluer le génie de Charles Yu quand il sublime la médiocrité, et clairement Gilles Marchand n’essaie pas de faire autre chose. Sauf qu’ici, ça ne prend pas, à aucun moment. La faute, je crois, à une structure trop plate et « normale » pour mon goût. Certes, il y a une forme d’oralisation qui fonctionne vraiment bien, mais cette histoire d’un mec normal à qui il arrive des trucs normaux, bah… J’m’en fiche un peu. Parce qu’assez vite, faute d’un sentiment qu’il s’exprime dans l’histoire que je lis autre chose que ladite histoire, sans la sensation qu’elle essaie de dire quoi que ce soit au delà d’elle-même : j’ai juste l’impression de lire un compte-rendu un brin enjolivé.
Et puis mon éternelle obsession pour l’unité de perspective est aussi revenue pointer le bout de son nez : étant donné que les chapitres narrés par Gino, notre protagoniste, le sont d’un point de vue postérieur à ce qu’il nous raconte, je ne comprend pas la nécessité d’inclure des chapitres narrés à la troisième personne pour nous parler de son entourage, sortes de portraits dont l’essentiel des informations me paraissent tout à fait pouvoir être en sa possession sans nécessiter cette confusante prise de recul. Je sais pas pourquoi ça m’embête autant, mais ça m’embête. Sans doute parce que ça ressemble aux effets de manche stylistiques un peu stériles que j’ai pu reprocher gratuitement à littérature générale pendant des années avant de réaliser que ce n’était pas aussi simple que ça.
*Haussement d’épaules*
On ne verra pas les fleurs le long de la route, Éric Pessan
Fini.
En voilà un bouquin pas banal. Ouvert sans attentes, entamé avec crainte, parcouru avec une curiosité alternative, fini avec une étrange forme de satisfaction, tout en considérant que vraiment, c’est pas mon truc.
Le concept va au delà d’un simple roman pré-apocalyptique où l’usage du papier et des livres est devenu hors-la-loi, puisque l’auteur a décidé qu’il intégrerait à sa narration un bon millier de citations littéraires émaillant son récit, OuLiPo style.
Le truc c’est que formellement, ce choix de citations omniprésentes, toutes en italiques et adjointes d’une note de bas de page, ça rend la lecture du bouquin assez compliquée, pour ne pas dire insupportable et à la limite de l’illisible. À chaque page, vous avez la moitié du volume qui est occupé par les références de chaque citation, et certaines d’entres elles sont clairement insérées au forceps, manquant de la pertinence ou de la fluidité de certaines autres. Alors très vite, pour seulement réussir à rentrer dans le récit, il faut accepter de ne pas s’arrêter à chaque rappel et de juste, peut-être, de temps en temps, jeter un œil à l’origine d’une formule qu’on trouve plus jolie ou frappante que les autres. De là, on peut se concentrer sur l’histoire que propose Éric Pessan en elle-même.
Et bon. Le coup de la société capitaliste pra-apocalyptique qui interdit le papier, rendant la majorité de la population analphabète à coup d’oubli de ce que sont l’écriture et la lecture, je trouve ça too much. Logistiquement, ça ne marche pas. Symboliquement, évidemment, ça fait sens, mais je trouve que pour un roman qui intègre lui-même l’idée que les choses se font graduellement et pas à coup de jalons spectaculaires, ici, il rate le centre de sa propre cible, et c’est dommage. À côté de ça, l’inculturation de sa propre population par le gouvernement comme tactique de maintien au pouvoir, ça j’y crois, malheureusement, et l’essentiel des constats socio-politiques sur lesquels se base le roman sont terriblement juste, donc je ne vais pas trop pinailler non plus. À côté de ça, je ne suis pas super fan de l’intégration d’une romance un brin torturée au fil du récit, et j’aurais largement préféré qu’on s’étende sur le concept de terrorisme artistique auquel se livre le couple central du texte, qui nous livre des scènes assez chouettes, quoique trop courtes, de fait.
À la longue, si on mélange les deux aspects du texte, son fond et sa forme, on arrive à quelque chose qui, honnêtement, marche pas trop mal. L’omniprésence des citations, alliée au message un peu poético-prout-prout de la littérature comme Art majeur et salvateur fait certes un brin bandeur de livres, ce qui ne me parle pas, moi éternel matérialiste pisse-froid ; mais en même temps, quand une bonne formule m’a fait positivement tiquer et regarder plus bas pour en lire l’origine en me disant fugacement « si t’as dit ça tu vaux peut-être le coup d’être lu·e », j’ai bien du admettre que c’est sympa, comme petit moment.
D’autant plus que dans les œuvres citées, on retrouve notamment du Sturgeon ou du Gaudé, ce qui me parle à moi, ce qui titille mon cœur de bibliophile, il faut bien l’admettre, comme d’autres œuvres titilleront les cœurs d’autres que moi.
Bref, c’est compliqué. Un brin too much, mais c’est aussi le prix à payer pour un concept oulipien de telle envergure, et qui, honnêtement, tient un brin du tour de force quand même, racontant une histoire cohérente et certainement pas dénuée d’intérêt, tout en parvenant, pour l’ensemble, à insérer la majorité de ses citations sans que ça jure trop.
Pas simple à conseiller, clairement, mais ça se tente.
Searoad, Ursula K. Le Guin
Abandon à la page 35/305
J’ai tenté parce que le bouquin était déjà dans le rayon et que tant qu’à faire, autant redonner une autre chance à la Grande Dame. Qui sait, me suis-je dit, elle ne me convainc vraiment qu’une fois sur trois quand je la lis en SF, ptet’ qu’en blanche elle arrivera à me séduire.
Bon, vous avez vu la statistique.
Recueils de nouvelles disparates nous offrant une série de portraits de femmes dans une ville balnéaire imaginaire, avec la perspective d’une féministe pionnière au regard aussi acéré que la plume. De fait, c’est bien écrit, et ça raconte de bonnes choses, à n’en pas douter ; pour un public réceptif à la mimésis et à la variété des âmes humaines au travers de leurs multiples vies, c’est probablement doux et accueillant.
Moi, je n’arrive pas à vivre ça autrement que comme de la littérature de compte-rendu, et je m’y emmerde comme un rat mort. Déso pas déso.
T’façon fallait le mettre au retour.
Voilà ! Première fournée terminée, parce que je pense que la nouveauté que je suis en train de commencer me plaît bien et tente un truc que je trouve intéressant, donc ça va sans doute finir en chronique complète si sa bonne dynamique initiale se maintient. Et puis la chronique est déjà suffisamment longue comme ça, on va pas en rajouter à l’infini non plus.
Des bisoux, on se retrouve dans une prochaine recension ou dans une autre de mes lubies littéraires, d’ici là prenez soin de vous.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉
