
Keep Your Company – twen (extrait de l’album Fate Euphoric)
Je me suis dit que j’avais bien droit à une pause. Alors forcément, comme ça, dans la chronologie de publication du blog, ça peut paraître un peu abusé, vu que je sors cette chronique juste après une autre, mais je vous jure qu’entre temps, j’ai bien alimenté une entrée dans la chronique pour le travail. Et puis j’ai assisté à une réunion Rentrée Littéraire et tout…
Bref. Et puis de toute façon j’avais dit que je ne trainerais pas à me tenir à jour dans la saga des Rhéteurs, donc voilà. Autant que faire se peut, je suis un homme de parole. Ce qui est plus aisé, évidemment, quand on parle d’une de mes sagas de fantasy favorites, parmi les bouquins les plus intelligents et les plus subtilement agencés que j’ai pu lire.
Et je sens bien que j’essaie de gagner du temps. Je suis déçu, voilà. Je pourrais faire semblant autant que possible que je ne pourrais pas cacher ce sentiment nul éternellement : je suis déçu. Alors ça va, on sauve les meubles et même plus que ça ; c’est pas comme si le texte n’était pas bon ou une trahison à ce que sont les Rhéteurs à mes yeux, certainement pas. Juste… Je sais pas, la magie n’a pas opéré comme j’avais appris à l’anticiper avec les tomes précédents.
J’ai essayé d’y réfléchir, je vais tacher de verbaliser ça au mieux.
Céleste d’Armanville, musicienne renommée, génie polymathe et espionne virtuose au service d’une société secrète extrêmement puissante, se retrouve coincée par les glaces de l’hiver dans un château de la région de Landor, alors qu’un meurtre vient d’y être commis. De par son statut et sa réputation, elle est chargée de résoudre cette improbable enquête, dont la résolution pourrait bien avoir des répercussions et des implications terribles à l’échelle de la civilisation toute entière.
Commençons par les évidences et ce qui fonctionne à plein dans le roman : un whodunnit dans un contexte de fantasy, c’est trop cool. Voilà. Ça, on peut le tourner dans tous les sens, faire la fine bouche autant qu’on veut, c’est un concept rare et réjouissant à lire, d’autant plus dans le contexte d’une série comme Les Rhéteurs, où la parole a une telle importance, et où les faux-semblants et les feintes de langage se nichent partout, tout le temps. Y a un côté extrêmement ludique à suivre une enquête dans un paradigme si chiche en éléments technologiques et techniques familiers, et où Isabelle Bauthian compose si frontalement avec les contraintes de son univers en les adaptant aux codes d’un autre genre pas si éloigné, mais si complexe à articuler ensemble.
Et fort logiquement, on peut ajouter à ça les joutes verbales signatures de la série, qui sont toujours aussi chouettes à suivre, d’autant plus en considérant l’ambition de l’autrice de mêler aux différentes motivations des personnages les enjeux socio-politiques qu’il lui tient à cœur d’explorer au fil de ses ouvrages. Parce que le pari risqué de ce roman, et à mes yeux suffisamment tenu pour que je ne le boude pas trop, c’est de parvenir à lier les enjeux géopolitiques de tout un pays avec les ambitions et luttes personnelles de seulement quelques personnes coincées dans un château.
Mais peut-être que le problème de ce roman, aussi, à mes yeux, c’est d’avoir comme ambition de lier le destin d’un pays tout entier aux luttes et ambitions personnelles de seulement quelques personnes coincées dans un château. C’est compliqué.
Le truc, voyez vous, c’est que les Rhéteurs est une saga qui se vante – à raison – de pouvoir être lue depuis n’importe quel tome et dans n’importe quel ordre, avec une réelle indépendance de chaque volume malgré leur interconnexion. Or, je pense que ce volume souffre du même souci qui a affecté Rozenn Illiano dans ses Marcheurs de Rêves, quoique à degré moindre, simplement parce que le volume de production n’est pas le même. Mais tout de même.
Et donc, le problème c’est qu’on a beau faire tous les efforts d’indépendance du monde d’un tome à l’autre, quand ils se veulent quand même interconnectés, eh bien ça crée quand même des tensions de surface, des habitudes et des attentes, à force. Ce qui fait qu’ici, j’ai assez vite trouvé qu’Isabelle Bauthian, au niveau des informations générales qu’elle nous donnait, entourant son intrigue particulière, tombait un peu dans l’écueil du « trop ou pas assez », du moins quand j’essayais de me placer du point de vue d’eune primolecteurice de son univers, y entrant par ce roman en particulier.
Beaucoup d’infos qui pourraient paraître capitales balancées en passant – parce que pas si capitales que ça aux yeux des personnages – mais nettement plus importantes, il me semblait, à l’aune des enjeux présentées par le récit, à l’inverse d’éléments pouvant passer pour des détails à l’aune de l’intrigue principale, sur lesquels les personnages passaient beaucoup plus de temps sans qu’on ne comprenne forcément pourquoi c’était aussi essentiel.
On touche là à un de mes relatifs reproches, ou du moins à un point d’achoppement important pour moi : je n’ai jamais vraiment réussi à saisir l’intrigue. Pas tant dans un niveau de pure compréhension logistique, ça, en dehors de quelques transitions un chouïa nébuleuses à cause du nombre de personnages et de dynamiques interpersonnelles différentes et des choix de focalisation ponctuellement acrobatiques de l’autrice, c’était tout à fait clair ; la causalité est préservée et les moutons sont bien gardés. Nan, c’est plutôt que j’ai peut-être, pour une fois, trouvé cette intrigue un peu… désincarnée ? Evanescente ? Je ne suis pas certain d’avoir non plus trouvé le bon synonyme. Ce que je veux exprimer, c’est une impression un peu étrange que le texte n’a jamais vraiment réussi à trouver son rythme, une assise claire. Avec sa construction double, pourtant réussie, là aussi, nous présentant le présent et son whodunnit en parallèle de l’intégration et de l’évolution de Céleste au sein de son organisation secrète, c’est un peu comme si Isabelle Bauthian n’avait jamais vraiment su à quel aspect de l’histoire de ce personnage donner l’aval par rapport à l’autre et était tombé dans un limbo un poil malaisant. « Un peu » seulement, parce que la connaissant, et considérant évidemment que les deux lignes temporelles se rejoignent thématiquement et narrativement, je me doute que ce n’est pas non plus un accident. J’essaie juste de trouver une explication à mon manque de passion pour cette histoire qui avait pourtant tout pour me plaire, en se consacrant en plus à un des personnages les plus intrigants et réussis de cette saga jusqu’ici.
Et, transition de ouf : c’est en fait là que se niche réellement le problème pour moi. Et je crois que c’est juste pas de chance, au final. Dans ses remerciements, Isabelle Bauthian évoque le fait que Céleste est un personnage secondaire qui a pris de l’importance et est devenu principal, expliquant sans doute indirectement, en plus de raisons que je ne peux pas dévoiler ici sans trahir le lectorat de l’autrice, pourquoi elle est notre protagoniste et héroïne dans ce roman, là où elle n’était auparavant qu’une apparition ponctuelle mais systématiquement marquante dans les tomes précédents des Rhéteurs, à l’image de son jumeau Thélban.
Eh bah je crois qu’en fait, c’est ça mon problème. Je crois que je préférerais ces personnages quand ils étaient secondaires. En leur donnant autant de place dans ce roman, et en dépit de l’excellente – j’insiste – caractérisation et écriture qu’elle leur donne, Isabelle Bauthian a un peu cassé la mystique qui les entourait à mes yeux. En nous donnant à lire autant de fêlures et de faiblesses dans l’aura de Céleste, elle qui d’ordinaire dominait – ou semblait dominer – toutes les situations auxquelles elle était confrontée avec une classe folle, je trouve qu’elle surprend un peu trop.
Certes, je comprends – ou je pense comprendre, soyons humble deux secondes – la démarche intellectuelle de l’autrice ici, comme je pensais l’avoir captée dans Grish-Mère ; on est là pour montrer les limites de la puissance politique et du génie personnel, dès lors qu’il s’éloigne effectivement des intérêts communs et fait reposer sur une seule paire d’épaules des responsabilités qui devraient être gérées collectivement. D’autant plus quand læ a des faiblesses et des intérêts bien personnels qui représentent une énorme faille dans sa psyché et ses processus décisionnels. Dans une certaine mesure, je trouve que la démonstration porte : tout génie qu’iel soit, eune génie n’en est pas moins qu’humain·e.
C’est juste que j’avoue, dans le contexte des Rhéteurs, c’était juste pas ce que j’avais envie de lire. Pas comme ça, en tout cas, et peut-être pas avec cette conclusion là en particulier. Non seulement parce que oui, j’avoue, elle me fout un peu le seum, en tant que fan, émotionnellement parlant, d’accord ; mais surtout, je crois, parce qu’en pur terme analytique, je trouve que ça ne colle pas vraiment avec ce qu’on avait eu à lire jusque là. Y a un truc qui me chiffonne vraiment dans certaines décisions narratives prises par Isabelle Bauthian. Bon ok, surtout une, avec laquelle je suis, genre, vraiment pas d’accord (sauf si… Nan, quand même pas. Quoique. Rah je sais pas).
Et je déteste un peu ça, parce que j’ai pas à lui dire quoi écrire ou quoi, c’est son œuvre ; je voudrais surtout pas être ce genre de fan. Alors je vais m’arrêter là avant de tomber dans la fan-fiction spéculative.
Au fonds, le seul vrai problème, c’est qu’avec Grish-Mère et Montès, Isabelle Bauthian avait juste mis la barre trop haute pour ne pas prendre le risque de redescendre. J’avais sans doute placé un peu trop d’espoirs béats dans ce Landor pour ne pas fatalement me retrouver dans ma position actuelle : déçu par le roman, mais certainement pas par son autrice.
C’est chaud d’écrire un roman, déjà. D’écrire un bon roman, n’en parlons pas. Alors plusieurs excellents romans : mdr.
Landor est un chouette roman. Un roman un peu perdu dans la chronologie et l’ampleur de la saga qui le contient, je pense ; j’aurais du mal à sincèrement le recommander comme porte d’entrée dans Les Rhéteurs, en dépit de tous les efforts d’indépendance consentis par son autrice, simplement parce que je pense qu’une trop grosse partie de ses enjeux nécessitent des connaissances préalables pour s’exprimer à plein. Mais je pense aussi que sa lecture sera absolument indispensable pour profiter à plein des événements qui se profilent dans le futur cinquième tome, que je vais attendre avec une impatience terrible et une hâte absolument pas démentie par le présent retour, aussi tiède puisse-t-il paraître.
Parce que même si je ne suis pas forcément d’accord avec tout ce qui se passe dans ce Landor, il formule quelques promesses foutrement alléchantes. Et ça c’est super cool. Alors voilà. Déçu mais pas déçu, en vrai.
Voilà.
Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

ah ben j’ai pas encore eu le temps de finaliser mon avis et je pense avoir été moins déçu que toi, mais je te rejoins sur le parallèle avec Marcheurs de rêves, parce que j’ai été un peu paumé par la géopolitique et c’est peut-être parce que je me souviens pas beaucoup des tomes précédents.
par contre j’ai aimé les personnages et leur trajectoire dans le recit.
mais un peu le seum final aussi haha
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Comment ne pas l’avoir ce seum, en même temps.
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