search instagram arrow-down

Si vous ne me suivez par sur les réseaux sociaux, où je suis le plus actif, vous pouvez être prévenu.e par mail à chaque article.

Rejoignez les 140 autres abonnés

Infos Utiles

Mes réseaux

Archives

Voisins d’ailleurs, Clifford D. Simak

Sultans of Swing – Dire Straits

Après Sturgeon le GOAT, après Brunner le Chouchou, il n’y avait pas d’alternative : il fallait lire du Simak, le Boss.
(Ces surnoms sont officiels et dans mon canon personnel prenez des notes y aura interro.)
Histoire de compléter ce que je pourrais désormais, sans trop de mal ni scrupules, appeler « La sainte trinité des vieux mecs blancs à sauver d’un cancel de masse ». Un peu long, mais évocateur, comme dénomination. Parce que, au delà de leur talent en or massif, ces auteurs là ont effectivement, je trouve, le mérite de très bien vieillir, moralement parlant ; ce qui par les temps qui courent, me semble extrêmement important à lire et à rappeler : oui c’est la merde, et oui on subit collectivement les conséquences d’un héritage malsain pesant bien trop sur nos épaules, socio culturellement. Oui. Mais ça ne veut pas dire que ç’a toujours été le cas, et surtout ça ne veut pas dire que c’est le cas depuis toujours.
Si en effet, je plaide coupable, ponctuellement, je me plonge dans une certaine sorte de mépris un peu gratuit ou disproportionné envers une partie de mes lectures les plus anciennes, ne laissant qu’une marge très fine au bénéfice du doute envers les auteurs qui me passent sous les yeux, c’est surtout pour demeurer vigilant, ne pas faire preuve d’une complaisance coupable qui pourrait alors trop facilement déteindre sur mes lectures plus récentes.
Mais je ne veux pas non plus me perdre dans une analyse purement morale ou politique de ces vieilles œuvres non plus ; c’est un équilibre très difficile à tenir, je dois bien le dire. Parfois, les textes me semblent séduisants, au premier abord, uniquement pourris en deuxième lame par un sous-texte malaisant ou sournois. C’est bien pour ça que j’aime autant la trinité susnommée ils surfent avec une classe folle sur cette ligne de crête. Ils écrivent de belles choses de fort belle manière, en somme.
Si j’aime autant les lire, c’est bien, précisément, parce que je sais pouvoir leur faire confiance et ne pas avoir à trop me méfier, les preuves de ces bonnes et belles intentions ayant été faites et refaites depuis longtemps à mes yeux.
Et dans le cas particulier de Simak, il y a un petit truc en plus. Parce que bien sûr, ce bon vieux Clifford a commis Demain les Chiens, ce qui assurerait une place au Panthéon littéraire à à peu près n’importe qui sans tenir compte du reste de sa production, mais surtout, pour moi, il a écrit À chacun ses dieux. Qui n’est pas un texte majeur, selon un bon paquet de métriques, je serais le premier à en convenir. Mais c’est un texte essentiel pour moi en tant que lecteur en général, et en tant que lecteur de Simak en particulier.
Parce qu’il m’a permis de complètement appréhender par l’exemple le principe de Fiction-Panier théorisé par M’Dame Le Guin avant même d’être familier avec le terme qui recouvre cette idée, au travers de cette idée merveilleuse d’un antagonisme désincarné face auquel un groupe solidaire lutte sans préjugés ni arrières pensées. Chez Simak – et à un moment on va en venir au bouquin qui donne son titre à cette chronique, je vous jure – l’étranger n’est jamais un ennemi ou un adversaire, ce sont (quasiment) toujours les circonstances ou une force exogène à l’origine ou à l’existence floues. (cf Les Ingénieurs du Cosmos ou La Confrérie du Talisman) La force unique d’un Clifford D. Simak, à ce stade, pour moi, et ce en quoi il dépasse paradoxalement Sturgeon, Brunner ou d’autres, alors que je pourrais assez honnêtement dire que je préfère le standard de ces deux là à celui de leur collègue – ça se joue à des demi-points, hein, dans ce registre de talents, n’exagérons rien – c’est que plus je le lis, plus son corpus me fascine. Il y a comme une valeur d’appréciation incrémentielle qui sédimente dans mon esprit à chaque nouvelle lecture signée du nom de Simak, tant ses bouquins communiquent les uns avec les autres.
Franchement, je ne me suis jamais senti d’écrire une monographie à propos de qui que ce soit, d’une parce que je ne me sens que peu légitime, et de deux, surtout, parce que j’ai la téra-giga-flemme, mais si je devais le faire, il est fort possible que Clifford D. Simak soit la victime privilégiée de mon hubris. Cet auteur, j’ai le sentiment de le comprendre, vous voyez ? Il y a des constantes thématiques et narratives dans sa bibliographie que je trouve captivantes à établir, une foisonnance dans son intertextualité, que je trouve merveilleuse de clarté et de sincérité.
Et c’est là, enfin, en partie parce que je me connais, si je le fais pas maintenant cette chronique entière ne sera qu’une introduction, qu’on reboucle sur le sujet du jour, à savoir Voisins d’ailleurs, un fort chouette recueil de nouvelles signées de Clifford D. Simak.
Le Boss, donc. Qui nous signe ici, avec la fort aimable assistance de ses anthologistes – du Bélial’ ? – ce qui ressemble fort à une œuvre somme, traversée des obsessions du maître, et signée, comme toujours, de ses traits distinctifs les plus enthousiasmants.
Je crois que l’intro est enfin terminée. Mes excuses.
On est parti.

J’ai initialement entamée cette lecture en prenant des notes, parce que je me disais que neuf nouvelles, c’était un bon volume pour faire ça de manière cursive, un texte à la fois. Et techniquement, je pense que je pourrais toujours faire ça ; certains textes mériteraient d’être recensés isolément, tant la sélection opérée est qualitative. Si j’ai évidemment préféré certaines nouvelles à d’autres, aucune ne m’a déplu, ennuyé ou laissé indifférent : tout est bon, juste de manières différentes, comme on l’attendrait d’un super auteur comme Simak. Mais, comme l’aura trop longuement démontré mon introduction, j’ai, de fait, été submergé par la puissance évocatrice de l’ensemble, par la cohérence thématique des textes ainsi rassemblés. Je trouve que face à une telle homogénéité, éclater mon/mes sentiment/s serait non pas malhonnête, mais inopportun.
Quand eune auteurice se donne autant, d’un récit à un autre, pour y injecter les mêmes idées, encore et encore, sans jamais réellement se répéter, mais en affinant à chaque fois ses différentes intrigues pour sculpter ce qu’il essaie d’exprimer, avec de la variance et de la précision supplémentaire, et ce avec systématiquement la même sincérité, je pense sincèrement qu’il faut y prêter toute l’attention que la démarche mérite, et œuvrer à la recension dans le même sens.

Partons donc du parfait titre de ce recueil, qui ironiquement, nous dit tout ce qu’on a besoin de savoir. Chez Clifford D. Simak, l’étranger n’est jamais un envahisseur ou une menace. Il n’est qu’une rencontre, une opportunité de grandir, d’évoluer, de faire mieux et/ou différemment. Chez Clifford D. Simak, l’autre n’est rien d’autre qu’une chance. C’est pas plus compliqué que ça. Pourquoi cet auteur est unique : parce qu’il se refuse à mettre en scène le conflit ou l’adversité comme une constante ou une fatalité. Le mal est une anomalie, une maladie, une erreur, quelque chose à rectifier, rarement à combattre. Et précisément, les histoires de Simak, dans ce recueil ou ailleurs, s’échinent presque toujours à mettre en scène la résolution d’un problème plutôt que son émergence ou ses conséquences les plus néfastes ; il est toujours plus intéressé par la manière qu’ont les gens de parler, de réfléchir, de travailler ensemble. Comme le feraient des (bons) voisins, tiens.
Je ne vais pas vous faire l’affront de citer à nouveau le continuum Simak-Chambers, mais l’idée est là, croyez moi.
Ce que je vais faire, par contre, et en citant nommément Un Van Gogh de l’ère spatiale, où son talent se déploie particulièrement bien dans les jeux de langage, c’est tirer comme à chaque fois mon chapeau à Pierre-Paul Durastanti pour ses traductions ; d’abord parce que son talent est précieux quand il s’agit de transcrire le talent d’un Simak, mais aussi et surtout parce que c’est grâce à lui que je suis aussi fan de notre auteur de cœur commun aujourd’hui, et c’est pas rien du tout. PPD : éternel cœur avec les doigts. (Mentions spéciales, aussi, quand même, à Gilles Goulet, Michel Lederer et Olivier Girard pour leurs autres contributions, vous êtes bath.)

Mais que Simak soit doux et bienveillant, qu’il ait l’esprit tourné vers la solidarité et la résistance à l’entropie du mal, c’est un peu trop systématique chez lui pour que je sois vraiment surpris ou que je m’imagine élaborer sur la question ad vitam aeternam. Non, ce que j’ai définitivement compris avec ce recueil, et ce sur quoi, clairement, l’auteur insiste le plus, c’est bien son rapport intensement complexe à la foi. Si j’avais encore quelques doutes ou degrés d’incompréhension auparavant, je peux dire que je suis définitivement fixé avec cet ouvrage ; certains passages font à cet égard œuvre de professions d’une transparence assez désarmante.
Et assez clairement, maintenant, je peux affirmer que si Clifford Simak est un homme profondément spirituel, ce n’est, pour autant, pas un homme spécifiquement religieux. Ce que je veux exprimer par là, c’est que si beaucoup de ses personnages croient clairement en une entité ou une influence supérieure, meta-humaine, ce n’est que par commodité transitive, pour exprimer une idée de manière claire en en empruntant seulement la popularité. Ce en quoi croient le plus les personnages de Simak, c’est en l’idée d’un futur meilleur, ne pouvant passer que par les autres. Lâchement, je vais citer un élément de la conclusion de la nouvelle qui elle-même conclut le recueil parce qu’elle exprime tout ce qu’il y a à exprimer mieux que je ne pourrais le verbaliser moi-même : « Frère, pensa-t-il, ils m’ont appelé Frère. Et c’est ce que je suis. Tous les êtres vivants sur Terre sont frères et sœurs, et chacun peut, s’il le désire, arborer le signe de notre foi. »
Certes, on retrouve dans les textes de Simak des signes évidents d’un héritage judéo-chrétien tout ce qu’il y a de plus prévisible chez un auteur américain de son époque, mais on retrouve aussi et surtout les traces émouvantes d’une rébellion contre certains des aspects culturels les plus discutables de cet héritage, notamment son hypocrisie. C’est sans doute pour ça qu’on retrouve si souvent des personnages aussi modestes et médiocres au centre des histoires de Simak ; il y projette sans doute des éléments très personnels de sa vie et de son parcours, verbalisant ses errements et réflexions au travers de ce que vivent ses avatars. Le secret et la force de ses textes, qui auraient pu si facilement verser dans une catharsis molle et dénuée d’imagination, c’est sans doute qu’il trouvait réellement des éléments de réponse dans ses écrits, avançant toujours un petit peu à chaque nouvelle occurrence.
La beauté singulière de son travail, dès lors, se niche sans doute dans le fait qu’au delà de travailler sur ses propres traumas, ses propres doutes et interrogations, Clifford D. Simak, il ne s’y vautre jamais, et prend toujours le temps d’écrire des histoires inspirantes, semblant toujours se retourner sur son chemin pour tendre la main à son lectorat et l’emmener avec lui, à l’image de ses personnages, justement.

Alors forcément, à force de lire du Simak et d’affiner mon regard sur son travail, forcément, je vais de plus en plus manquer de matière pour dire des choses inédites et/ou intéressantes à mon échelle. Surtout quand, comme ici, le meilleur texte du recueil, La grotte des cerfs qui dansent m’a déjà laissé sans voix ni argument lors de ma lecture dans l’édition 1982 d’Univers (sans trop de surprise, quand j’apprends après coup que ladite nouvelle a été lauréate des prix Hugo, Nebula, Locus et Analog. MDR).
Demeure que texte après texte, le constat est sans appel. Cet auteur mérite comme peu d’autres de résister aux assauts du temps, et de traverser les décennies et les siècles, tant sa production est unique et éblouissante de générosité, tout en resplendissant de variété et de cohérence.
Je me console en me disant que d’aussi bons concepts, aussi bien exploités, et racontant de si belles choses, ça ne se raconte pas tant que ça se vit. Au bout d’un moment, le mieux que je puisse faire, c’est sans doute de juste encourager les gens à faire l’expérience iels-mêmes, pour comprendre exactement ce que je baragouine, tout à ma fièvre d’indécrottable fanboy.
Clifford D. Simak : le Boss, je vous dis.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

Laisser un commentaire
Your email address will not be published. Required fields are marked *