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L’Arithmétique Terrible de la Misère, Catherine Dufour

Eva Under Fire – Heroin(e)
Against The Current – that won’t save us
Egzod & EMM – Don’t Surrender

J’en suis venu à détester le cynisme, avec le temps. Pas comme sentiment, qui peut parfois s’avérer ponctuellement salutaire, mais comme une posture systématique, artificielle, qui se voudrait intellectuelle alors qu’elle n’est que fainéante, voulant faire passer pour du détachement ce qui n’est finalement qu’une forme relativement perverse d’insensibilité, ou un flagrant manque d’empathie. Toujours envisager le pire, tout traiter à travers ce prisme et prétendre, ou pire, réellement s’en amuser, au bout d’un moment, je trouve que c’est trop facile, et que surtout, ça ne sert pas à grand chose. Je pourrais même dire que régulièrement, c’est contre-productif ; une sorte d’esprit de contradiction envers la vie et ses infinies nuances.
Et c’est la même chose en Littérature, en tant que lecteur. Lire un bouquin, de quelque genre que ce soit, rempli d’une attitude nihiliste, rejetant tout avec un même rire narquois, dénué de nuances, comme s’il n’était jamais possible d’espérer ou de voir la moindre lumière dans les ténèbres ; c’est aussi ennuyeux que stérile à mes yeux. Un constat ou un diagnostic triste, aussi désabusés soient-ils, autorisent le pessimisme mais n’excluent pas une analyse permettant de mettre en lumière les choses qui pourraient nous donner au moins un peu d’optimisme.
Et c’est bien pour ça que j’aime autant le travail de Catherine Dufour, depuis que je me suis enfin consacré à rattraper mon retard sur sa bibliographie. Car au delà de mon plaisir à la lire, j’ai été très marqué par son interview concluant L’accroissement mathématique du plaisir, et son idée selon laquelle l’Imaginaire pouvait servir à ricaner de la réalité, acquérant ainsi une sorte de qualité cathartique. Je ne peux plus la lire sans avoir sans cesse cette idée en tête, et cela m’a amené à me demander si cette autrice que je respecte tant, malgré toutes ses qualités, ne faisait pas quand même preuve de ce cynisme honni, à force de mauvais esprit.
Dans la chronique qui suit, je vais tâcher de vous expliquer pourquoi je suis convaincu du contraire, et pourquoi je continuerai à suivre Catherine Dufour dans ses œuvres avec une irréductible attention. Au boulot.

Recueil de nouvelles oblige, pas de résumé à proprement parler ; quoiqu’il faille saluer une authentique et agréable cohérence de genres et de thématiques au fil de l’ouvrage, entrecoupant notamment chaque nouvelle d’une sorte de transcription de publicités, issues de l’univers futuriste que nous dépeint Catherine Dufour. Pour l’immense majorité du recueil, c’est en effet la science-fiction qui domine, entre cyberpunk, dystopie et anticipation aux implications discrètes ; avec l’exception notable des deux dernières nouvelles du recueil, faisant tellement exception d’ailleurs que le choix a été fait de les signaler comme telles avant de les aborder, justifiant une césure éditoriale, et même une note de l’autrice avant la seconde, sur laquelle je reviendrai. Cohérence de genre, bien entendu, mais surtout cohérence de style. Car si Catherine Dufour, comme à son habitude, adapte son discours et son niveau de langage aux différents contextes qu’elle construit afin de faire porter au maximum leurs enjeux ; avec comme dénominateur commun sa plume à nulle autre pareille, dont je me suis régulièrement dit qu’elle était si unique que j’en parviendrais sans doute à la reconnaître sans même savoir qu’elle était l’autrice que j’étais en train de lire. Un talent toujours extraordinairement singulier, sachant allier les pires crudités avec la plus grande élégance, sans jamais perdre en humour ni en gravité, surfant toujours sur la crête de la vague. Et le résultat reste, comme à chaque fois, le même : je finis soufflé.

Si j’ai effectivement fini par me demander si toutes ces nouvelles n’étaient pas taillées dans le bois du cynisme, c’est d’abord parce que ce volume, malgré les sourires et les pouffements, n’est pas joyeux, bien au contraire. J’ai ressenti les mêmes blessures que lors de ma lecture de Danse avec les Lutins. L’heure est grave, et il n’y a que peu de raisons de croire que le futur le sera plus. Mais si, très régulièrement, je me suis dit : « bordel qu’est ce qu’elle est balaise » (parce que franchement, Catherine Dufour, elle est vraiment balaise), est venu un moment où, tout de même, je me suis demandé si toutes ces horreurs et situations tristes, aussi fabuleusement écrites fussent-elles, n’étaient pas stériles ; si ce talent n’était pas, d’une certaine façon, trop beau pour être vrai. Je me suis encore rappelé cette fameuse interview, où l’autrice disait (en gros) que nous n’avions rien à apprendre des livres et de leurs récits ; et cela aurait été cohérent, finalement. Si Catherine Dufour estime toujours que la fiction ne transmet rien, alors ce cynisme quasi-nihiliste serait une position logique. Déplaisante à mes yeux, certes, mais avec l’immense mérite d’être absolument cohérente, je n’aurais alors qu’à m’incliner et prendre plaisir à me tromper.
Seulement voilà, l’ironie frappe. Parce que je me suis demandé comment j’en venais à tant me méfier d’un incommensurable plaisir de lecture. Parce qu’il faut bien insister là-dessus : en dehors de la dernière nouvelle, j’ai pris un pied constant à lire ce volume, tant pour les délires conceptuels que pour leurs implications. Alors quoi, je me suis juste fait avoir ? Deviendrais-je si aigri qu’un tel cynisme présumé ne m’affecterait déjà plus ? Cela serait un bien triste constat, auquel j’ai beaucoup de mal à souscrire. Non, je crois plutôt, comme avant et comme toujours, que malgré son talent, son intelligence et sa damnée lucidité, Catherine Dufour se trompe sur le pouvoir des bonnes histoires, surtout lorsqu’elles sont bien racontées. Y compris les siennes donc. L’ironie est là : s’il m’arrive d’autant me méfier des histoires que je lis, c’est bien parce que j’ai lu ses bouquins (entre autres, bien sûr). Le cynisme, ici, n’est que de façade, un procédé comme les autres utilisés afin de ciseler le fond du propos. Si je me suis méfié, c’est bien qu’elle comme d’autres m’ont appris à me méfier du pouvoir des histoires.

Et si tout cet ouvrage est pessimiste, c’est qu’il est lucide. Un constat dur, grave, sur bon nombre de nos failles et nos déviances, individuelles comme collectives. Fait avec le sourire, parce qu’il faut bien adoucir le choc, et que la vie n’est pas que misérable, quand même. Un sourire souvent narquois donc, certes, mais pas dénué, malgré tout, d’une certaine douceur qui se niche dans les détails, entre les lignes. Une qualité d’écriture que Catherine Dufour partage avec Ken Liu, dont elle emprunte fugacement un aspect du travail dès la première nouvelle du recueil, ce qui, comme convergence de talents, se pose tout de même là. Cette convergence, d’ailleurs, qui m’a fait trouver la clé de compréhension de ma fascination pour ce recueil. À l’instar d’un L’homme qui mit fin à l’Histoire, nous sommes, je crois, dans une Littérature du constat et de la lucidité, mais surtout, d’abord, dans une Littérature de la vigilance.
Car ce qui m’a le plus frappé, le plus impressionné, peut être avec un peu de retard, c’est l’incroyable capacité de Catherine Dufour à faire en sorte que sa science-fiction n’oublie pas le quotidien. J’avais déjà salué sa tendance à faire les choses sobrement, à demeurer dans un réalisme direct malgré la distance de la fiction ; j’en ai été encore plus impressionné ici. Son talent principal, finalement, c’est peut-être de ne pas se laisser piéger par sa fiction. Malgré la distance qu’instaurent les progrès technologiques qu’elle narre, elle n’oublie jamais que la vie que nous menons demeure attachée à des contingences intemporelles et malheureusement incontournables. La force de ces récits, c’est avant tout de nous rappeler que malgré tout, nous ne nous éloignerons jamais de certains de nos problèmes ou obsessions, et qu’il nous faut demeurer prudent·e·s face aux déviances que nos prétendus progrès pourraient causer ou renforcer. La technologie n’est pas là pour combler notre ennui ou nous protéger de nous-mêmes, elle n’est qu’un outil dont nous devons apprendre à nous servir, comme les autres. Un constat qui n’est pas nouveau en soi, mais qu’il est bon de se faire rappeler de forte et belle manière de temps en temps, histoire d’être à jour de ses cotisations de lucidité. Et si ça doit être à coup de baffes conceptuelles, ainsi soit-il ; Catherine Dufour a l’amour vache.

Et s’il eût fallu que je m’arrête là pour cette chronique, je n’aurais plus eu qu’à vous enjoindre à foncer sur ce recueil pour le dévorer de bout en bout, car il me paraît aussi puissant qu »important. Du Catherine Dufour, en somme. J’aurais sans doute insisté pour que vous lisiez en priorité Sans retour et sans nous ou Un temps chaud et lourd comme une paire de seins, qui constituent les sommets de l’ensemble, rassemblant toutes les qualités que j’ai pu citer précédemment, les magnifiant avec un sens de la synthèse et de l’à-propos absolument renversant. Vous admirerez la préterition.
Seulement voilà, l’ouvrage ne s’arrête pas là, comme j’ai déjà pu vous le préciser. Il nous reste deux cas à traiter, de nouvelles qui ne sont pas de science-fiction, mises à part du recueil, à juste titre. La première est une sorte d’essai historique consacré à la vie sexuelle d’Alfred de Musset, petite douceur d’irrévérence et de remise en question d’une légende un peu trop figée par la poussière de l’adoration littéraire ; c’est pertinent, et avec le style merveilleux de Catherine Dufour, ce n’est rien d’autre qu’un plaisir. Apprendre des choses en rigolant et en intégrant des expressions telles que « en baver des morgenstern », on en a tou·te·s rêvé pendant notre scolarité.
J’aimerais plutôt m’arrêter sur le cas singulier de Coucou les filles !, qui a presque failli me gâcher le recueil tellement il m’a laissé un sale goût en bouche à sa conclusion. À noter l’honnêteté de Catherine Dufour qui le fait précéder d’un avertissement clair, admettant elle-même les potentielles limites d’un texte tel que celui-ci. La démarche semblant être de vouloir créer un pendant féminin à un ouvrage aussi problématique qu’American Psycho pour tenter de créer une sorte d’équilibre, la curiosité a eu raison de moi. Et comme elle pourrait avoir raison de vous aussi, je me dis qu’il vaut mieux prévenir que guérir. Trigger warning donc : Coucou les filles! est une nouvelle de torture porn qui se vautre dans les détails de la vie d’une tueuse en série aux cibles masculines, alternant les séances maquillages et les massacres d’hommes dans sa cave. Et si le contraste entre la vie quotidienne et les horreurs de ses séances de meurtres est efficace en terme humoristique d’un point de vue purement technique, il faut avoir l’estomac bien accroché, parce que Catherine Dufour (ou plutôt la tueuse, ne faisons pas d’amalgame malheureux) ne recule devant rien.
Je crois vraiment avoir compris la démarche, qui va dans le sens d’une inversion des clichés et des stéréotypes ou constructions sociales de notre civilisation, dont nous sommes autant victimes qu’architectes, mais pour autant, je n’ai pas, pour le coup, passé un bon moment de lecture, malgré l’occasion de se poser de très bonnes questions. L’autrice elle-même nous encourage à éventuellement finir notre lecture du recueil avant cette nouvelle, je salue l’initiative, parce qu’effectivement, si j’avais su, je l’aurais fait. Le texte n’est pas vain en lui-même, loin de là, mais il ne constitue pas à mes yeux un complément indispensable ; plutôt un angle d’attaque supplémentaire redondant et risqué pour qui n’apprécie pas la forme invoquée. Mais que cet avertissement demeure ce qu’il est : un simple conseil qui se veut bienveillant, à l’instar de celui que formule Catherine Dufour elle-même. J’ai la chance de pouvoir prendre instantanément du recul face à la fiction, je sais que ce n’est pas le cas de tout le monde.

Mais voilà, le constat est sans appel en dehors de ce texte si particulier en conclusion : L’arithmétique terrible de la misère est une lecture incroyable. Et je pourrais rajouter « comme d’habitude », mais le talent protéiforme de Catherine Dufour est tel que la formule me parait maladroite, car elle ne rend pas justice à sa capacité de changer la forme comme le fond à l’envi, avec toujours cette capacité à taper là où ça fait le plus mal, sans se dédire ni se trahir. Elle aura beau tout raconter, dans tous les genres, de toutes les façons, on la sentira toujours derrière, avec un sourire narquois, certes, mais le regard inquiet. Elle n’est pas cynique, elle est simplement lucide. Ou evri, comme un Vimaire. Mon sentiment, comme à chaque fois, c’est qu’elle a mieux compris le monde que moi, et qu’elle essaie à sa façon de me secouer de l’intérieur pour que je puisse partager ses yeux, pour mieux appréhender la réalité, même si elle n’y croit pas vraiment. Elle le fait en écrivant, et en écrivant foutrement bien. C’est un coup de chance pour moi, car alors je peux renouveler l’expérience, et ne jamais cesser d’apprendre au contact de ses mots. Ils sont précieux. Je ne peux pas garantir que l’expérience soit la même pour tout le monde, mais je ne peux que vous encourager à la tenter à votre tour ; il y a fort à parier que vous n’y perdrez pas grand chose. Voire même que vous ayez tout à y gagner.
En tout cas, je sais que je n’ai pas fini de la lire et de la relire.

Au plaisir de vous recroiser.
En attendant, que votre avenir soit rempli d’étoiles. 😉

3 comments on “L’Arithmétique Terrible de la Misère, Catherine Dufour

  1. Nikolavitch dit :

    Je ne crois absolument pas à la thèse du cynisme en ce qui concerne Catherine Dufour. Le cynique se met en retrait, j’ai pas du tout l’impression que ce soit son cas à elle, que ce soit du trop peu que je l’ai croisée, ou de ses écrits. Les moments drôles ont la politesse du désespoir, et y a une volonté de montrer les choses, et pas seulement pour s’en moquer.

    et en tant que noircisseur de papier moi-même, je n’ai qu’un seul reproche à lui faire : elle fait partie de ces auteurs trop rares dont, en les lisant, je me dis vraiment « oh merde… la barre est donc si haut que ça ? »

    Aimé par 1 personne

    1. Laird Fumble dit :

      C’est exactement ça. Tu le dis autrement mieux que ce que j’ai essayé d’exprimer. Merci. =)

      J'aime

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