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Le creuset du temps, John Brunner

Il est bon parfois de se rappeler que Manchu, c’est pas que des grovaisseaux, et que c’est de la foutue qualité.

Star Power – Snarls (extrait de l’album With Love,)

John Brunner, mon chouchou. L’enchaînement logique et inévitable après une bonne dose de Theodore Sturgeon. Tellement logique et inévitable que je me suis senti d’attaquer un gros morceau de 600 pages sans la moindre vergogne. Je savais que je n’allais pas être déçu : le bonhomme est juste si redoutablement bon que ça. On se choppe pas un principe littéraire à son nom pour rien, après tout. Quand bien même le principe en question est le Corollaire d’un autre et que cet autre n’est né de l’esprit que d’une seule personne, à savoir moi.
Mais bref, je m’égare déjà, tout à mon enthousiasme à l’idée de chroniquer le roman du jour, qu’il est tout beau tout chaud sous sa belle, que dis-je sa sublime couverture de Manchu. Enthousiasme qu’on pourrait qualifier de fièvre, tant, encore une fois, ce sacré John Brunner m’en a remontré avec une classe et un talent monstres.
Accrochez vous bien, aujourd’hui, on va encore parler d’un bouquin absolument exceptionnel.

Se pose d’emblée la question la plus cruelle pour moi, d’autant plus qu’elle devient régulière au fil de mes découvertes les plus renversantes : comment diable puis-je résumer correctement un machin pareil ?
Parce que oui, je pourrais ramener ce roman à l’odyssée civilisationnelle d’une espèce de plantes insectoïdes intelligentes à partir de leur découverte des lentilles grossissantes, celles-là même qui leur permettent de comprendre qu’elle vit sous la menace permanente et imprévisible d’un amas de corps cosmiques avoisinant sa planète, définissant ainsi des éons entiers de progrès technologiques et d’errements moraux ou idéologiques. John Brunner le dit lui-même dans son avant-propos, rédigé en 1982 (c’est important pour la suite) : « Je me suis donc demandé ce que deviendrait une espèce parvenue au stade de l’intelligence juste avant le passage de sa planète à travers un nuage de gaz beaucoup plus dense que celui d’Orion traversé récemment – en termes cosmiques – par la Terre. »
Je pourrais faire ça. Ce serait plutôt honnête, à mes yeux, en plus d’être rigoureusement synthétique et factuellement exact. Mais ce serait faire l’impasse sur tellement d’autres choses qui constituent cette merveille ! Alors il faut que je sois un peu plus précis. Histoire que vous compreniez bien pourquoi, face à une telle œuvre littéraire, moi qui essaie de toujours peser mes mots, je vais sans hésitation aucune employer celui de génie.

John Brunner aurait pu, avec un tel concept de départ, repartir d’une base humaine. Une uchronie aurait sans doute fait l’affaire d’une manière ou d’une autre. Même une humanité alternative, née ailleurs, dans d’autres circonstances, aurait pu fournir un roman de qualité, s’il avait été bien fichu ; ce dont cet auteur, sans le moindre doute, aurait été totalement capable. Sauf qu’il a fait un tout autre choix, le choix même qui me rend présentement si enthousiaste et stupidement subjectif quant à la réussite de ce texte : celui d’un dépaysement quasi-total, m’évoquant sans rougir aucunement l’émotion littéraire jusque là bien singulière de ma découverte de L’œuf du dragon de Robert L. Forward.
On pourra certes revenir sur les menus et insignifiants défauts littéraires de ce Creuset du temps à un moment, mais que dire face au niveau d’exigence et de précision dans l’écriture de cette espèce alien si radicalement différente de nous, à part que le travail fourni par Brunner est simplement renversant. Et puisqu’à cet égard, nous allons parler langage et usage d’icelui, mention très spéciale à un traducteur dont je ne pense pas avoir croisé le travail jusqu’ici, mais qui m’a positivement stupéfait dans ce roman, M. Jacques Polanis : respect éternel.
Je ne sais pas à quel degré exactement il a fallu adapter et localiser les choix initiaux de John Brunner, mais il y a fort à parier que c’est bien plus que ce que je pourrais imaginer. Entre les mesures chiffrées dépendant de ce que je devine être un système binaire ou en base vingt, les néologismes à gogo, les sensations et actions spécifiques au système corporel unique de nos aliens : c’est un absolu et délicieux festival de sense of wonder par procuration.

Alors forcément, on sent bien, et c’était inévitable, qu’un peut de projection anthropomorphique se glisse dans le travail de Brunner ; c’est la limite d’un roman écrit dans notre langue, évidemment. Mais pour autant, les efforts constants et forcenés de l’auteur pour se distancier au maximum de notre paradigme font une réelle différence et enrichissent exceptionnellement le texte. Parce que si on commence effectivement notre histoire avec la découverte du principe de lentille grossissante, permettant à nos plantes insectoïdes de regarder et mieux comprendre leur voute céleste, elles ne prennent absolument pas le même chemin technologique que nous ; et je trouve ça prodigieux de la part de John Brunner d’avoir à ce point su s’éloigner de son propre prisme de perception pour en inventer un nouveau, et à partir de ce dernier, une nouvelle voie technologique, sans pour autant, il me semble, rien trahir de ce qu’on pouvait avoir comme connaissances scientifiques à l’époque de la rédaction de son récit. Et si, j’ai pu ponctuellement détecter quelques idées et concepts familiers, simplement nommés autrement par nos différents protagonistes, créant des ponts de compréhension bienvenus, le reste du temps, je découvrais les choses en même temps que les personnages, et je les appréhendais par leurs yeux à eux, avec leurs mots et leurs conceptions des choses. Et c’était merveilleux. Un vertige à – presque – nul autre pareil.

Ce qui nous amène à l’autre tour de force de ce roman, à savoir son cadrage. L’autre choix fort de John Brunner, c’est de ne pas se concentrer sur une seule histoire, mais bien sur la confluence d’une multitude d’entre elles vers une grande Histoire ; Le creuset du temps, au travers de ses 6 novellas se succédant, chronologiquement, narrativement et thématiquement, communiquant entre elles et surtout, héritant chacune de ce que les précédentes ont bâties à l’échelle d’un monde entier, constitue finalement un merveilleux millefeuilles, un fix-up civilisationnel. Ce qui est en soi déjà une audace formelle et conceptuelle un peu délirante, il faut le dire, mais d’autant plus quand on constate à quel point ça fonctionne.
Le héros de notre première histoire devient ainsi un symbole, dont l’influence se répand de texte en texte, parfois repris avec fidélité par cielles qui s’en réclament, parfois moins ; encore et toujours, la lucidité et la clairvoyance de Brunner l’obligent à tenir une ligne narrative extrêmement exigeante, où la nuance et la complexité sont reines. Si son texte peut ainsi parfois souffrir de quelques petites longueurs et d’info-dumps un chouïa indigestes dans des séquences où on aurait pu espérer un peu plus de pep’s ; il tient malgré tout toujours la ligne d’un récit qui prend le temps de raconter l’essentiel et de nous embarquer avec lui au fil des ères les plus marquantes d’une Histoire qui n’est pas la nôtre. Et c’est bien plus régulièrement saisissant que l’inverse, j’insiste.
Parce qu’il en faut, quand même, du génie, pour parvenir à bâtir une espèce alien entière dont l’appréhension intellectuelle et matérialiste du monde est si radicalement différente de la nôtre, où toute la technologie ou presque, dans une sorte de conception écopunk radicale, est issue du vivant ; et où de fait, en ligne logique directe, l’évolution sociale et politique diffère énormément de la nôtre. Pas la même espèce, pas les mêmes contraintes de vie : pas la même manière de penser ou d’agir : crainte viscérale du feu, pas de roue, par exemple. Oui, évidemment, in fine des similitudes surnagent, des questionnements sont évocateurs, des parallèles sont applicables – la sixième novella et sa Guerre Froide, par exemple – mais pour autant, John Brunner démontre encore une fois sa merveilleuse sensibilité et son empathie incroyable en parvenant à ce point à s’extraire de lui-même pour se projeter dans un autre aussi délicieusement étranger sans jamais se perdre ou nous perdre.

Sans doute qu’un certain pan du lectorat trouvera que ça manque un peu de tension, d’une ligne narrative plus restreinte, et je ne pourrais pas lui donner tort, dès lors que c’est ce qu’il recherche dans ses lectures. Personnellement, je trouve qu’à beaucoup d’égards, même si les différents textes qui constituent ce roman se complètent et font œuvre de synergie, je trouve aussi qu’ils sont très solides individuellement, et développent extrêmement bien leurs personnages et leurs enjeux intrinsèques, se magnifiant d’autant plus à coup d’intertextualité, rebondissant les uns sur les autres dans une sorte de réaction littéraro-nucléaire.
Que dire : y a des fois où je suis juste si faible que ça devant le vertige conceptuel. Pour ce que j’ai pu, allez, une fois ou deux, me dire qu’il fallait que ça accélère un peu, j’en ai pour cinquante fois plus de moments où j’ai lâché un soupir d’admiration devant les trouvailles de John Brunner, sa clairvoyance et sa sagesse. Tout ça sans compter les exclamations, les envies de partager une citation brillante ou la simple envie de répéter partout et à tout le monde que vraiment, cet auteur, c’est quelqu’un.
Parce que vraiment, je sais pas si vous savez. Mais John Brunner. C’est quelqu’un. Et pas mon chouchou pour rien.
Son Corollaire, il l’a pas volé, c’est moi qui vous le dis.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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