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L’art de perdre, Alice Zeniter

مختلف (Them) – Linx (extrait de l’album Annihilation)

Depuis Frapper l’épopée et la grande surprise que ce roman a provoqué en moi, mon intention de découvrir plus profondément le travail de son autrice n’a pas fait autre chose que s’intensifier. Son roman a laissé une trace en moi, en plus d’une vraie et sincère envie de le conseiller autant que possible à des client·e·s curieux·ses. Du coup, je me suis logiquement penché sur un autre ouvrage d’Alice Zeniter, dont les nombreux prix et la bonne réputation constituaient autant de gages de confiance supplémentaires. Parce que des fois, c’est pas tant le bouquin qui m’intéresse que cielle qui l’a écrit ; c’est bien pratique quand comme moi on n’aime pas en savoir autre chose que le minimum au moment d’ouvrir un livre.
Et que dire. Dans la droite continuité de ma première impression : j’ai vraiment beaucoup aimé.
Mon seul souci, c’est que je crains de manquer de choses à dire au delà de ce qui m’apparait comme une pure évidence, mais j’aime à me dire que c’est aussi à mettre au crédit du bouquin ; quand on sent qu’il n’y a pas grand chose à expliciter et que le propos coule de source, c’est que c’est juste si bien fait que ça.
Mais essayons quand même d’élaborer, voulez vous.

Ironiquement, alors que L’art de perdre me semble très aisé à résumer, je vais faire l’impasse sur mon habituel pitch d’introduction : ce texte nous parle de la Guerre d’Algérie et de ses conséquences, au travers des trajectoires de trois personnages partageant un lien familial et une histoire commune ; grand-père => père => petite-fille, cette dernière nous étant présentée dès le début du récit comme faisant des recherches sur ses origines et la vie passée de sa famille alors que se produisent les premiers « événements ».
Ce qui me frappe, encore une fois, chez Alice Zeniter, c’est son honnêteté et sa transparence dans la démarche littéraire. Là où beaucoup d’auteurices se seraient sans doute basé sur « une histoire vraie » ou un recoupements de témoignages, injectant de la fiction dans la réalité pour combler les trous narratifs, la présente autrice fait le choix fort judicieux de l’exact inverse. Si on sent bien les recherches exigeantes, la chronologie soignée et la volonté de bien raconter l’Histoire derrière les histoires, c’est de ces histoires dont il s’agit d’abord ; elle injecte de la réalité dans la fiction, pour ajouter du poids et de l’impact à cette dernière. Et de fait, ce qu’elle nous raconte n’est pas vrai, mais l’est paradoxalement, d’autant plus, à mes yeux.

Toute l’intelligence d’un texte comme celui-là, c’est d’organiciser ses enjeux, de tout nous raconter à hauteur humaine. D’abord et surtout parce que c’est l’unique moyen de réellement conférer du souffle aux enjeux qui nous sont rapportés, d’injecter de la nuance qui ne ressemble pas à une creuse recherche de consensualité ; en interrogant précisément des trajectoires humaines et singulières, victimes plus ou moins directes du colonialisme, Alice Zeniter parvient à exprimer des questionnements universels, dessinés en creux par les possibilités tues, oubliées, ou auxquelles on a renoncé. Alors certes, à une échelle toute personnelle, il est possible que j’ai pu trouver que ça trainait un chouïa par moments, que ça manquait ponctuellement de densité dans les scènes narrées, mais si je devais choisir des coupes à opérer, je ne ferais certainement pas le malin non plus : tout me semble pertinent et à sa place, dans ce texte. C’est surtout que c’est pas toujours facile de regarder l’Histoire en face, quand bien même on a aucune responsabilité dedans. Toute la problématique des Harkis et leur traitement par l’Etat français – puisque c’est principalement de ça qu’il s’agit – est absolument abjecte, et si j’avais une vague idée de quoi il était réellement question, j’ai quand même appris pas mal de choses à la lecture de ce roman ; qui m’ont fait me sentir dans mes petits souliers plus souvent qu’à mon tour.

Et ça c’est possible grâce au talent littéraire d’Alice Zeniter, en évidente corrélation avec la précision de sa présentation. Parce que si les éléments factuels sur lesquels elle s’appuie font bien entendu un gros travail d’évocation des conditions de vie et d’existence de ses personnages, c’est surtout le style de l’écrivaine qui fait, je pense, que ça marche aussi bien, littérairement parlant ; qu’on n’a jamais le sentiment de lire un long tract explicatif, mais bien un roman engagé et savamment équilibré dans son dosage. Sans doute qu’on retrouve ici la même chose que je saluais dans Frapper l’épopée, à savoir une écriture à l’économie, sobre mais pas austère, ne cherchant pas la formule qui tue à toutes les phrases, ne se laissant aller au symbolisme ou au lyrisme que quand c’est nécessaire et au service du récit, et non pas de l’image de la personne qui tient la plume. À cet égard, d’ailleurs, même si c’est rare, je dois saluer les quelques métalepses audacieuses commises par l’autrice, signalant explicitement sa présence au fil du roman. En temps normal, je suis sûr que mon obsession pour l’unité de perspective aurait dû me faire tiquer, mais je trouve la démarche tellement intelligente et cohérente avec l’approche matérialiste d’Alice Zeniter que je suis juste fan, en fait. Cette façon à la fois subtile et pas du tout de nous rappeler qu’on est bien dans une fiction et que celle qui écrit l’histoire qu’on est en train de lire le fait avec des intentions claires, je trouve ça étrangement honnête, teintant du coup lesdites intentions d’une sincérité rafraichissante.

Il est fort, ce texte. Pas ce que je préfère, à une échelle toute personnelle, ayant toujours du mal à me confronter trop frontalement à la réalité au travers de ce que je lis, préférant toujours le faire avec le filtre de la fiction la plus décalée possible ; mais quand c’est si bien fait, l’effort n’est pas coûteux à fournir. L’art de perdre a cette qualité rare de pouvoir raconter bien plus que la somme de ses parties, d’exposer avec une sobre férocité des enjeux d’une rare et redoutable complexité sans jamais se prendre les pieds dans le tapis ou se perdre en chemin. Tout en faisant preuve de personnalité et d’originalité formelle, Alice Zeniter produit une histoire sérieuse et pleine de nuances nécessaires sur un pan entier d’Histoire, établissant des connexions extrêmement pertinentes et digestes entre bon nombre de problématiques qui agitent encore douloureusement notre société ; l’héritage du colonialisme français en tête de liste.
Très bon roman, vraiment. Hâte de lire encore d’autres choses signées de son autrice.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

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