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Grish-Mère, Isabelle Bauthian

You’ve Got Another Thing Coming – Judas Priest (extrait de l’album Screaming for Vengeance)
No Mercy – Kit

J’ai horreur de me répéter. Et j’adore l’exercice que représentent ces chroniques sur ce blog, malgré l’ironie assez cruelle faisant que j’y suis quand même amené à souvent à me répéter, justement. Je ne vous ferais pas l’affront de revenir sur ma Théorie (oui, elle a une majuscule, maintenant, elle l’a mérité) ; mais je vous dirais cependant que j’ai rencontré Isabelle Bauthian sur Twitter, où j’ai grand plaisir à la suivre et à échanger quelquefois.
Et forcément, quand, au gré d’une pérégrination sur le site d’ActuSF pour y commander un de mes Roland C. Wagner périodiques, je me suis dit qu’il était bien temps d’en profiter pour explorer de nouveaux horizons. Et comme je côtoie pas mal d’auteurices publié·e·s dans ma zone de confort via les réseaux, c’était tout à fait opportun. Et donc j’ai commandé Grish-Mère (mais pas seulement) avec une totale confiance.
Puis je l’ai lu, parce que c’est ce qu’on fait, en règle générale. Et vient donc assez logiquement l’instance où je dois me répéter, même si je n’aime pas trop ça ; ce roman fait partie de ceux dont j’ai une peur bleue quand vient le moment d’en dire tout le bien que j’en pense, par simple crainte d’être incomplet. Je savais que la Théorie ne risquait pas grand chose en ouvrant ce bouquin, je n’avais pas idée à quelle point.
On est sur du très très bon. Charge à moi d’en rendre compte au mieux.
Bonne chance, hein.

Sylve est un factotum, un serviteur de luxe ultraspécialisé, dont la vie est vouée à l’Ecole qui l’a formé dès son plus jeune âge, monnayant ses services aux plus fortunés de Landor. Ou du moins l’était, jusqu’à ce qu’il se fasse incompréhensiblement berner par un homme qu’il croyait être son ami, le faisant par la même faillir à toutes ses missions. À la fois pour laver son honneur et par désir de vengeance, il se rend à Grish, territoire totalement étranger à Landor, où ses compétences se révéleront bientôt cruellement inadaptées.

Il y a tellement de choses à dire sur ce roman, notamment au niveau des compliments. Le premier, je dirais que c’est la qualité du dépaysement. S’agissant de fantasy, j’aime ne pas me sentir en terrain connu. Et si cela peut se faire assez aisément par le truchement de la faune particulière ou d’éléments d’environnements singuliers ; j’aime encore plus quand cela se ressent par le texte et le langage, sans besoin d’une exposition rendue trop lourde par son évidence. Au contraire, laisser une partie de l’univers dans le flou ou l’expectative, à mes yeux, crée un supplément de mystère, mais surtout, paradoxalement, de consistance. Car moins j’en sais, plus je veux en savoir, et plus j’en découvre, et plus je me rends compte que je ne sais pas ; j’adore ce sentiment, d’autant plus en sachant que ce volume ne montre que quelques aspects très précis de l’univers de Civilisation tel que raconté par Isabelle Bauthian, vu au travers d’un prisme bien précis, à savoir celui de Sylve. Or, voyant tout à travers ses yeux, nous sommes confronté·e·s autant à ses certitudes que ses doutes, qui, par la force des choses, deviennent un peu nôtres. À cet égard, j’ai tout particulièrement apprécié tout le jeu langagier entre son attitude professionnelle et ses pensées, un contraste souvent violent entre une parole précieuse, volontiers cauteleuse, et des soliloques autrement libérés, facilement vulgaires voire grossiers. Entre son système de valeurs forcément étranger au nôtre et les éléments pour le justifier ou la myriade de détails rencontrés au fil de son parcours, non seulement le dépaysement est total, mais il est précis et puissant, sans jamais être gratuit. Il n’est pas question d’exposer ou créer des différences pour le principe de les avoir, mais bien parce qu’elles découlent de logiques internes à Civilisation qui ne sont pas celles que nous connaissons, créant parfois un effet d’étrangeté et d’ignorance fugaces absolument délicieuses.

Sentiment délicieux car profondément politique, ce que j’aime aussi énormément lire, dans mon Imaginaire en général, dans ma fantasy en particulier. L’effet de miroir déformant est d’autant plus saisissant alors que le reflet est extrêmement violent ; car Sylve n’est pas un protagoniste sympathique, au contraire. L’anti-héros est une figure compliquée pour moi, car un personnage principal trop antipathique peut complètement me gâcher une lecture. Fort heureusement, Isabelle Bauthian a dans ce roman un sens aigu de la nuance et de la complexité, rendant les péripéties narrées absolument passionnantes ; autant pour ce qu’elles racontent que pour ce qu’elles signifient. Ce roman est autant un roman d’aventures politiques qu’un roman d’initiation ; ou plutôt de ré-initiation, si vous me permettez le néologisme. Je m’accorde ce spoiler vraiment mineur car je ne crois pas que l’autrice en fasse le moindre mystère, et ce dès les premiers instants de son récit. Tout le propos de Grish-Mère, c’est de montrer qu’un ensemble de connaissances et de capacités, si précis et exhaustif soit-il, ne suffit jamais sans une réelle capacité d’adaptation ; que l’enseignement n’est rien sans l’éducation qui permet de le faire fructifier au mieux, que savoir n’est pas toujours pouvoir, et que surtout, tout est toujours plus compliqué qu’on aimerait le croire. Et de fait, si Sylve a des comportements et pensées très désagréables à appréhender par moment, je n’ai jamais boudé mon plaisir de le lire parce que je sentais, en sous-main, un autre texte plus subtil à mon attention signé de la main de l’autrice ; me signifiant clairement qu’il s’agissait de constater ses potentiels progrès plutôt qu’un regrettable point de départ.

Et de fait, toute l’histoire de ce roman, c’est l’histoire de la confrontation entre ce que Sylve croit être ses idéaux et ceux des personnes qu’il se retrouve forcé de côtoyer pour récupérer l’objet de sa quête personnelle. De ces frictions incessantes entre les concepts de Civilisation, forcément étrangers à notre monde, mais de fait pas tant que ça, naissent des questionnements d’une pertinence formidable et d’un organisme confondant. Car aucun des personnages de ce roman ou presque ne sont des héros, tou·te·s sont pétri·e·s de contradictions et de nuances qui, plutôt que de leur ôter la moindre crédibilité ou les rendre insupportables, leur confèrent au contraire un souffle impressionnant, et nourrissent un sacré paquet d’interrogations extrêmement pertinentes, jusqu’à parfois créer un certain attachement confinant à la curiosité morbide. À cette occasion d’ailleurs, il me faut saluer aussi une autre réussite majeure du roman, à savoir son équilibre entre tous les éléments qui le composent. C’est un compliment facile, mais il faut quand même dire que parvenir à raconter tant de choses, entre les personnages terriblement complexes, les éléments de lore distillés avec parcimonie, l’intrigue assez passionnante à suivre et l’excellence du propos politique, sans problème de clarté ou qu’ils ne se carambolent à aucun moment, c’est pour le coup autrement plus compliqué à mettre en place. Si je devais faire un seul réel reproche, ce serait peut-être quelques transitions textuelles un peu nébuleuses et manquant de fluidité, mais c’est vraiment pour essayer de faire preuve d’objectivité critique, puisque dans l’ensemble, je n’ai pas lutté une seule seconde pour avancer, au contraire.

Tout le problème est là, finalement, pour moi. Au bout d’un moment, quand je lis aussi souvent d’aussi bon romans, je lutte à ne pas formuler les mêmes compliments, encore et encore. Ici, il me faudrait sans doute insister sur la capacité surprenante et impressionnante d’Isabelle Bauthian à me faire lire avec plaisir les aventures de personnages globalement détestables tout en me faisant me rendre compte que je ne devrais pas les juger à l’aune de valeurs qui ne peuvent logiquement avoir court dans l’histoire qu’elle me raconte. Un talent de nuance et de profonde complexité que je n’ai guère croisé jusque là que dans le travail de Lionel Davoust ou dans Les Lions d’Al-Rassan de Guy Gavriel Kay (en attendant d’avoir lu plus de son travail), du moins avec cette capacité à me faire m’interroger régulièrement sans jamais me faire sortir du récit ; la comparaison n’est absolument pas hasardeuse, puisque les compliments se ressemblent.
Ce roman était une fantastique découverte et une absolue leçon, en plus de constituer une merveilleuse promesse ; parce que je sais que j’ai d’autres de ces romans (indépendants) à lire dans le même univers. Autant dire que j’ai très hâte de m’y plonger pour, à nouveau, avoir à me prendre la tête dans une de ces chroniques, et, avec grand plaisir, avoir me répéter.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

3 comments on “Grish-Mère, Isabelle Bauthian

  1. Yuyine dit :

    Ah je serai curieuse de découvrir ce livre pour ces personnages détestables et la nuance que tu soulignes joliment. Une autrice que je me dois de découvrir!

    Aimé par 1 personne

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